Faut-il craindre les boubours en 2017 ?

Faut-il craindre les boubours en 2017 ?

Donald Trump en compagnie de sa femme Melania et de leur fils Barron, au dernier étage de la tour Trump. | © Régine Mahaux

Société

Les boubours, contraction de bourgeois-bourrin (en opposition au bourgeois-bohème), symboles d’une droitisation de la société et incarnés à la perfection par Donald Trump, viennent de plus en plus piétiner à coups de chaînes en or et de burgers bien gras, les bobos et leur tofu.

 

En décembre 2013, le terme « boubour » apparaît pour la première fois dans une tribune de Nicolas Chemla, consultant en communication et essayiste, publiée sur Mediapart : le « Bourgeois Bourrin, tout content de pouvoir réinventer les codes du cool et d’assumer son rejet de l’attitude bobo : retour aux sources, ethno-centrisme, machisme, raioire chauvinisme assumé, rejet de ce qui est trop recherché, sophistiqué, exigeant ». Une sorte d’anti ou post-bobo. Exit le quinoa, la saucisse vegane dans un pain sans gluten qu’on élimine en pédalant sur son fixie pour aller au boulot, et bonjour le burger au steak de bœuf Charolais avalé tout en étant sur Tinder avant d’aller faire de la muscu puis rentrer chez soi dans son 4×4. Voilà, ça c’est si on devait stéréotyper/sociotyper le bobo versus le boubour. Le boubour s’en fout d’être politiquement correct et de culpabiliser parce qu’il mange de la viande et non du tofu, et qu’il roule dans une bagnole qui pollue un max. Il peut être un homme, une femme, un jeune, un vieux. « J’ai refusé d’en faire un sociotype précis, final et arrêté. Je dis toujours que c’est un nuage de valeurs qui va à la fois de François Fillon et Laurent Wauquiez jusqu’à Booba ou certaines soirées gays à Londres et à Paris. C’est cette rencontre entre l’immobilisme conservateur et le côté pseudo sexy, pseudo avant-garde qui se rencontrent dans le boubour. La bourrinisation touche toutes les couches de la société » nous explique Nicolas Chemla, auteur de « Anthropologie du boubour – Bienvenue dans le monde bourgeois-bourrin » sorti en mars 2016 chez Lemieux Editeur.

Un an après la sortie de son livre, Nicolas Chemla qui vit désormais en Californie, nous confirme que la boubourisation du monde qu’il avait pressentie deux ans auparavant est bien en marche avec la victoire récente de Fillon : « la société française se boubourise. Et c’est valable pour plein de pays occidentaux. Il y a une bascule vers une droite qui se donne des allures de modernité et de glamour, alors que ça reste la même idéologie dans le fond. C’est aussi une évolution des bobos qui ont fini par devenir un peu des caricatures d’eux-mêmes pour évoluer vers quelque chose qui était plus bourrin que bohème » . Le boubour s’est immiscé progressivement dans une société influencée par le monde digital et les réseaux sociaux, sans qu’on le voit vraiment venir, pour finir par s’imposer (coucou Trump). Et même si le mot n’est pas encore complètement rentré dans le langage courant, « ce que l’expérience prouve jusqu’à présent, c’est que cela reflète une réalité, que cette réalité prend de l’ampleur, et que c’est pratique d’avoir un mot à mettre sur ce que les gens observent. C’est un miroir que je proposais dans mon livre, et le miroir a fini par structurer la réalité ».

La faute aux bobos ?

La réalité aujourd’hui, c’est un Brexit qui a été un grand coup dans l’estomac de la plupart des gens qui croyaient en un monde ouvert et sans frontières, et un Donald Trump au pouvoir, « laissant les bobos complètement sonnés, abasourdis, zombifiés, presque annihilés de ce qui est en train de se passer. Cela s’est d’ailleurs bien vu à San Francisco, la capitale ultra hipster et bobo par excellence, avec ce mélange des démocrates-libéraux, des techies de la Silicon Valley, des communautés LGBT… qui vivaient dans une bulle où tout ce qui leur paraissait important c’était, par exemple, des débats sur les toilettes transgenres dans les entreprises et les universités ». Et d’un seul coup, ils ont réalisé que cette vision du monde était en décalage avec ce qu’il se passait.  À trop s’enfermer dans une bulle en prétextant une ouverture d’esprit, les bobos ont refusé de voir ce qui était en train de se passer et pour Chemla, ils sont donc en partie responsable de ce qu’il s’est passé avec Trump. « Après, il y a débat, puisque dans les derniers comptages, Hillary Clinton dépasse d’environ 3 millions de voix Donald Trump. Il ne s’agit pas de dire que c’est totalement invalidé cette manière de voir les choses. J’espère que ça ne l’est pas. Ce qui est certain, c’est qu’aujourd’hui, les bobos ne savent plus quoi penser. Ils se passent en boucle les discours de Barack et Michelle Obama qui viennent les réconforter sur le fait que « oui, ce qui est en train de se passer, c’est horrible, et on a tellement raison de croire en nos valeurs », sauf que derrière, il ne se passe rien. Ils ne font rien et ils ne savent pas quoi faire ».

