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Internet, chemin de radicalisation et de rédemption

Megan Phelps et Hadiya Maseh ont d'abord œuvré en rue avant de continuer en ligne. | © AFP PHOTO / NICHOLAS KAMM

Société

L’une est baptiste, l’autre musulmane. Toutes deux ont connu une foi extrême, pour finir par œuvrer à la déradicalisation des autres, sur le web. 

 

Ses slogans préférés, imprimés en couleur sur de larges écriteaux, prêchaient « Dieu est votre ennemi », « lamentez-vous de vos pêchés », ou encore « pas de paix pour les vicieux ». C’était à l’époque où elle appartenait encore à la congrégation baptiste de Westboro, à quelques kilomètres de Kansas City, aux États-Unis. L’adjectif qui collait le plus à la peau de Megan Phelps ? « Radicale », probablement, c’est à dire qui « se dit d’un genre d’action ou de moyen très énergique, très efficace, dont on use pour combattre quelque chose ». En l’occurence l’adultère, les « pédés » – selon ses propres mots -, le remariage, le cannibalisme et Barack Obama, entre autres choses.

Je pensais qu’on était de bonnes personnes et que ce qu’on faisait était la chose la plus importante du monde.

Fut un temps, la communauté de Westboro se serait peut-être armée de fourches et de piques, mais à la fin des années 2000, pour compléter l’action moralisatrice de ses fameux « piquets », elle invectivait les passants du web via Twitter et le compte @meganphelps. Avec des passages de la Bible univoques et des RT assassins, la jeune femme aux longs cheveux bouclés prêchait pour sa paroisse, d’un courant chrétien évangélique particulièrement véhément. « Je pensais qu’on était de bonnes personnes et que ce qu’on faisait était la chose la plus importante du monde », explique-t-elle sincèrement devant une petite assemblée du Rightscon, un sommet international autour des questions du web, qui se tenait il y a peu à Bruxelles. Sa mère était la porte-parole de l’église et sa famille particulièrement impliquée dans son fonctionnement.

©Twitter – Megan, à l’époque des « piquets ».

Participant à l’effort collectif d’évangélisation, Megan Phelps s’était inscrite sur Twitter en 2008 pour secouer les pêcheurs. Son discours y était violent, mais atténué par une limite de 140 caractères. Elle interpelle alors les célébrités, se réjouit de leur mort – une punition de Dieu -, cite des extraits de la bible, avec force d’emojis. « Le but de Westboro n’est pas de convertir des gens. Seul Dieu peut choisir qui doit être convaincu. Tout ce qu’on faisait, c’était publier un message », professe-t-elle. Et si le message n’arrivait pas à destination, c’est que, forcément, c’était l’enfer qui attendait les « infidèles » derrière leur clavier. « Une véritable bataille spirituelle ».

À ses côtés, une jeune femme à la peau caramel et aux longs cheveux noirs. Elle s’appelle Hadiya Maseh et à n’en pas douter par son accent, vient d’Angleterre. D’origine indienne, elle a lâché sa famille croyante il y a plusieurs années pour se tourner vers l’Islam. Les deux étaient alors férocement incompatibles. Sur la route de la foi, de son propre aveu, elle a rencontré « des personnes avec des vues très radicales ». « Ils étaient comme la famille que j’avais perdue », raconte-t-elle, sans baisser la tête, le regard droit et la voix sûre.

Si tu veux vivre cette religion, tu dois pousser ses idées.

Elle parle « de gens très intelligents », manichéens pourtant. Noir ou blanc, l’entre-deux n’étant pas de rigueur au sein de ce petit groupe aux discussions enflammées. « Ils ont poussé cette idée, dans ma vie, que l’Islam était une religion supérieure et que les gens à travers le monde devaient le comprendre », lâche Hadiya, sans pourtant s’excuser. « Si tu veux vivre cette religion, tu dois pousser ses idées » : dans cette bulle religieuse, familiale et engagée, elle vit selon les règles de Dieu. Un Dieu qui, selon ses amis, veut qu’ils vivent dans un état islamique parfait. « Une utopie gigantesque », se souvient-elle.

