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« Sire, ayez pitié de nous… » : Rencontre avec des djihadistes belges détenus à Hassaké

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Dans la mégaprison de Hassaké, au nord de la Syrie. Montasser AlDe’emeh avec le directeur des lieux et des gardes. ©Khabat Abbas | © DR.

Société

L’islamologue belgo-palestinien Montasser AlDe’emeh a rencontré plusieurs djihadistes belges en détention en Syrie. Il dresse un constat alarmant de la situation. L’Etat islamique est loin d’être moribond, souligne-t-il. Une exclusivité Paris Match Belgique.

« Sire, ayez pitié de nous…. (…) Joyeux Noël à tous les Belges ». Ce sont des paroles aux accents irréels qu’a relevées l’islamologue et chercheur belgo-palestinien, Montasser AlDe’emeh, lors de ses rencontres avec les Foreign Terrorist Fighters (FTF) belges emprisonnées dans la prison de Hassaké, au nord de la Syrie. Il était il y a peu en Syrie où il a pu s’entretenir avec plusieurs djihadistes belges en détention, sous surveillance kurde. Une expérience puissante et indélébile. Expert académique et de terrain, il nous livre son regard sur l’avenir de l’État islamique et des familles des « foreign terrorist fighters » (FTF). Il évoque la guerre souterraine de l’islam radical. Et rappelle que la fin de Daech n’implique nullement la fin du djihadisme.

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Il nous attend dans le bar d’un grand hôtel au centre de Bruxelles. La coupe de cheveu au cordeau, le regard intense. Montasser AlDe’emeh, islamologue flamand, allure de dandy à ses heures, a déjà eu plusieurs vies. Détenteur d’un master’s degree en études arabes et islamiques obtenu en 2012 à la KUL, il y est attaché aujourd’hui en tant que chercheur spécialisé dans l’idéologie radicale, et prépare un doctorat qu’il complète par des cours spécialisés à l’étranger. En 2013, il a suivi des cours d’hébreu à l’ULB avec le professeur Julien Klener, linguiste de réputation internationale. Il s’est depuis engagé dans la reconstruction des relations israélo-palestiniennes. Il fait partie des membres fondateurs d’un cercle appelé l’Independent Jewish-Palestinian Think Tank – A Quest for Justice, Impartiality and Balance (une quête de justice, d’impartialité et d’équilibre). Ce n’est, explique le chercheur, « ni un lobby ni un groupe d’action en faveur de l’un ou l’autre, mais une association qui travaille au bénéfice des deux camps ». Doué, bouillonnant, flamboyant, il pratique volontiers le « name-dropping » réaliste et cite aussi quelques figures universelles – il aime Nietzsche, Camus, Spinoza, Sartre, de Beauvoir, évoque volontiers ses lectures de Kafka et de Hannah Arendt.

À droite, Montasser AlDe’emeh, islamologue et chercheur (KUL) belgo-palestinien. Il a infiltré en 2014 les rangs d’Al-Nosra en Syrie. Il est retourné sur le terrain il y a quelques semaines. Dans la prison d’Hassaké, au nord du pays, il a rencontre trois des cinq Foreign Terrorist Fighters belges qui y sont détenus. Ici en conversation avec le directeur de la prison. ©Khabat Abbas

Spécialiste du djihad armé, polyglotte, il officie beaucoup sur le terrain. Sa connaissance sur ce front est imbattable. Son approche, à la fois intellectuelle et pragmatique, a séduit les plus grands médias. En 2014, il est parti en immersion en Syrie à la rencontre des djihadistes. Une véritable infiltration dans les rangs d’Al-Nosra. Il en tirera un livre, Dubbel Leven (Double Vie, aux éditions Lannoo). Cette expérience et la création d’un centre pour encadrer les djihadistes belges et leurs familles lui vaudra de travailler durant deux ans pour les services de la sûreté de l’État belge. En décembre dernier, il est reparti en Syrie. Il y a rencontré, dans une prison, plusieurs djihadistes belges.

« Ne leur dites pas qu’Al-Baghdadi est mort »

La prison syrienne où il a pu se rendre, celle de Hassaké, au nord du pays, compte 5000 détenus FTF. Ils sont d’une trentaine de nationalités différentes, encaqués dans des lieux exigus – entre 75 et 90 personnes dans des cellules qui peuvent en contenir 20 –, privés de promenades. La pitance quotidienne leur est livrée en pâture par des gardiens kurdes dépassés ; ils sont nourris à la pelletée, dans des conditions d’insalubrité extrême, et sont censés n’avoir aucune notion de ce qui se passe hors de la prison. Les malades et blessés croupissent dans des salles, « médicalisées », dans une odeur pestilentielle. La mort est dans tous les coins. Les plus fragiles y crèvent dans l’indifférence. Des bouillons de culture qui ne peuvent que favoriser la hargne et le mal, et accentuer la diabolisation des esprits.

Les journalistes qui pénètrent dans ces mouroirs ne peuvent théoriquement fournir à ces anciens Foreign Terrorist Fighters aucun élément d’information. « Les gardiens et les autorités kurdes demandent deux choses aux représentants des médias qui viennent à la rencontre de ces prisonniers : ne pas leur dire qu’Al-Baghdadi est mort et ne pas leur parler des invasions turques », confirme le chercheur. « Les ‘Belgian fighters’ sont détenus dans différentes prisons. