Paris Match Belgique

Afghanistan : la revanche des talibans

des talibans en afghanistan

Patrouille à Zawa, dans la province de Nangarhar, le 13 décembre. Les talibans ont repris la zone à Daech en octobre. Sur le drapeau, le chahada, la profession de foi musulmane. | © Véronique de Viguerie

Société

Maîtres du jeu depuis leur victoire contre Daech, ils sont indispensables pour négocier avec les Américains sur le départ. Nos envoyées spéciales les ont accompagnés sur le terrain.

D’après un reportage Paris Match France par notre envoyée spéciale en Afghanistan Manon Quérouil-Bruneel

Trois heures du matin. Dissimulées sous des burqas, nous montons à l’arrière d’une vieille Toyota. Cap sur la province du Nangarhar, frontalière du Pakistan, à cinq heures de Kaboul, où les talibans nous ont donné rendez-vous. Derrière les mailles de notre grillage défile un paysage de hautes montagnes enneigées, que l’on distingue à mesure que le jour se lève. Bientôt, on aperçoit les lumières de Djalalabad, la cinquième ville du pays. Une demi-heure de route et nous pénétrons en territoire taliban. D’un côté de la route bitumée, nous dit-on, les villages en pisé, assoupis, sont aux mains des insurgés islamistes ; de l’autre, sous contrôle de l’armée.

Nous quittons l’asphalte en direction des montagnes. Nasir, notre chauffeur, stoppe le véhicule. Nous sommes à Zawa, dans le district de Khogyani. Les habitants de cette bourgade fantôme située au milieu de champs labourés ont fui les récents combats. Le bourdonnement d’une moto déchire le silence. Trois hommes s’approchent. Barbe fournie, kalachnikovs et radio longue portée, ils sont venus en éclaireurs. Ils sont chaussés de surprenantes baskets montantes, contrefaçon pakistanaise d’un modèle prisé des hipsters. Ils saluent notre traducteur, sans la moindre attention pour nous. Il y a un moment de flottement. Peut-on s’approcher, leur parler ?

des talibans en Afghanistan
Dans les environs de Zawa. Les talibans ont tué plusieurs combattants de Daech dans cette maison. Ils laissent les chiens dévorer les cadavres. © Véronique de Viguerie

À distance respectueuse, nous tentons d’établir un premier contact avec une question innocente : pourquoi ont-ils les yeux maquillés de khôl ? L’un des hommes sourit : « Ça nous protège de la poussière et de la neige. » Il se présente : Mohammed, 28 ans. Ancien fermier, il a rejoint les rangs de l’insurrection il y a huit ans. On aimerait en savoir plus, connaître ses motivations, mais un de ses compagnons nous coupe. Mohammed n’est pas habilité à répondre aux questions. Il faut attendre l’arrivée d’un responsable. En quête de légitimité, le mouvement soigne son image auprès des journalistes étrangers.

Lire aussi > De l’Afghanistan au Cambodge, quand le skateboard change des vies

Les talibans d’aujourd’hui sont en opération séduction

Oubliés les groupes de combattants hirsutes qui kidnappent et décapitent des Occidentaux. Les talibans d’aujourd’hui sont en opération séduction : ils nous ont fait venir pour que nous constations leur victoire sur les troupes de Daech, qui contrôlaient la région depuis cinq ans. La démonstration tombe à pic. Les négociations de paix avec les Américains ont repris à Doha. Donald Trump semble impatient de rapatrier les 14 000 boys encore déployés en Afghanistan, en vue des élections américaines de 2020. Un des gages demandés aux insurgés, en échange du retrait des troupes, porte précisément sur leur capacité à éradiquer la menace terroriste dans le pays. Après dix-huit ans d’une guerre sans issue, l’Amérique veut sauver la face.

des talibans en afghanistan
La prière. Au premier rang, le commandant Tarek, qui contrôle 20 provinces. © Véronique de Viguerie