Au moment de donner naissance à son troisième enfant, Hadiya commence à réévaluer l’idéologie de sa « famille ». Peut-être parce qu’il est temps de protéger la sienne, celle de sang. Finalement, elle quitte ceux qui l’ont accueillie, entourée, mais aussi poussée pendant dix ans. Devant la salle, elle ne parle pas des conditions ni des répercussions de son départ. Trop tôt encore, peut-être.

Le doute en 140 caractères

Les deux femmes ne se regardent pas vraiment, mais au fil de la discussion, et malgré leurs différences physiques, elles se ressemblent de plus en plus. Megan Phelps appuie, avec sa propre expérience : à l’intérieur de l’église, il existe un sens de communauté qu’elle ne retrouvera plus jamais – notamment car basé sur le contrôle, une surveillance qu’elle a désormais rejetée. Chez les Baptistes de Westboro, l’argumentaire est aussi très fort. C’est même leur spécialité : le groupe est rempli d’avocats, capables de plaider leur foi avec force. « Leurs conclusions avaient l’air très logiques », assure Megan, avant d’ajouter, « Je me suis rendue compte qu’il y avait beaucoup d’interprétations et qu’aucune n’était plus correcte qu’une autre. Mais nous aimons la certitude ».

En rue, personne ne s’écoute quand on proteste, mais pas sur Twitter.

Ses certitudes à elle, elle les a bousculées sur Twitter, vecteur de sa propre déradicalisation. « Une machine à empathie », décrit-elle. En rue, ses piquets vindicatifs devant des centres d’accueil pour homosexuels ou aux funérailles de soldats étaient accueillis par des interpellations, parfois violentes. Des cris, des insultes, des bousculades. On l’appellait un « monstre », mais elle ne réagissait pas. « En rue, personne ne s’écoute quand on proteste, mais pas sur Twitter ». Sur la plateforme, les internautes sont « gentils », l’incluent dans la conversation. « C’était comme faire partie d’une communauté ».

« Nous faisions des prédictions sur des choses sans avoir, pour moi, suffisamment de support scriptural », se souvient cette experte des écritures dans un long article du New Yorker. Elle se tourne alors vers Twitter, vers sa communauté juive, pour lui faire part de ses interrogations. Megan y rencontre David Abitbol, un Juif à la foi poussée et à la personnalité caustique. « Se disputer est drôle quand on pense avoir toutes les réponses ». Sauf qu’Abitbol a lui-même beaucoup de réponses, ayant lu l’ancien testament dans sa version originale.

©AFP PHOTO / NICHOLAS KAMM – Megan et sa mère, Shirley Phelps, appliquent la « technique du papillon », qui permet de porter deux slogans par bras.

Le Juif orthodoxe lui pose un jour une question à laquelle elle ne peut rétorquer l’une de ses immédiates réponses. C’est un choc, la découverte de la première inconsistance de son discours. Megan n’a plus « le monopole de la vérité ». Après plusieurs mois à repousser l’idée de quitter Westboro, elle finit par entrainer sa sœur avec elle. « Je n’y croyais plus ».

Disneyland et la bataille de la déradicalisation 2.0

Recruter. « Si tu crois vraiment en Dieu, c’est ce que tu dois faire pour lui », explique Hadiya. Sa mission avait commencé alors qu’elle était encore à l’université et a continué sur les campus à la fin de ses études, jusqu’au début de la trentaine. Les femmes de son groupe étaient très actives dans le recrutement et obtenaient « de bons résultats avec les jeunes ». « Ils ne veulent pas connaitre toute la complexité du monde, c’est trop difficile à leur âge à assimiler ». Non, ce qu’ils veulent, c’est « une réponse », qui ne puisse être questionnée.