Dernier exemple en date, Meryl Streep et son discours anti-Trump à la 74ème cérémonie des Golden Globes : « oui, elle a fait un beau discours, mais encore une fois, ça ne change rien ! Comme si on était surpris que la plupart des célébrités soient anti-Trump…»


Une dystopie hipster

On observe aux États-Unis, une boubourisation de la gauche américaine. « À partir du moment où ils ont refusé de suivre Bernie Sanders, c’est devenu flagrant de voir les démocrates américains hypocrites sur les valeurs qu’ils défendent. Les soi-disants libéraux démocrates de Californie sont à la ramasse et sont violents dans leur aveuglement et dans leur refus de sortir d’une vision irritée du passé. Ils ne comprennent pas que les choses ont évolué, ils ne comprennent pas les contradictions dans leurs propres convictions. Ils prônent la tolérance, mais avec des limites finalement assez strictes ». On retrouve là l’un des côtés du boubour, cette auto-satisfaction qui refuse de faire évoluer sa perception du monde. Le monde bobo évolue donc vers un monde boubour : « c’est ce que j’appelle la dystopie hipster. Il y a une évolution vers le côté bourrin des bobos. Les bobos eux-mêmes sont devenus boubours. Ils se sont enfermés dans une forme d’exclusion, d’imposition d’une vision du monde comme si c’était la seule et l’unique valide. La manière de revendiquer et de s’exprimer devient de l’ordre de la violence, de l’homophobie, de la misogynie… Alors que l’idéologie bobo à la base, c’est d’accepter la différence ». Et l’ouverture d’esprit, ce n’est pas juste de manger du quinoa et laisser ses gamins porter des robes. Bon ok, c’est cool, mais ça ne suffit pas. Il faut savoir entendre tout le monde, savoir se préoccuper des vrais problèmes de la société.

« On est passé de Beyoncé à Azealia Banks »

Alors comment faire bouger les choses ? Pour Nicolas Chemla, « Il faut retrouver ce sens de l’ouverture et embraser le multiculturalisme tout en se mettant d’accord sur ce qui ne devrait pas être négociable comme les valeurs de l’ordre de l’égalité homme/femme par exemple. Il faut arrêter de croire à la notion d’identité. Derrida le dit superbement bien dans ses textes sur la notion d’identité comme étant une notion terrifiante, parce que d’un côté les gens revendiquent ce besoin à l’identité et se construisent autour de l’identité, et en même temps c’est la pire des choses qui puisse leur arriver, car ça ça exclut, ça immobilise. Alors que nous avons tous des identités qui évoluent en permanence. Et le jour où on le comprendra, il n’y aura plus de guerres ! Il faut revenir à des fondamentaux comme ça ». Pour faire simple, on est passé de Beyoncé à Azealia Banks. D’un côté, on avait une Queen B qui s’est toujours montrée proche des Obama, et de l’autre une Azealia Banks qui postait des messages pro-Trump sur ses réseaux sociaux en mode « sorry not sorry » en les effaçant après. « J’ai aussi écrit un peu le livre comme un cri d’alarme. Je ne me sens pas trop boubour, même si je dis qu’on a tous une part de boubour en nous, j’ai envie de voir l’idéologie inverse. Je crois à l’ouverture d’esprit, à l’évolution permanente des identités et des genres. C’est un cri d’appel au réveil général des consciences plutôt que de dire ‘vive le boubour, devenons tous boubours’ ». Non, ne le devenons surtout tous pas.

 

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