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En Utah, berceau des Mormons, un projet de loi veut décriminaliser la polygamie

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Tom Green, fondamentaliste mormon de l'Utah, et sa famille. En 2001, il a été reconnu coupable par l'État de l'Utah de quatre chefs d'accusation de bigamie. | © AFP PHOTO

Société

La polygamie est un crime en Utah, où résident de nombreux pratiquants du mariage plural. Un projet de loi veut la reléguer au rang de simple « infraction ». 

 

Vers une décriminalisation de la polygamie, c’est ce que souhaite un projet de loi adoptée à l’unanimité par une commission du Sénat de l’Utah. Dans cet État de l’Ouest américain, berceau de la religion des Mormons, des milliers de familles respectent cette pratique sociale et culturelle aussi vieille que la civilisation. Le texte, qui va être soumis à l’approbation de l’ensemble des sénateurs, modifie une loi de 2017 faisant de la polygamie un « crime » passible pour le moment d’une peine de cinq ans de prison, voire de quinze ans si elle est assortie de violences, d’abus ou de fraude. Porté par la sénatrice républicaine Deidre Henderson, le projet de loi ne remettrait pas en cause ces dispositions en cas d’abus ou autres crimes, précise AFP, mais elle relèguerait la polygamie entre des adultes consentants au rang de simple « infraction », passible d’une amende de 750 dollars.

« Nous soutenons la décriminalisation de la pratique de la polygamie » dès lors qu’elle concerne « des adultes consentants », « c’est la position de notre organisation depuis 1991″, a déclaré à l’AFP Marina Lowe, avocate membre de l’ACLU en Utah, une puissante organisation de défense des droits humains, en faveur du projet de loi au nom de « la liberté de religion et de croyance ».

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Le débat est ouvert

Deidre Henderson fait valoir que son projet de loi permettra plus facilement aux victimes de tels abus de les dénoncer, sans craindre d’être elles-mêmes poursuivies pour polygamie. Selon elle, la loi actuelle de l’Utah n’empêche pas les gens de pratiquer la polygamie, mais isole plutôt les communautés polygames et empêche les victimes potentielles de signaler les abus. « L’application rigoureuse de la loi au milieu du XXe siècle n’a pas découragé la pratique du mariage plural », a déclaré la sénatrice à CNN. « Au lieu de cela, ces actions du gouvernement ont plongé les familles polygames dans une société souterraine où les vulnérables sont des proies faciles. Le fait de marquer tous les polygames comme des criminels a facilité les abus, pas éliminé la polygamie. » 

Le projet de loi augmente également les peines pour ceux qui commettent la bigamie sous de faux prétextes, par la menace ou la force, ou en même temps que d’autres crimes graves, tels que la maltraitance d’enfants ou l’agression sexuelle. « Ce texte vise à éliminer la crainte d’être arrêté, emprisonné et d’avoir des enfants placés en garde à vue afin d’encourager davantage de dénonciations, de faciliter les enquêtes sur les abus et de réduire les barrières élevées à l’intégration communautaire », avance la Républicaine.

La loi ne fera que renforcer les agresseurs.

Évidemment, cette mesure ne satisfait pas tout le monde. Ses opposants relèvent que le montant de l’amende est inférieur à certaines amendes pour des infractions routières. Ils estiment ainsi qu’elle va contribuer à renforcer les abus commis au sein des familles polygames. « Le projet de loi ne protège pas les milliers de victimes – hommes, femmes et enfants – qui ont été programmées (…) depuis la naissance par leurs propres parents, pour ‘se taire, obéir, être polygames ou être détruites' », accuse ainsi Sound Choices Coalition, une ONG combattant la polygamie, propice selon elle aux abus sexuels et psychologiques. « Le projet de loi ne fera rien pour aider les victimes. Elle ne fera que renforcer les agresseurs », lance la vice-présidente de l’organisation Melissa Ellis, qui a fui un clan polygame.

Même si les autorités judiciaires de l’Utah ne poursuivent traditionnellement pas les couples pratiquant la polygamie consensuelle, le sujet est un enjeu important dans cet Etat où quelque 60% de la population (environ trois millions d’habitants au total) appartient à l’Eglise mormone, qui a longtemps revendiqué cette pratique pour des raisons religieuses. L’Église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, nom officiel de l’Église mormone et dont le siège est à Salt Lake City (Utah), a formellement interdit la polygamie en 1890, sous la pression de l’Etat fédéral. Mais plusieurs dizaines de fondamentalistes, regroupés dans des cultes dissidents, sont toujours polygames.

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