Un pick-up déboule dans un nuage de poussière. Entouré de ses gardes du corps, le commandant Tarek débarque, coiffé d’un turban noir et barbe assortie. Ne pas se fier à son sourire de papy débonnaire : à la tête d’un millier de combattants, il est un des dirigeants du comité militaire des talibans, chargé de 20 provinces sur les 34 que compte le pays. Ses hommes déroulent un tapis au pied des montagnes. Le chef s’installe en tailleur, AK-47 sur les genoux, et nous invite à prendre place face à lui. Pas trop près, me dis-je en m’asseyant. Et si un drone venait à passer ?… L’interview commence. Entre-temps, d’autres pick-up sont apparus. Autour de nous se masse près d’une centaine de militants lourdement armés. Le commandant ne s’embarrasse pas d’éléments de langage. « Nous ne ferons aucune coalition avec le gouvernement actuel, qui est la marionnette des Américains. Une fois les accords de paix signés, nous constituerons notre propre émirat islamique. La population nous soutiendra : notre présence incontestée dans tout l’Afghanistan le prouve. » Sur la tenue d’éventuelles élections, qui permettraient de confirmer ce plébiscite, il botte en touche. « Cette question relève de la compétence de notre branche politique. »

Des talibans en Afghanistan
À une heure de Zawa, en direction de la ligne de front. Les talibans s’enfoncent dans cette zone montagneuse à la poursuite des combattants de Daech, retranché dans la province de Kunar. © Véronique de Viguerie

Vues depuis cette vallée reculée où s’abattent chaque nuit des frappes aériennes de la coalition, les négociations de paix ressemblent à une coquille vide. Les combats se sont même intensifiés avec la reprise des pourparlers, il y a trois mois – chaque protagoniste voulant apparaître en position de force. Tout autour, la campagne est encore truffée de mines, posées par les soldats de l’Etat islamique qui contrôlaient la région il y a deux mois. C’est dans ces replis montagneux que l’organisation avait installé sa première tête de pont dans le pays. « On l’appelait la forteresse Baghdadi », explique Tarek en désignant un bâtiment écroulé, perché à flanc de colline. Selon lui, c’est là que Daech préparait ses candidats aux attaques-suicides, souvent recrutés de force parmi la population.

des talibans en afghanistan
Le thé de l’hospitalité. Emmenées par le commandant Tarek (2e en partant de la dr.), nos reporters sont invitées à le déguster avec eux. Un geste envers deux femmes autrefois impensable. © Véronique de Viguerie

« Certains n’avaient pas 6 ans », soupire le taliban, l’air affligé. Comme si, dans ses propres rangs, jamais aucun jeune martyr n’avait été sacrifié… Idéologiquement, les ennemis ont peu de différences. Si les insurgés afghans combattent avec férocité les djihadistes de l’Etat islamique, c’est parce qu’ils les ont concurrencés sur le terrain de la religion, leur principal credo. Mais aujourd’hui, les troupes du commandant Tarek préfèrent se poser en libérateurs. À coups de crosse, ses hommes font sauter le cadenas qui garde l’entrée d’une maison, se couvrant le nez de leurs turbans avant de pénétrer dans la cour. L’odeur de cadavres en décomposition soulève l’estomac. De la pointe de sa kalach, un combattant fait rouler un crâne dans la poussière. Quelques touffes de cheveux, des lambeaux de tissus abandonnés par les chiens, voilà tout ce qu’il subsiste des soldats du califat retranchés là. Ils venaient d’Ouzbékistan et du Turkménistan, explique le groupe. Parmi eux, il y avait également des « Noirs » originaires du Soudan. Vraisemblablement, aussi, d’anciens talibans ayant fait défection. Mais ça, ils ne le diront pas.

