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Brésil : la cité des femmes

Le 21 octobre, 6 heures du matin. Les femmes du village partent désherber les champs d’orangers et de mandariniers. Leur exportation constitue l’un des revenus du village

Le 21 octobre, 6 heures du matin. Les femmes du village partent désherber les champs d’orangers et de mandariniers. Leur exportation constitue l’un des revenus du village. | © Véronique de Viguerie

Société

Ces Amazones modernes de Noiva do Cordeiro font fantasmer les féministes… et les machos.

 

D’après un article Paris Match France de Manon Quérouil-Bruneel

Lancée par un journal local, la rumeur s’est propagée à des milliers de kilomètres. De grands titres américains se sont emparés de cette incroyable histoire : il existerait, au cœur de la campagne brésilienne, un village entièrement peuplé de jolies jeunes femmes ayant lancé un appel aux célibataires du monde entier. Un genre de télé-réalité installée dans un décor bucolique, où de belles alanguies attendraient l’amour à l’ombre des orangers.

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Quand on pénètre dans Noiva do Cordeiro, on est d’abord déçu en découvrant… des hommes, tout juste rentrés de leur semaine de travail à Belo Horizonte, la capitale de l’État du Minas Gerais, située à trois heures de là. En leur absence, les femmes ont pris les choses en main. Ce sont elles qui gèrent les affaires courantes, tiennent les cordons de la bourse et cultivent les champs. « Nous vivons dans un monde tellement machiste que c’est forcément sensationnel quand des femmes décident. Mais au fond nous voulons simplement l’égalité », explique Flavia Emediato, qui nous accueille dans la vaste cuisine communautaire. Les villageois se succèdent au buffet du déjeuner, composé d’aliments bio mitonnés dans des marmites en fonte par des cantinières avenantes. Personne, ici, n’aurait l’idée saugrenue de manger dans son coin. Flavia explique qu’elle s’est improvisée porte-parole quand le village s’est retrouvé sous le feu des projecteurs. Il fallait couper court au défilé de prétendants et endiguer le flot de demandes en mariage parvenues de tout le pays.

D’abord amusées, les habitantes ont rapidement été exaspérées d’être dépeintes sous les traits de bonnes à marier – voire pire. Comme si des femmes ne pouvaient pas se passer d’hommes. Et comme si des hommes devenaient invisibles parce que, pour une fois, ce ne sont pas eux qui décident. Alors qu’ils seraient, au contraire, ravis de passer la main, selon Flavia : « Ils ont constaté les limites de la politique faite par leurs congénères. Ils sont comme nous : ils veulent essayer autre chose. » Davantage qu’une fronde féministe, Noiva do Cordeiro se revendique comme une utopie communautaire. À l’heure du capitalisme triomphant, ses 300 habitants réinventent le modèle du kibboutz. Ils se consacrent à l’agriculture, la couture ou l’enseignement, selon leurs préférences et sans percevoir de salaire. Ici, pas de hiérarchie ni de privilèges.

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En 1957, dans un Brésil encore profondément catholique, un pasteur fonde un ordre religieux baptisé « la Fiancée de l’agneau »

Et, surtout, aucune religion. Ceux qui le souhaitent honorent, dans l’intimité, un dieu sans étiquette. Au chant du coq, un camion s’ébranle, empli de fermières coiffées de chapeaux de paille. Les femmes bêchent la terre dans la bonne humeur, avant de s’accorder une pause avec du café chaud et des petits gâteaux. Dans quelques semaines, elles sèmeront du maïs et planteront des piments. Avec les profits dégagés par la vente de leurs produits, elles investissent dans des équipements d’intérêt commun, souvent un tracteur ou un ordinateur. Les salaires des hommes permettent d’acheter de l’essence ou d’amener la 4G dans ce bout du monde. La communauté se cotise également pour offrir un toit aux jeunes mariés. Personne ne manque de rien, dans une région profondément rurale où les petits paysans ont souvent du mal à joindre les deux bouts.

La quarantaine de maisons, disséminées dans la campagne verdoyante, sont à la fois simples et coquettes. La plupart sont dépourvues de salon. Une simple chambre pour dormir : l’essentiel se passe ailleurs. Chaque samedi, à 20 heures, les villageois, sur leur trente et un, prennent place dans la salle des fêtes. Les hommes s’assoient discrètement dans un coin, pendant que les femmes chauffent la salle sur un air de forro. Puis la musique se tait et une troupe d’acteurs en costumes mormons investit la scène. Comme chaque semaine, Noiva do Cordeiro commémore, sous la forme d’une comédie musicale, sa douloureuse histoire : celle d’un petit paradis construit sur les cendres de la tyrannie. Comme souvent dans l’histoire de l’émancipation des femmes.

