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Le prince, le « voleur dans la loi » et la blanchisserie

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Le prince Henri de Croÿ lors d'une interview en octobre 2012. | © Jonas Hamers / ImageGlobe.

Société

Les « Dubaï Papers » révèlent les liaisons dangereuses du prince de Croÿ avec un sulfureux homme d’affaires ukrainien. Egalement tout un mécanisme d’occultation de patrimoines et de revenus via un système de fausses factures et de sociétés écrans.  

Face aux lourds soupçons et même aux accusations qui pèsent sur lui, Henri de Croÿ (HdC) conteste tout agissement illégal. Si l’on voulait résumer son argumentaire de défense récurrent, une formule lapidaire serait celle-ci : « Je pratique l’optimisation fiscale licite au bénéfice de clients respectables ». Mais c’est sans compter sur les « Dubaï Papers » qui autorisent une tout autre lecture des activités du « prince noir » et de son groupe. Démonstration…

Les frères Emmanuel et Henri de Croÿ diront volontiers qu’ils ont toujours été attentifs à la sélection de leur clientèle (entrepreneurs, riches familles, héritiers). Ce ne sont pourtant pas les scrupules qui les ont étouffés lorsqu’il s’est agi d’établir les meilleures relations avec un membre du crime organisé. En l’occurence, Monsieur B. Officiellement, c’est un homme d’affaires Ukrainien de 69 ans, actif dans le domaine du fret maritime au départ des ports sur la mer Noire. Il est par ailleurs étroitement lié à une compagnie israélienne implantée à Tel-Aviv, co-dirigée par son demi-frère et l’une de ses filles. C’est cette entité qui était cliente du groupe Helin, vaste réseau suspecté de pratiquer la fraude fiscale et le blanchiment de capitaux depuis l’émirat arabe de Ras al-Kaimah, où il s’est implanté en 2009.

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Voilà pour la carte de visite. Toutefois, selon nos informations, Monsieur B. est un repris de justice. Il a à son passif au moins trois condamnations à des peines allant de six mois à neuf ans d’emprisonnement. Mais surtout, certaines sources bien informées le désignent comme un « voleur dans la loi », sinistre distinction réservée aux membres du cercle très fermé des criminels formant « l’élite » de ce qu’on nomme communément la « mafia russe ».

Rien de tout ceci n’a semblé rebuter les frères de Croÿ. Au contraire, dans un mail daté du 14 février 2007, adressé notamment à Henri, Emmanuel demande à leur collaboratrice de préparer une lettre de recommandation destinée à la banque UBS sur papier à en-tête où devra figurer le texte suivant : « C’est avec grand plaisir que je recommande Monsieur B. Je le connais, maintenant, depuis plus de 10 ans, et j’ai pu apprécier son sérieux et son intégrité irréprochable au cours de nos relations professionnelles ». On apprend ensuite que les deux partenaires ont été mis en contact par « l’ancien directeur du département juridique d’ABN-AMRO BANK (Luxembourg) où Monsieur B. était client ». Cet ex-cadre de la banque néerlandaise s’appelle François Dejardin. Belge, originaire de Verviers, conseiller juridique, il a fait toute sa carrière dans la finance. Ami de longue date de HdC, il l’a rejoint en 2013 pour occuper le poste de manager de Helin International FZE à Ras al-Khaima. Dans une interview accordée à l’Obs l’an dernier, il a expliqué ne pas comprendre ce qui avait été fait à son insu à l’intérieur du groupe où il prétend avoir été « un simple exécutant ».

Dejardin
Le Belge François Dejardin, ex-manager de Helin. Il prétend n’avoir été qu’un exécutant. Doc L’Obs.

La suite du mail dicté par Emmanuel de Croÿ au sujet de Monsieur B. est édifiante : « Nous avons eu l’occasion de travailler ensemble sur de nombreux dossiers avec notre plus grande satisfaction. Nous l’avons notamment amplement conseillé dans la structuration juridique et financière de son groupe, en particulier lors de l’établissement des sociétés de son groupe en Suisse. Des membres de la direction de Jawer tiennent des postes d’administrateur et d’actionnaire dans ces sociétés ».

A en croire les « Dubaï Papers », l’estime portée à leur client par les frères de Croÿ ne se limitait toutefois pas au cadre professionnel. Elle était d’ailleurs visiblement réciproque, au point qu’en 2009, Henri et son épouse ont été conviés au mariage de l’une des filles de Monsieur B. à Saint-Moritz, l’opulente station des Alpes suisses. Ils s’y sont rendus à n’en pas douter, puisque dans un mail du 21 décembre 2009, HdC écrit : « ce mariage était fantastique, nous l’avons tellement apprécié ». L’année suivante, il recevait une invitation pour participer à la célébration des 60 ans de B. à l’Hôtel Hilton de Tel Aviv.

