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« Ce qui arrive à Delphine Boël montre notre impuissance face à la diffusion de données »

Delphine Boël est victime, comme ses enfants, du classement de "Politically Exposed Person" à "haut risque" émis par la firme World-Check. © Ronald Dersin/Paris Match

Société

Le fils de Delphine Boël, âgé de 11 ans, est classé, comme sa mère, en tant que PEP – politically exposed person, catégorie « high risk » sur les fichiers bancaires. Ces « scores » émanent ici de l’entreprise World-Check. Tenter de retracer les fondements d’un tel classement pour avoir le loisir de l’effacer est mission compliquée, comme le confirme Mathias Vermeulen, chercheur à la VUB, spécialiste entre autres de l’impact des nouvelles technologies sur la vie privée.

Les mesures de classement de World-Check, firme anglo-américaine, comportent une série de chiffres jaugeant le niveau de dangerosité prétendu d’un individu. Comme chez d’autres entreprises qui opèrent de manière similaire, ces chiffres sont difficiles voire impossibles à obtenir pour le tout-venant. A l’heure de l’e-reputation et du big data, dans une ère où la technologie domine, les questions de vie privée, sont naturellement plus cruciales que jamais.

World-Check appartiendrait aujourd’hui, selon les infos disponibles, à 55 % au Blackstone Group LP, à New York, et à 45 % à Thomson Reuters. Sa nouvelle appellation est Refinitive. Il existe d’autres bases de données PEP qui opèrent à travers le monde, dont Creditsafe au Royaume-Uni et LexisNexis, pour n’en citer que deux.

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Dans un « white paper » édité il y a quelques années, World-Check définissait ainsi la notion de « dirty PEP » (PEP « sale », considéré comme à « haut risque »), étiquette dont a été affublé le profil de Delphine sur les fichiers internationaux qui sont utilisés par les banques dans le monde, et dont sont gratifiés par extension sa progéniture et son époux : « Les dirty PEP feront tout pour dissimuler non seulement leur identité, mais aussi la source de leur richesse. »

Le récit de Delphine montre sur un plan global à quel point chacun peut être démuni face à la diffusion de données. C’est l’avis de Mathias Vermeulen. Le jeune chercheur flamand de la VUB (Vrije Universiteit Brussel) est spécialiste des droits humains, des services de renseignements en Europe et aux États-Unis, des questions terroristes et de l’impact des nouvelles technologies sur la vie privée.

Nous avons toujours redouté cet exemple que donne la Chine avec la distribution de points à ses citoyens. Mais en réalité, le principe mis en œuvre par des compagnies comme World-Check existait bien avant ce qu’a mis sur pied la Chine.

Au départ, les mesures concernant les classements dits à risque ont été prises pour lutter contre la corruption, le blanchiment, le terrorisme, bien sûr, et pour « toutes sortes de raisons de politique publique », confirme-t-il. « Les systèmes d’information qui permettent d’identifier les PEP sont conçus en théorie pour protéger les banques et les empêcher de faire des affaires avec des individus indésirables. » 

Nous parlons notamment au chercheur de ces reportages qui ont fleuri récemment sur la Chine et sur la façon dont les citoyens y sont contrôlés et cotés, façon Big Brother. En fonction de leur comportement civique au sens large, ils sont fichés. Selon ces scores, les accès à certaines responsabilités peuvent leur être refusés. « Nous avons toujours redouté cet exemple que donne la Chine avec cette distribution de points à ses citoyens », répond-il. « Mais en réalité, le principe mis en œuvre par des compagnies comme World-Check existait bien avant ce qu’a mis sur pied la Chine. Le système World-Check est présent depuis plus d’une dizaine d’années. Les scores qu’il attribue peuvent réellement avoir un impact sur la vie du citoyen. Ces cotes visent au départ des personnalités sensibles. Un exemple : en Ouganda, le dictateur Idi Amin Dada était la corruption incarnée : tout l’argent issu de cette corruption dans son pays avait été expédié dans des banques européennes, contribuant à son enrichissement personnel. »

« Les listings de type World-Check se sont répandus après le 11 septembre 2001 »

Mathias Vermeulen ajoute que les listings PEP, conçus au départ comme nombre de bases de données à l’américaine, se sont déployés davantage depuis le 11 septembre 2001. « Ils se sont répandus aux Etats-Unis. Et l’Union europénne a rapidement suivi le mouvement. Mais il existe en principe une grosse différence entre Europe et États-Unis : Nous avons depuis l’an dernier dans l’UE le règlement général sur la protection des données (RGPD ou GDPR General Data Protection Regulation – texte de référence en matière de protection des données à caractère personnel). Vous pouvez donc en réalité poursuivre en justice une firme comme World-Check ou une banque par exemple sur la base d’une violation de ce règlement. Par ailleurs l’Union européenne contraint les banques à éviter le blanchiment d’argent et la corruption comme on l’a mentionné. Les banques qui n’appliquent pas cette règle de vérification préalable s’exposent à des amendes. »

Les listings de type PEP, conçus au départ comme nombre de base de données à l’américaine, se sont répandus depuis le 11 septembre 2001. Ici un cliché de l’expo « Revealed: The Hunt for Bin Laden » au 9/11 National Memorial Museum de New York. ©Angela Weiss / AFP
Le RGPD, qui s’applique dans tous les États membres depuis le 25 mai 2018, doit permettre aux citoyens de l’Union d’exercer un contrôle accru sur leurs propres données à caractère personnel et améliorer leur sécurité, en ligne et hors ligne. Le règlement est censé également rendre l’existence de compagnies comme World-Check compliquée, explique en substance le chercheur. Ce qui explique par ailleurs que ce type de firme veille à mettre sur pied des listings secrets, selon un business-model assez opaque qu’il est difficile de remettre en cause individuellement.