Des témoignages terrifiants affluent des régions tombées dans l’escarcelle des djihadistes

Surgi de nulle part, un vieillard approche timidement. Son visage ressemble à un parchemin fripé, hérissé d’une barbe hirsute. En Afghanistan, on dit que les bergers sont des rois. Il est un des rares à n’avoir pas quitté le secteur pendant les combats, pour s’occuper de ses animaux. Prises en étau entre les différents groupes d’insurgés et des forces gouvernementales qui ne font pas non plus dans la dentelle, les familles ont fui dans un autre district. Ce vieil homme s’appelle Xhoshal Khan. Il pensait avoir vécu le pire, la guerre contre les Russes, puis celle contre les Américains, quand les hommes de Daech sont arrivés. « Au début, confie-t-il, ils étaient très gentils. Mais dès qu’ils ont gagné notre soutien, ils ont montré leur vrai visage. Ils nous ont alors tout pris : nos maisons, nos femmes, notre dignité. » Des témoignages plus terrifiants affluent des régions tombées dans l’escarcelle des djihadistes : nourrissons égorgés, « barbes blanches » qu’on forçait à s’asseoir sur des explosifs, adolescentes kidnappées et violées, gamins enrôlés de force.

Des insurgés sont venus de toutes les provinces du pays pour déloger l’Etat islamique du Nangarhar. © Véronique de Viguerie
Des insurgés sont venus de toutes les provinces du pays pour déloger l’Etat islamique du Nangarhar. © Véronique de Viguerie

Au cours de ces dernières semaines, l’EI a reculé dans l’est du pays, essuyant morts et redditions. Au point que l’organisation aurait été « anéantie », comme le président Ghani et les talibans l’affirment avec une rare unanimité. En réalité, son noyau dur s’est replié dans la province voisine de Kunar. Et les ingrédients de son succès n’ont pas disparu : une cause légitime à défendre, l’islam, couplée à une population jeune, sans emploi ni avenir. Kaboul et les insurgés s’attribuent chacun ce succès relatif, en partie dû à une coopération inédite de leurs troupes sur le terrain. Dans les cercles diplomatiques, on évoque la « bienveillance passive » des Américains envers leurs ennemis engagés dans la lutte contre Daech. L’ironie de la situation n’échappe pas au commandant Tarek : « Ils nous traitent de terroristes mais, aujourd’hui, ils sont bien contents que nous les chassions. » Un proverbe afghan dit que quand la caravane change de sens, l’âne boiteux se retrouve en tête. Les talibans sont ainsi devenus l’antidote au cancer djihadiste. Mais ils n’ont pas quitté cette mouvance pour autant. Les liens qui les unissent à Al-Qaïda sont anciens. Les deux groupes ont scellé leur alliance à travers des mariages. Al-Zawahiri a renouvelé son allégeance à ses frères afghans. Comme l’avait fait son prédécesseur, Oussama Ben Laden, se servant de l’Afghanistan comme d’un sanctuaire d’où il a pu préparer les attentats du 11 Septembre.

Les talibans sont en train de perdre la guerre et, pourtant, ce sont eux qui négocient la paix.

« Ils ont lustré leurs turbans pour aller à Doha, mais ne nous y trompons pas : les talibans restent des fondamentalistes dangereux », prévient Asadullah Khalid, le ministre de la Défense, qui les connaît bien. À notre retour à Kaboul, pour pouvoir le rencontrer dans son bureau au sein du ministère surnommé le « petit Pentagone », nous avons dû franchir une fouille poussée, plusieurs portes blindées et une forêt de militaires surarmés. Cet ancien patron des services secrets est un miraculé. Après avoir survécu à plusieurs attentats, Asadullah Khalid demeure en bonne place sur la « kill list » établie par les militants islamistes. Depuis son bureau-bunker, le ministre tente de faire bonne figure, assurant que son gouvernement, jusque-là tenu à l’écart, serait désormais consulté sur les pourparlers menés au Qatar. Mais la pilule a du mal à passer : « Militairement, les talibans sont moins forts que l’an dernier. Ils sont en train de perdre la guerre et, pourtant, ce sont eux qui négocient la paix. »