Depuis ses hameçonnages universitaires, Hadiya Maseh constate que les techniques de recrutement ont évoluées. Aujourd’hui, elle lutte personnellement contre elles, au sein d’un programme gouvernemental baptisé « Channel ». La stratégie de l’État islamique est toujours la même qu’à l’époque des campus, mais en ligne. « Ça a surpris tout le monde et ça a été difficile de lutter contre ça », raconte-t-elle, citant Snapchat ou Instagram. Car il suffit de commencer à poser quelques questions sur l’EI pour être repéré et se laisser entrainer dans la conversation, avant de poursuivre la discussion sur des plateformes cryptées comme Telegram. Le processus de radicalisation ne prend que quelques semaines.

©PHOTOPQR/L’ALSACE – Les prédicateurs de l’État islamique utilisent des applications « gratuites et sûres » comme Telegram pour enrôler les jeunes radicalisés.

Celui inverse, de déradicalisation, est intense pour Hadiya, qui aborde en ligne les jeunes qui montrent ces signes qu’elle sait reconnaitre. Ne plus subir le « joug » de leurs parents, vivre pour Dieu, ne plus devoir étudier… pour eux, l’idée d’un Disneyland islamique est trop séduisante. Face à cette attraction irrésistible, elle doit faire usage de ses propres armes : l’empathie et l’écoute. La force de son expérience, aussi. « Le plus souvent, ils veulent que quelqu’un leur montre un autre chemin ».

Elle est en contact avec six à huit radicalisés par semaine, sur Internet. L’entreprise, en « one to one », est coûteuse, mais donne de bons résultats. « Il faut se rendre compte que tout cela est toujours très nouveau (…) Ce qu’on peut voir, c’est que ça marche ». Channel collecte les informations sur ce qui fait réagir les jeunes, pour ensuite les étudier et conclure sur la meilleur stratégie à adopter. Mais pour Hadiya, tout le monde peut le faire. Tout le monde « devrait » le faire. Megan la soutient : « Personne n’a payé les gens qui me parlaient (…) Chaque interaction qu’on a avec une personne avec des vues extrêmes est une opportunité ». Mais une opportunité dangereuse, domptée surtout par leur vécu, qui les a blindées face à une rhétorique charmeuse.

Ébranler ses certitudes pour créer une brèche

« J’avais l’habitude de dire aux filles que c’était absurde et bête d’aller là-bas », raconte l’Anglaise. Mais les jeunes sont confrontés à deux sons de cloche, dont l’un est plus agréable que l’autre. Leurs amis « là-bas » leur dépeignent l’État islamique comme une terre agréable, où règne l’harmonie. En Europe, Daech est le mal incarné. « Plus on se sent sûr de ce qu’on pense, plus il est difficile d’entrer en contact avec les autres », lâche Hadiya. Pour elle, le calme est toujours de mise dans ses conversations en ligne, sous peine de perdre son jeune interlocuteur. Il faut poser des questions, ne pas piéger. Montrer aussi les inconsistances de leur discours. « Essayez de vous rappeler que vous ne savez pas autant de choses que vous le pensez », voilà ce qu’aimerait dire de son côté Megan Phelps à la prêcheuse convaincue qu’elle était à 14 ans.

Côté croyant comme déradicalisé, le discours est le même : « Le pire, c’est cette sensation d’être certain », et ainsi, de ne plus prendre le temps de parler à l’autre. Confronter son ancienne communauté, Megan n’y est pas encore arrivée, quatre ans et demi après son départ. Elle sait néanmoins qu’ils suivent son évolution sur Twitter, où elle continue à échanger beaucoup avec les autres internautes sur son parcours. Quand elle passe à Westboro, désormais loin de chez elle, elle échange un signe de tête avec son frère, un bonjour. C’est tout – pour l’instant. « J’ai toujours tellement d’espoir pour eux », confesse-t-elle.

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