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À cause des interdits religieux, la communauté vivait en autarcie totale, et donc dans une très grande misère

Assise au premier rang, une vieille dame assiste ainsi à la saga de sa propre vie, l’iris embué. Delina Fernandes Pereira est la matriarche du village. Elle a été mariée à 14 ans à un austère pasteur évangélique, qui avait deux fois son âge. En 1957, dans un Brésil encore profondément catholique, il fonde un ordre religieux baptisé « la Fiancée de l’agneau » (« Noiva do Cordeiro », en portugais). Sur scène, les acteurs ressuscitent ces sombres années, au cours desquelles le prédicateur fanatique accablait ses ouailles d’interdictions et de règles strictes : six messes quotidiennes obligatoires, pas de radio ni de médicaments, cheveux longs et vêtements couvrants de rigueur pour les femmes. Un « régime terroriste », dit Rosa, la fille aînée de Delina, qui a engendré « beaucoup de souffrances ». Un fond de tristesse indélébile obscurcit les yeux de la quinquagénaire.

À cause des interdits religieux, la communauté vivait en autarcie totale, et donc dans une très grande misère. Rosa confie que plusieurs enfants sont morts, faute de soins et de nourriture. Quant aux femmes, elles n’avaient aucune voix : « Nous étions des reproductrices et des cuisinières, c’est tout ». La jeune Rosa baissait la tête, rêvant en silence du jour où cet esclavage prendrait fin. En 1994, la fille rebelle initie la fronde. D’un coup de ciseaux, elle taille sa longue tresse et les manches de son chemisier. Et parachève sa mue d’une éternelle cigarette vissée au coin des lèvres. « Je ne pensais pas que la liberté pouvait passer par des choses aussi futiles », dit-elle en souriant. Des petits riens qui craquellent progressivement l’autorité religieuse. Au fil des mois, soutenue par les autres femmes de la communauté, Rosa parvient à déboulonner le culte imposé par son père. L’homme finira sa vie en reclus, dans son église désertée.

Nous craignions d’être la cible d’attaques, parce que nous avons rejeté la religion

L’euphorie s’empare de Noiva do Cordeiro. Ses habitantes se jettent dans la fête avec la fougue accumulée en une vie entière de privations. Les villages alentour font des gorges chaudes de ces amazones qui fument et boivent comme des hommes et sortent en bande, vêtues de jupes courtes. Cette liberté, révolutionnaire vingt ans en arrière, l’est redevenue avec l’arrivée au pouvoir, l’an dernier, d’un président d’extrême droite, fervent évangélique et misogyne assumé. Installée dans un fauteuil autour duquel se presse une assemblée aux petits soins, Delina explique que, au lendemain de l’élection de Bolsonaro, le village a tenu une assemblée extraordinaire. « Nous craignions d’être la cible d’attaques, parce que nous avons rejeté la religion, que nous prônons l’égalité entre les sexes et que les homosexuels sont les bienvenus chez nous. »

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Dans sa béatitude, la communauté pourrait évoquer une secte. Sauf qu’il n’existe aucune interdiction, ni culte de la personnalité

Fallait-il cultiver la discrétion, en ces temps réactionnaires ? Finalement, les habitants ont décidé de ne rien changer. Ils continuent d’accueillir des visiteurs, en moyenne une centaine par an, venus du monde entier pour découvrir cet ailleurs solidaire, à contre-courant de l’époque. Mais ses résidents se risquent encore moins qu’avant hors de leur éden. « Dehors, le danger est partout : les gens volent, s’insultent et se jalousent. Notre village est le seul endroit au monde où chacun est libre d’être qui il veut », dit Pedro, 23 ans, les yeux soulignés de khôl noir. Le jeune homme assure qu’il trouve même les vacances trop longues, loin de cette famille qu’il s’est choisie. Forcément, l’esprit critique cherche la faille : n’y a-t-il rien à gratter sous ce vernis de bonté et de tolérance ? En quatre jours passés sur place, on a eu beau chercher, rien n’a égratigné ce tableau idyllique. Dans cette bulle de bienveillance, même les bébés semblent ne jamais crier. « Bien sûr, il y a parfois des conflits, relativise Flavia. Mais nous les réglons au cours de thérapies collectives. »

Dans sa béatitude, la communauté pourrait évoquer une secte. Sauf qu’il n’existe aucune interdiction, ni culte de la personnalité. Personne ne fait de prosélytisme. Les habitants n’ont rien à vendre, à part une certaine idée du bonheur. Certes, on pourrait s’étonner des égards prodigués à la doyenne, de cette cour enamourée qui la suit en permanence. Mais la vieille femme ressemble davantage à Mère Teresa qu’à un gourou, tout à la fois confidente, protectrice et source d’inspiration. « Maï », c’est ainsi que tout le monde l’appelle : la « mère » de toutes, qui porte sur ses épaules fatiguées la responsabilité du bonheur de tout un village. À Noiva do Cordeiro, personne n’ose imaginer le jour où elle disparaîtra. Mais, pour l’heure, un autre danger se profile à l’horizon. Victime de son succès, la communauté ne cesse de grandir, tandis que ses ressources demeurent limitées. Le ministère du Tourisme s’intéresse de près à ce village brocardé « le plus heureux du monde », un concept vendeur pour les tour-opérateurs. Des émissaires ont été dépêchés, business plan et projets d’urbanisation en main, pour convaincre ses habitantes de s’ouvrir au tourisme – au risque de transformer cette dernière terre de liberté en zoo. Soumise au vote collectif, la proposition a jusqu’à présent été rejetée. L’argent ne fait pas toujours le bonheur des dames.

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