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« Changer l’école, c’est aussi une façon de changer la société »

Le documentaire L'école du changement pour penser l'enseignement autrement

Dans l'école Secondaire Plurielle Maritime à Molenbeek. | © DR

Société

À contre-courant du mal-être généré par le système scolaire actuel, un documentaire met en lumière des initiatives audacieuses et positives, portées par des professeurs passionnés et désireux de penser l’école autrement. Rencontre avec les réalisateurs de L’école du changement, Anne Schiffmann et Chergui Kharroubi.

 

Montessori, Decroly, Freinet ou encore Steiner… Depuis plusieurs années, on ne parle que d’elles. Portées par des grands pédagogues du siècle dernier, les écoles qui basent leur projet sur les pédagogies actives connaissent un véritable engouement chez les parents et les professeurs qui ne se retrouvent plus dans l’enseignement traditionnel. Malgré ce succès croissant, cette démarche reste marginale de le paysage scolaire belge, surtout au niveau secondaire. Et le concept, encore assez flou pour de nombreuses personnes. Un documentaire permet enfin d’y voir plus clair.

Dans L’école du changement, les réalisateurs Anne Schiffmann et Chergui Kharroubi sont partis durant une année scolaire à la rencontre des élèves et des professeurs de deux établissements bruxellois qui, chacun à leur manière, bousculent les codes de l’école traditionnelle : l’une à Molenbeek, l’Ecole Secondaire Plurielle Maritime, et l’autre à Saint-Gilles, le Lycée Intégral Roger Lallemand. Ces écoles secondaires à pédagogie active ont vu le jour en 2017 grâce à des professeurs passionnés pour qui la bienveillance, le droit à l’erreur, la liberté d’expression, la solidarité et l’intelligence collective sont une priorité. Les chevilles ouvrières de ces projets novateurs sont animés d’une envie commune : apporter leur pierre à l’édifice du changement, sans jamais avoir la prétention de détenir la vérité. Cet enthousiasme des professeurs se transmet aux élèves, acteurs de leur scolarité et heureux de se lever le matin pour apprendre. Cerise sur le gâteau : dans un contexte où les écoles alternatives sont souvent réservées à un milieu assez privilégié, ces établissements novateurs sont publics, permettant à tout enfant d’en profiter.

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« On parle beaucoup de l’école de manière négative. Que ce soit le décrochage scolaire, la violence à l’école, le décret inscription ou encore la démotivation des professeurs… », constate Anne Schiffmann, journaliste. « Ici, c’était l’occasion de montrer qu’il y a tout de même des gens qui se battent pour qu’une école plus juste, plus égalitaire, plus enthousiasmante existe ». « Notre objectif était de montrer des initiatives positives », complète son collègue Chergui Kharroubi. « En plus de l’enseignement, il y a un enjeu sociétal qui est mis en avant dans ce documentaire », poursuit le réalisateur connu, entre autres, pour son documentaire Molenbeek, génération radicale ? sorti à la suite des attentats de Paris et Bruxelles. Toujours concernant leur but, les deux réalisateurs s’accordent à dire qu’ils ne veulent pas encourager tous les parents à mettre leurs enfants dans une école alternative, mais veulent tout simplement montrer « l’école autrement ». « L’école traditionnelle fonctionne de la même manière qu’il y a plus de 100 ans. C’est quand même absurde d’utiliser un système vieux de plus d’un siècle pour former des futurs adultes », remarque Anne Schiffmann.