À Kaboul, ces discussions suscitent davantage d’interrogations que d’espoirs. « On parle de paix mais il n’y a toujours aucun plan concret, rappelle Haroun Mir, analyste politique. Quelles concessions est-il possible de faire sur des acquis importants comme le pluralisme politique, les droits des femmes et des minorités ethniques ? Faut-il toucher à la Constitution, comme l’exigent les talibans ? Et s’ils ne tiennent pas leurs promesses, les Américains seront-ils en mesure de revenir après avoir retiré leurs troupes ? »

Dans un camp de Kaboul, en Afghanistan
Ce couple et ses enfants ont fui la province du Helmand, contrôlé en partie par les talibans. Ils vivent depuis huit ans dans ce camp de Kaboul. © Véronique de Viguerie
Dans un camp de Kaboul, en Aghanistan
Dans un camp de Kaboul, ces fillettes viennent aussi du Helmand, une région ultra-conservatrice où on les « habitue » à la burqa, avant de l’imposer dès l’âge de 9 ans. © Véronique de Viguerie

Au-delà d’une sortie honorable du bourbier afghan, Donald Trump joue l’avenir des États-Unis dans la région. La rivalité avec la Russie pèse lourdement sur la politique intérieure du pays. Selon plusieurs sources, Moscou fournirait du matériel militaire aux talibans. Les Iraniens ne sont pas en reste. Passant outre la haine héréditaire entre sunnites et chiites, ils financeraient l’insurrection pour déstabiliser le « grand Satan ». Dans les cercles militaires afghans, on craint que les insurgés n’obtiennent des missiles antiaériens, ce qui pourrait faire basculer le rapport de forces.

Dans les campagnes, les talibans incarnent le meilleur rempart à la barbarie de Daech

En effet, après dix-sept ans de combats et les milliards de dollars injectés par la communauté internationale, le gouvernement contrôle à peine plus de la moitié du pays. Les talibans ont réussi là où les Américains ont échoué. Ils ont su « gagner les cœurs et les esprits ». Dans les campagnes, ils incarnent à la fois la seule alternative au pouvoir central, lointain et corrompu, et le meilleur rempart à la barbarie de Daech. Même au sein des classes éduquées, leur combat contre la présence étrangère trouve un certain écho. D’autant que la stratégie des insurgés a évolué depuis 2001. Plutôt que de détruire les hôpitaux ou les écoles – notamment celles destinées aux filles – financés par Kaboul, ils préfèrent les contrôler en assurant leur protection.

Lorsque les troupes de Daech se sont emparées du district de Khogyani, la clinique de Zawa a dû fermer ses portes. « Grâce aux talibans, nous pouvons de nouveau soigner les gens », résume Nadia, qui exerce comme sage-femme dans ce centre de santé rudimentaire où les patientes commencent à revenir. « Peu importe, dit la jeune femme, si porter la burqa est le prix à payer pour vivre en paix. » Son salaire, comme celui du reste du personnel de la clinique, est versé par le gouvernement. Sans qu’aucun de ses représentants n’y ait mis un pied depuis plusieurs années…

Avant de repartir, les talibans nous invitent à partager leur déjeuner. Nous remontons dans les pick-up, essuyant au passage quelques tirs de l’armée, installée sur l’autre versant de la montagne. Nous roulons près d’une heure avant d’atteindre un avant-poste. Les combattants se massent dans une maison abandonnée, autour d’un poêle à bois et d’un ragoût de mouton. Le commandant Tarek avale son thé d’un coup de poignet. C’est l’heure de la prière. Les baskets sont abandonnées au milieu des kalachnikovs. En rang, les hommes s’inclinent face aux reliefs rocailleux. L’un d’eux entreprend de planter un drapeau blanc frappé de la « chahada », la profession de foi des musulmans. Il doit s’y reprendre à plusieurs reprises, la terre a été durcie par le froid. Le vent se lève. Souverain, l’emblème des talibans domine la vallée embrumée.

Mots-clés:
afghanistan daech talibans
CIM Internet