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Le Chili toujours proche du chaos

Chili

Des policiers anti-émeutes passent devant une barricade en feu lors d'une manifestation contre la politique économique du gouvernement à Santiago, le 6 novembre 2019. | © CLAUDIO REYES / AFP

Société

Malgré l’annonce par le président chilien d’une batterie de mesures sociales, les manifestations pacifiques continuent à Santiago et en Province. En marge, un climat de violence perdure dans le pays. Nous avons pu recueillir des témoignages à Santiago. 

 

« Malgré les répressions, le peuple chilien n’abandonne pas. » Catalina Magaña Iuturriaga est la porte-parole de la confédération des étudiants au Chili. La jeune femme de 31 ans est de toutes les manifestations depuis le début de l’explosion sociale, le 18 octobre dernier. « Nous demandons depuis des années à ce que l’éducation soit un droit et non un bien de consommation », confie cette mère de deux enfants, âgés de 5 et 11 ans, qui milite également au sein du parti socialiste. Au Chili, l’université coûte cher, quelques 300 euros par mois. La plupart des étudiants sont endettés. Une dette qui s’est multipliée par trois en dix ans.

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Entre 2006 et 2011, ce sujet était déjà au cœur des grands mouvements d’étudiants qui avaient secoué le pays. Des jeunes qui n’ont pas été entendus par le gouvernement et qui sont encore aujourd’hui dans la rue pour manifester. Ce lundi 4 novembre, une nouvelle marche de protestation a été organisée. « On veut la fin de l’endettement des étudiants », clame la jeune femme qui rejoint également les autres revendications des manifestants : une pension décente, un meilleur système de santé et d’éducation, et une nouvelle constitution. Une constitution qui est en vigueur depuis la dictature d’Augusto Pinochet.

De nombreux abus perpétrés par les forces de sécurité

La dictature a laissé comme héritage le système dans lequel s’est embourbé le pays ces dernières décennies. Elle a aussi laissé dans la mémoire collective de tristes souvenirs qui ont resurgi lors de ces mobilisations. « J’ai été témoin des violences très graves de la part de la police et des forces armées. Il n’est pas possible que dans une démocratie comme la nôtre, on assiste à ce type d’actes et de violations des droits de l’homme. » Tortures, violences sexuelles, tabassages ou sévères blessures : les organisations de défense des droits de l’homme ont fait état de nombreux abus perpétrés par les forces de sécurité.

Depuis le début des troubles, 20 personnes ont trouvé la mort. L’ONU et des ONG sont sur place pour mener des enquêtes. Selon l’Institut national des droits humains (INDH), la grande majorité des cas de violations des droits de la personne impliquent les carabineros, la police anti-émeute. « Les gens pensent que nous avons été envoyés pour empêcher toute manifestation. Mais on nous a envoyés pour éviter le chaos, éviter le pillage et surtout les troubles incontrôlés »,tente de justifier de son côté un militaire qui dénonce plutôt la violence de la rue. L’homme tient à garder l’anonymat, les militaires ont reçu comme consigne de ne pas parler aux médias. Mais il souhaite raconter ce que lui aussi vit au quotidien. « Les gens réagissent de manière incontrôlable, ils nous lapident, nous insultent… On est pourtant là pour protéger le citoyen et ses droits. »

Chili violences
Une manifestante est emmenée par les forces anti-émeutes lors d’une manifestation contre le pouvoir à Santiago du Chili. © Adrien Vautier / Le Pictorium

Les commerces sont les premières victimes de cette violence

Pillages, saccages, vols… Les commerces sont les premières victimes de cette violence, nombreux sont ceux qui ont dû plier boutique. Lors de l’état d’urgence et du couvre-feu, qui auront duré une dizaine de jours, les violences se sont multipliées. Certains citoyens ont même dû s’armer pour défendre leurs biens. « Les 4 premiers jours, ils ont tenté de voler dans mon hôtel cinq fois. À moins de 200 mètres, une dizaine de magasins ont été pillés et volés. Une fois, je suis allé au supermarché, j’ai été attaqué par une horde de criminels. C’était une anarchie totale, on ne savait plus qui est le voleur et qui ne l’était pas. C’est difficile de vivre et de se reposer en sachant que n’importe qui est susceptible de violer les droits d’autrui. » Robinson est gérant d’un hôtel au centre-ville de Santiago, à quelques mètres des lieux où se déroulent les plus grandes manifestations.

Malgré la levée de l’état d’urgence le 28 octobre dernier, chaque nuit, le trentenaire sursaute au moindre bruit. « Ce sont des délinquants pour certains mais d’autres sont des personnes qui n’ont rien à perdre car ils n’ont tout simplement rien : pas d’accès à la santé ni à la retraite ni même parfois une maison convenable. Alors, oui, ils n’ont rien à perdre. Je ne justifie ni excuse leurs actes, je pense qu’il faut les condamner, mais c’est une forme de vengeance des abus sociaux qu’ils ont subis ». L’insécurité et les actes de vandalisme contribuent à déséquilibrer l’économie du pays. Robinson risque de perdre son travail. L’hôtel a enregistré 90% d’annulation et ne peut plus payer ses employés. La menace d’une fermeture est presque inéluctable. Le cas de cet hôtel n’est pas isolé et un certain nombre de personnes ont déjà perdu leur travail à la suite de cette crise sociale sans précédent. « Ce qui se passe au Chili va nous laisser une plaie ouverte. Il sera très difficile de cicatriser. »

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