Casser les codes et les clichés

Véritable révolution pour ses adhérents, les pédagogies actives rencontrent encore les méfiances de certains parents, plus hostiles au changement. En levant le voile sur ce concept à la mode, mais méconnu du grand public, les deux réalisateurs belges démolissent de nombreux préjugés. « Non, les enfants ne peuvent pas tout faire », martelle la journaliste, reprenant ensuite les dires d’un professeur présent dans le documentaire : « être bienveillant et à l’écoute ne veut pas dire qu’ils ne sont pas exigeants avec les élèves ». Comme dans chaque école, les élèves de Saint-Gilles et de Molenbeek doivent respecter un règlement d’ordre intérieur, mais contrairement à d’autres écoles, ils sont « invités à s’exprimer, à dire ce qu’ils pensent. L’avis de chacun compte », observe Chergui Kharroubi. Les professeurs considèrent ainsi les étudiants comme des citoyens égaux. « Comme l’un d’entre eux le fait remarquer à la fin du documentaire, cette école, c’est le meilleur cadre possible pour les adolescents. Ils ont une forme de liberté respectée par les adultes. Dans le sens où il y a un climat d’échange », poursuit le réalisateur.

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Pour Anne Schiffmann, L’école du changement déconstruit un autre cliché : « Ce n’est pas parce qu’on est dans une école à pédagogie active qu’on n’apprend rien. Au contraire, insiste-t-elle. La première chose que les élèves apprennent, et bien, sans doute mieux qu’ailleurs, c’est le plaisir d’apprendre, se débrouiller pour apprendre. Ce n’est pas rien. Cela sert tout au long de la vie. Les écoles doivent suivre les programmes, mais elles les abordent tout simplement autrement ». « Avec plus de plaisir », souligne son collègue, ajoutant que ces initiatives redonnent du sens à l’apprentissage. Comme lors de ces cours où les professeurs mélangent plusieurs matières comme l’histoire et les mathématiques, abordant les angles à travers les tranchées durant la Première Guerre Mondiale. Cette transdisciplinarité ne va pas pour autant embrouiller les élèves. Au contraire, elle leur apporte une meilleure compréhension de la complexité du monde.

l'école du changement
L’atelier levier pour le cours de physique à Saint-Gilles : ludique et concret. © DR

En mettant le collaboratif et l’écoute au centre de ses principes, les pédagogies actives créent d’autres craintes chez les parents : mon enfant pourra-t-il ensuite poursuivre des études universitaires ? Pour les deux réalisateurs, la réponse est oui. « L’accès aux études supérieures et leur réussite sont davantage conditionnées par le milieu social. À l’université, les étudiants qui réussissent plus facilement en BAC1 sont souvent des enfants d’universitaires. C’est plutôt ça le facteur important, plutôt que le type d’enseignement secondaire », explique la diplômée de l’ULB dont les enfants ont étudié dans une école à pédagogie active.

Nouveau souffle

Dans les deux écoles, les élèves sont motivés, valorisés et écoutés. À Molenbeek, il n’y a pas de points mais des appréciations, pas de bulletin mais un carnet de progression. L’objectif n’est pas de casser l’élève, mais de mettre en avant le progrès pour le motiver et pouvoir avancer. « C’est une culture du positif, observe Chergui Kharroubi qui, lors du repérage et du tournage, a été marqué par le plaisir et la valorisation des élèves. Les erreurs aident aussi à avancer. Si tu en fais, tu ne vas pas être puni. C’est quelque part une rupture de paradigme complète par rapport à l’école classique. » L’année scolaire est rythmée par les projets et des thèmes déclinés dans les différents cours, la semaine, par le travail en autonomie et les conseils de classe. Ces derniers permettent aux élèves de s’exprimer, de partager leur avis et leurs désirs à propos des programmes. Un bon moyen pour apprendre « la citoyenneté, la démocratie, l’écoute, l’argumentation et le respect », selon les deux réalisateurs impressionnés par la maturité et l’implication des adolescents.

