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Dans la longue-vue de l’ex miss-monde et maire de Gibraltar, dernier bout de continent des Anglais

Nouveau joyau de la Couronne, Kaiane Aldorino Lopez, 30 ans, dans la réserve naturelle d’Upper Rock. A l’arrière-plan, la ville espagnole La Linea de la Concepcion. © Manuel Lagos Cid / Paris Match

Société

Kaiane Lopez, ex-miss monde et nouvelle maire de Gibraltar craint que le Brexit ne réveille les appétits de l’Espagne. 

Elle l’assure en souriant timidement: « Je suis fière d’être britannique ». Cette femme de 30 ans, grande, brune, méditerranéenne, s’exprime dans la langue de Shakespeare avec un accent digne de Cervantes. Kaiane Lopez incarne à elle seule la bizarrerie de ce rocher. Le grand empire britannique se réduit comme peau de chagrin, et d’ici peu on ne trouvera des Anglais qu’en Angleterre. Mais, promis-juré par Theresa May, le royaume de moins en moins uni conservera Gibraltar. La réaffirmation de l’appartenance de ce bout de terre chaude au royaume pluvieux vient après d’énièmes escarmouches. La faute à ce fichu Brexit et à un prochain veto, accordé à l’Espagne par la Commission européenne, pour tous les deals de Gibraltar avec les Anglais.

Les locaux n’ont pas apprécié cette promesse d’immixtion des Ibères dans leurs affaires. D’autant qu’un navire militaire battant pavillon espagnol s’est mis à voguer non loin… Bientôt la guerre des Malouines en Europe ? Dans ce contexte tendu, miss Lopez, née Aldorino, a été nommée maire de Gibraltar. Qu’en pense-t-elle ? Pour le deviner, il faut tenter de décrypter ses moues, ses regards amusés ou gênés en direction du patron de la communication du rocher, Stuart Green. Kaiane ne peut exprimer aucun point de vue ; la fonction de maire est ici non seulement bénévole, mais honorifique.

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Fille d’un fonctionnaire du ministère de la Défense et d’une infirmière pour animaux, elle est une sorte de reine Elizabeth II pour ses 32 000 sujets. « Il y a des similarités, oui », admet-elle, avant de qualifier l’antique souveraine de « modèle ». Kaiane Lopez a été adoubée par Fabian Picardo, le ministre en chef du gouvernement de centre gauche. Son statut de miss Monde 2009 a influencé cette nomination. Pour défendre une cause, une femme jeune et belle suscite davantage de curiosité qu’un homme âgé et laid. « Le précédent maire, Adolfo Canepa, était un senior, comme le veut la procédure normale. J’étais adjointe depuis trois ans, je ne me sentais pas expérimentée… Mais en fait, ce travail est très proche de ce que je faisais en tant que miss : je continue d’être l’ambassadrice du rocher. J’étais déjà invitée à toutes les cérémonies et réceptions officielles. Je ne sors pas de ma zone de confort ».

Quand je rentre d’Espagne, et que je vois le rocher au loin, je le trouve inspirant. Il me coupe le souffle

Kaiane Lopez a raison, les jobs se ressemblent. Il faut savoir remuer la main en l’air, sourire à pleines dents, poser mécaniquement et porter des bandeaux qui entravent la tenue. Seul le défilé en maillot de bain ne figure pas sur la liste des épreuves obligées pour tenir le premier rôle de la municipalité. Lorsqu’une miss est interrogée pour faire connaître ses hobbies, la demoiselle souhaite souvent contribuer à la paix universelle, aider les enfants maltraités ou parcourir le monde. Kaiane l’avoue, elle n’avait aucun plan de carrière : « Je vivais au jour le jour, sans idée précise pour la suite ». Après avoir passé huit mois à Londres pour explorer le mannequinat, elle est revenue. Le mal du pays était trop fort. « Je suis passionnée par Gibraltar. Quand je rentre d’Espagne, et que je vois le rocher au loin, je le trouve inspirant. Il me coupe le souffle ».

Elle a épousé un gars de Gibraltar, Aaron, et ensemble, ils ont eu une petite fille, Kalia, 1 an. « Depuis que j’ai un enfant, mon temps est précieux ». Ça tombe bien, on ne réclame Kaiane qu’en cas d’événement mondain, pour parader. Lorsqu’on revient sur les relations avec l’Espagne, qui se tendent et se détendent au gré de passagères crispations géopolitiques, miss Lopez affiche un air serein, qui semble sous-entendre : « On est habitués ! Le Brexit n’y changera rien, cela fait 300 ans que ce cirque se produit ».