Réseau souterrain

« Je n’ai pas mis en place un système de blanchiment d’argent ou de fraude. Je pratique l’optimisation fiscale. Ce n’est peut-être pas très moral pour certains, mais ce n’est pas illégal ». Voilà en substance ce que confiait, en octobre 2018, le fondateur de Helin au quotidien suisse Le Matin. Les justices belge, française et helvétique qui enquêtent désormais sur ses activités diront si le groupe est ou non une boîte noire de la finance internationale.

En attendant, l’analyse des « Dubaï Papers » conduit obligatoirement à considérer qu’en fait d’ingénierie fiscale, la pratique du prince et de ses associés relève davantage de la fraude grave et organisée. Le plus souvent, les techniques qu’ils utilisent consistent à occulter tantôt un patrimoine, tantôt les revenus de ce patrimoine. Les capitaux confiés à Helin peuvent être soit illégaux ; soit légaux, mais dans ce cas leurs détenteurs ne souhaitent pas déclarer les revenus qu’ils en tirent. Enfin, autre exemple rencontré dans les divers montages : le transfert de bénéfices d’exploitation vers des paradis fiscaux afin d’échapper à l’impôt. Au travers de tous les dossiers de ce type analysés par Paris Match, une constante se dégage : le recours aux fausses factures et aux factures antidatées. Or, l’usage de faux en écriture exclut d’office que l’on puisse parler d’optimisation fiscale.

Morceau choisi parmi tant d’autres : M. est le patron de la société AAA International (nom d’emprunt), spécialisée dans le conseil en intelligence économique auprès de grands groupes multinationaux, de cabinets d’avocats et de PME. M. désire mettre à l’abri du fisc une partie significative de ses honoraires. Il requiert à cette fin les services de Helin qui lui monte un circuit d’évasion fiscale calqué sur un schéma que l’on retrouve assez classiquement dans les « Dubaï Papers ». Comment ça marche ?

Helin se sert d’Europe Master Direct Limited (EMD), une société écran basée à Bristol en Angleterre, pour adresser des factures reposant sur des transactions totalement imaginaires à AAA International. Le but étant bien entendu de réduire le bénéfice taxable de l’entreprise. Et de l’imagination, M. n’en manque pas dès lors qu’il s’agit de fournir des idées de facturation à EMD. Par exemple, dans un courrier adressé à l’une des associées du prince de Croÿ, il lui écrit : « Comme nous en avons convenu avec Henri, tu voudras bien trouver ci-joint un dvd sur lequel j’ai gravé une étude sur la dessalinisation de l’eau de mer que j’ai acheté l’année dernière à Europe Master. J’y ai joint une étude sur les brevets que je pourrais bien lui acheter un jour ». D’autres factures bidons apparaissent dans les documents, libellées pour des montants divers et comportant toujours des objets fictifs en relation avec le business de la société.

Il reste ensuite à faire revenir l’argent ainsi évadé vers le client, en toute discrétion et après avoir prélevé une commission de 5 % en moyenne. L’astuce trouvée par HdC s’appuie sur un système de cartes bancaires anonymes émises par la FBME, une banque chypriote. Pour ce faire, Helin utilise une autre de ses filiales opaques nommée Alias Trust Management. Celle-ci ouvre un compte auprès de la FBME et le provisionne grâce aux sommes versées par M. à Euro Master Direct. Une carte de débit vierge reliée à ce compte est alors éditée par la FBME et remise à M. qui n’a plus qu’à retirer son propre cash dans n’importe quel distributeur automatique. Cette magouille a fonctionné de 2008 à 2014, jusqu’à ce qu’un scandale de blanchiment provoque l’arrêt des activités de la FBME Bank Ltd. A partir de cette date, le prince de Croÿ a opté pour une formule encore moins traçable de cartes prépayées rattachées à des prête-noms.

Beaucoup d’argent a disparu par le trou noir de ce réseau souterrain. Les relevés bancaires que Match a pu examiner pour les années 2008 à 2011 parlent d’eux-mêmes : sur un montant de 146 550 euros « facturés » durant cette période à AAA International, M. a récupéré à l’arrivée 117 856 euros fatalement non imposables, tandis que Helin s’est octroyé au passage 28 694 euros. Et encore ne s’agit-il là que d’un assez « modeste » client. Certains autres, bien plus fortunés, ont fait tourner la blanchisserie du prince à plein régime.

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