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À Saint-Gilles, le changement y est plus profond puisque l’école déconstruit complètement les codes de l’école traditionnelle. En plus des conseils de classe, le projet transdisciplinaire et transgénérationnel, créé par les Pédagonautes, une asbl dont la mission est d’initier et fédérer des initiatives de pédagogie contemporaine, propose aux élèves de travailler par module d’apprentissage et en atelier, non plus par matière cloisonnée. Le Lycée Intégral Roger Lallemand, pionnier en Belgique, ressemble ainsi à l’objectif d’ici 2020 de toutes les écoles en Finlande dont le système éducatif est reconnu comme l’un des meilleurs au monde depuis le début des années 2000, à la prochaine rentrée scolaire.

En perpétuel mouvement et réflexion, les enseignants ne sont pas à l’abri de l’épuisement. « À Saint-Gilles, c’est d’autant plus visible puisque c’est un laboratoire assez fertile. Cela prend du temps et de l’énergie », remarque Chergui Kharroubi. Sa collègue tempère : « C’est un tout nouveau projet. Au fur et à mesure, il sera plus solide et ce sera certainement moins éprouvant pour les professeurs. » Mais grâce à leur motivation les professeurs, réunis autour d’un projet ambitieux et de la notion du plaisir d’apprendre, sont bien loin du mal-être généré par le système scolaire actuel. Une étude de l’administration de l’Enseignement indique que pour 96% des enseignants, le métier est de plus en plus pénible. À Bruxelles, 50 % des jeunes professeurs quittent le métier dans les cinq premières années de leur carrière. Du côté des élèves du secondaire, le constat n’est pas plus glorieux. Près de 50% d’entre eux affirment ne pas aimer l’école.

l'école du changement
Concentration maximale pour les élèves de Molenbeek. © DR

Enjeu crucial pour la société

À l’heure où l’enseignement belge est l’un des plus inégalitaires d’Europe et le Pacte d’Excellence – visant à renforcer sa qualité et basé sur certains principes des pédagogies actives – peine à se mettre en place, ces projets créés par des enseignants vont à contre-courant et pensent une école plus ouverte, moins figée, en phase avec la société. « Chez les professeurs, on sent que c’est un enjeu capital. Quelle société veut-on ? Est-ce qu’on continue de faire comme avant ou on essaie de faire en sorte que ces enfants qui sont les futurs citoyens puissent avoir toutes les armes et puissent participer ? » demande Chergui Kharroubi, associant le travail de ces enseignants à du « militantisme pour un vivre ensemble ». « On l’entend souvent ce concept, et parfois ça sonne creux. Là on le ressent vraiment », confie-t-il. Pour les deux réalisateurs, « changer l’école, c’est aussi une façon de changer la société ». Avec des valeurs fondatrices telles que la solidarité et la bienveillance, les pédagogies actives vont à contre-courant de la société individualiste. « Ce type d’enseignement et de rapport peut changer le regard entre les gens, avoir une société plus égalitaire, plus juste où on se sent mieux », avance le documentariste.

À la fin de L’école du changement, Anne Schiffmann et Chergui Kharroubi demandent à la directrice de l’école de Molenbeek de résumer le projet à un seul enjeu. Cette dernière veut montrer que l’école peut servir d’ascenseur social. Alors que le système scolaire actuel renforce les inégalités déjà présentes dans la société, ces écoles publiques et gratuites sont accessibles à toutes et à tous, faisant ainsi de la mixité sociale un élément fondateur de leur projet. « L’école, un lieu de socialisation crucial, enlève ainsi les frontières entre les élèves, atténue les différences et fait d’eux des adultes indépendants, intègres, ouverts d’esprit », analyse Chergui Kharroubi, qui réalise ici, avec Anne Schiffmann, un documentaire d’utilité publique, qui a le mérite de susciter le débat sur l’avenir du système éducatif.

Avant-première ce lundi 27 janvier à 19h30 au Cinéma Vendôme, en présence des réalisateurs, de la direction des écoles et du Secrétaire Général de la Fédération Wallonie-Bruxelles et coprésident du Pacte pour un enseignement d’excellence, avant la sortie en salles mercredi. L’agenda complet est disponible ici.

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