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Très exactement 304 ans, depuis la signature des traités d’Utrecht entre le royaume d’Espagne et celui de Grande-Bretagne. Cet accord arrime la province de 6,8 kilomètres carrés au camp des buveurs de thé, débarqués sur le rocher en 1704. Gibraltar est un territoire britannique d’outre-mer, au même titre que les îles Vierges britanniques, Montserrat, Sainte-Hélène, Anguilla… Sauf que le voisin ibérique n’a jamais totalement renoncé à récupérer le gros caillou. Ça l’agace, ce territoire où les gens préfèrent le fish and chips aux tapas. Alors, les Espagnols provoquent, ferment les accès à leur pays. Pour ne parler que de l’histoire récente, la frontière a été close de 1969, sous Franco, à 1985, sous Juan Carlos, afin de faire plier ces perfides Anglais. Pendant ces années, les personnes qui avaient de la famille dans la ville frontalière de La Linea de la Concepcion devaient prendre un avion ou un bateau pour Tanger, au Maroc, et de là retraverser le détroit pour rejoindre Algesiras, en Espagne. Alors seulement elles étaient autorisées à monter dans un bus en direction de La Linea, à 100 mètres de leur point de départ.

Sur la piste de l’aéroport international du territoire, le 12 avril, huit jours après que le parlement gibraltarien l’a nommée maire. © Manuel Lagos Cid / Paris Match
Une situation ubuesque que Kaiane, née après l’ouverture de la frontière, n’a pas vécue. N’empêche, n’a-t-elle pas envie de céder aux sirènes d’une nationalité ibère ? « Et vous, vous avez envie de devenir espagnole ? », demande-t- elle du tac au tac. « Non, mais la question ne se pose pas ». Elle reprend : « Il en va de notre identité ». L’allégeance à l’Union Jack vaut bien quelques heures de queue au poste-frontière, de temps en temps, lorsque les Espagnols décident de ralentir le passage. Il suffit d’un moindre prétexte, et hop! un compte-gouttes horripilant se met en place, une immense file de voitures apparaît. Ces maudits Ibères ont essayé en 2013 d’instaurer un péage à 50 euros, pour venir en aide aux pêcheurs. Bruxelles le leur a interdit. « Ils pénalisent les 8 000 travailleurs journaliers espagnols qui viennent à Gibraltar et en repartent », dit la maire.

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Si 95 % de ses concitoyens souhaitent demeurer au sein de la Grande- Bretagne, c’est pour une raison évidente : ainsi, ils conservent leur spécificité. Si demain l’Espagne avale le rocher, le titre de miss Gibraltar n’existera plus, comme l’équipe de football ou une accession possible au concours de l’Eurovision… « Nous sommes autosuffisants en eau et en électricité. Notre économie, prospère, repose sur les services financiers, l’assurance, la banque, le jeu. Nous ne craignons pas grand-chose, nous sommes plus autonomes que l’Ecosse », explique Stuart Green. Avec Kaiane, ils semblent sûrs d’un point : les Britanniques ne les laisseront jamais tomber comme une « old sock ». Il en va de la loyauté, et puis c’est un territoire militaire stratégique important. Pourtant, un paradoxe a été mis en lumière avec le référendum de juin 2016. À Gibraltar, ils étaient 96% à voter en faveur du « Remain », pour ne pas quitter l’Union. Une situation fâcheuse, non ? « Nous resterons unis derrière notre reine », tente d’analyser Kaiane. Tant pis pour l’Europe.

Kaiane, ex-danseuse, élue miss Gibraltar 2009 (à g.), puis miss Monde 2009. © SIPA
Elizabeth II n’est venue qu’une fois à Gibraltar, en 1954. Pourquoi n’a-t-elle pas daigné revenir ? « Je ne sais pas, nous l’avons souvent invitée. La princesse Anne est venue à plusieurs reprises ». L’autre fait d’armes de Gibraltar : la lune de miel de Charles et Diana, en 1981. Les yeux marron de Kaiane pétillent : « J’ai eu droit à la même voiture, une décapotable, lorsque j’ai été magnifiquement accueillie à mon retour d’Afrique du Sud, avec la couronne de miss Monde ». Envisage-t-elle un rôle politique, plus tard ? « Non. Enfin… il ne faut jamais dire jamais ! » Ses projets ? « Être utile, accomplir plein de choses ». Une miss… au service de sa majesté.
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