World-Check, rappelle encore Mathias Vermeulen, se targue de n’utiliser que des données accessibles – ici, des éléments glanés dans la presse notamment. L’entreprise a construit une base de données gigantesque et bâti sa publicité sur le nombre impressionnant de personnes qu’elle a fichées. « Il peut y avoir eu aussi dans leur collecte de renseignements l’achat d’infos disponibles sur des databases américaines, accessibles au tout-venant contre rémunération. »

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Ces bases de données, on les cueille facilement sur le web. Elles proposent, contre des sommes d’argent parfois très modiques, de faire l’état des lieux, si on ose dire, d’un individu : statut marital, mariages, divorces, enfants, lieux de vie, déménagements, acquisitions immobilières, adresses physiques et digitales successives, téléphone etc. L’autre problème majeur selon le chercheur : les listings et scores du type World-Check peuvent également être acquis par des services de renseignement, par l’« intelligence » au sens large. Ils peuvent être utilisés par des compagnies qui opèrent des screenings avant embauche, par exemple, ou par les contrôles aux frontières. «Les exemples de la vie quotidienne disent énormément sur le pouvoir des data au sens large et accusent notre impuissance dans le domaine », estime Mathias Vermeulen. « Ils racontent aussi à quel point ce pouvoir de collecte d’informations est peu ou mal contrôlé, contrebalancé. » Les individus visés par ce type d’étiquetage doivent en effet fournir des efforts conséquents et entamer de longues démarches, des procédures et enquêtes coûteuses pour découvrir, derrière les intermédiaires et écrans divers qui tiennent des scores secrets, quelles sont les bases de données qui les ont blacklistés. Et pour tenter ensuite de laver leur réputation.

« C’est Kafka au XXIe siècle »

En quoi Delphine, en gestionnaire honorable, représenterait-elle à leurs yeux un « danger » potentiel ? « Je l’ignore », dit le chercheur. « Je ne connais pas les scénarios. On peut éventuellement imaginer que les firmes de ce type élargissent le champ en supposant que, dans le chef d’un enfant illégitime de personnalité politique de haut rang, il puisse y avoir des tentatives de pression sur un gouvernement. Ces pressions pourraient s’exercer dans le but d’une compensation financière pour non-reconnaissance par exemple, ce qui pourrait être assimilé à une forme de corruption. Ce n’est évidemment qu’une hypothèse. Quoi qu’il en soit, le viol d’un droit à un compte bancaire et tout le récit qui touche Delphine et ses enfants, c’est vraiment Kafka au XXIe siècle ! »

Delphine Boël, son mari Jim O’Hare et leurs enfants, Joséphine, 16 ans, et Oscar, 11 ans sont fichés auprès des banques en tant que « dirty PEP » – Politically Exposed Person -, considérés comme à « haut risque ». ©Ronald Dersin / Paris Match
Delphine nous racontera quant à elle cette anecdote éloquente du climat dans lequel elle et ses proches vivent le quotidien. Comment elle s’est sentie victime indirecte de l’étiquetage PEP, comment cette mention, doublée d’un score de « haut risque », peut poursuivre un individu au-delà des frontières et au-delà de l’entendement. « Nous étions à l’aéroport de Saint-Pétersbourg. Je suis allée changer de l’argent pour avoir un peu de monnaie pour prendre le métro. Devant moi, dans la file, un touriste s’est fait interpeller en anglais pour une question de PEP à risque, précisément. J’ai compris qu’on exigeait qu’il signe un document. J’étais fatiguée par le voyage et la vision d’une personne questionnée quant à ce statut m’a littéralement glacé le sang. J’ai quitté la file précipitamment pour rejoindre mon mari qui s’occupait des bagages. On était en Russie et j’ignorais ce que de telles questions pouvaient avoir comme conséquences. »

Sur un document russe distribué lors de l’échange de monnaie à la frontière, il est en effet demandé au client d’apposer sa signature sous un paragraphe. Ce paragraphe stipule notamment qu’« en signant, vous confirmez (ou infirmez) que vous n’êtes pas une ‘Foreign Politically Exposed Person’ (FPEP) » – une personnalité étrangère politiquement exposée. « Vous confirmez également que vous n’êtes pas lié à d’autres FPEP et que vous n’agissez pas en leur nom. »

C’est un contexte de tension psychologique que Delphine met en lumière. Il y a cette expression, récurrente chez elle : « Dans la vraie vie, voilà ce qui arrive. » Une pierre dans le jardin du roi Albert, qu’elle voit comme éloigné de ces contingences.

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