Malte, paradis pour touristes et enfer pour l’avortement

Malte, paradis pour touristes et enfer pour l’avortement

Derrière les paysages de carte postale, la réalité n'est pas rose pour les femmes | © Belga

Société

Alors que l’Arkansas vient de voter une loi rendant l’avortement passible de 6 ans de prison, il est tentant de pointer du doigt les États-Unis. Mais l’archaïsme ne s’embarasse pas des frontières, et à 3 heures d’avion de Bruxelles seulement, en plein coeur de l’Europe, les remparts de Malte résistent fermement à la dépénalisation de l’avortement. Visite guidée de l’île qui n’aimait pas les femmes. 

 

En décembre 2016, Malte est devenu le premier pays européen à légiférer contre la « thérapie de conversion », destinée à « guérir » les gays de leur homosexualité. Une mesure arrivée sur les talons de la décision du pays d’accorder le mariage et le droit d’adopter aux personnes LGBT, poussant le lobby ILGA-Europe à désigner l’archipel « meilleur pays d’Europe pour les droits LGBT ». Malte, bastion progressiste ? Cela dépend à qui on demande. Si le pays fait figure de précurseur pour les droits de la communauté LGBT, en ce qui concerne les droits de la femme, Malte a plusieurs décennies de retard : à l’heure actuelle, c’est le dernier pays d’Europe où l’avortement est toujours formellement interdit. Et gare à celles qui décient d’outrepasser la loi.

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Sujet tabou

Viol, santé de la mère en danger, qu’importe : à Malte, l’avortement est strictement interdit, quelles que soient les circonstances, avec des peines pouvant aller jusqu’à trois ans de prison pour la femme et le médecin qui a pratiqué l’IVG. La solution, pour celles qui peuvent se le permettre ? Partir avorter à l’étranger, sous couvert d’un citytrip en Angleterre. C’est ce qu’a fait une des rédactrices du webzine Lovin Malta. Une expérience traumatique, qu’elle a raconté sur le site : « je venais de me séparer de mon copain, après une période de disputes continuelles assez traumatique où je n’avais pas été vigilante avec ma pilule contraceptive. Quand je me suis rendue compte que j’étais enceinte, j’ai paniqué. J’ai toujours voulu des enfants, mais pas comme ça, pas avec quelqu’un de toxique pour moi, et pas sans être préparée. L’avortement était la seule option possible, mais ce n’est pas quelque chose dont on parle à Malte, sauf dans un contexte religieux, pour dire que c’est horrible et qu’il ne faut jamais y avoir recours ». S’ensuit alors une traversée du désert, avant de décider de franchir la Manche pour avorter à Birmingham. « J’avais beau savoir que je prenais la bonne décision, je me sentais seule et terrifiée. On m’a donné des pilules pour provoquer la mort du bébé, et des antidouleurs. J’ai passé la journée à saigner et à pleurer, la souffrance était atroce. L’expérience a été un cauchemar ».

 

Le poids de la religion pèse sur le débat sur l’avortement à Malte – Belga

Relents de colonialisme

Cette Maltaise fait pourtant partie des « chanceuses », celles qui ont les moyens de payer les milliers d’euros nécessaires pour avorter à l’étranger. Pour les autres, reste la clandestinité. Violée par son ex après avoir rompu avec lui, Stéphanie, une pharmacienne de l’île, a accepté de se confier à Laurène Daycard pour Grazia, sous couvert d’anonymat. « Ici, c’est tabou de parler d’abus sexuels ou d’avortement. Une femme est forcée de porter un enfant, même s’il est né d’un viol. Mais garder cet enfant, cela aurait signifié rester à jamais attachée à mon violeur ». Grâce à Internet, Stéphanie a découvert Women on Waves, une ONG néerlandaise qui envoie par La Poste des médicaments abortifs aux femmes n’y ayant pas accès. Neuf jours après, Stéphanie recevait le colis et avortait seule chez elle. Une double souffrance, révolue dans le reste de l’Europe depuis la libéralisation de l’avortement. Ultra libérale sur le sujet LGBT, Malte reste fermement accrochée à sa réglementation archaïque de l’avortement. En cause, pour Andrea Dibben, chercheuse spécialiste des droits des femmes à l’université de Malte, une « peur postcoloniale d’être envahie par les autres pays ». Une hypothèse qui semble se vérifier : Gift of Life, principal lobby anti-avortement de l’île, refuse tout contact avec la presse internationale, au motif que « les étrangers tentent de faire pression sur l’île ».

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Une mort toutes les neuf minutes

Il semblerait pourtant que la pression vienne de l’intérieur. En octobre dernier, 300 femmes ont défilé dans les rues de la capitale, La Valette, pour exiger la légalisation de la pilule du lendemain. C’est chose faite, dpeuis le 14 décembre 2016. Un premier pas vers la dépénalisation de l’avortement pour les Maltaises ? Pas si sûr. Ainsi que le dénonce à la RTBF une jeune femme qui a eu recours à un avortement clandestin sur l’île, « l’ancienne génération est toujours plutôt fermée d’esprit à ce sujet… Ici, ils préfèrent que tu souffres et que tu donnes naissance à un bébé même s’il n’est pas désiré, plutôt que voir une femme avorter. Il y a trop de tabous dans ce pays ». Des tabous dénoncés par la communauté internationale : dans son rapport 2016/2017, Amnesty International pointait du doigt le danger que présente pour les femmes la politique de Malte sur l’IVG. L’avortement clandestin provoque en effet la mort d’une femme toutes les neufs minutes dans le monde. Une réalité que les paysages de carte postale de Malte auraient presque tendance à faire oublier.

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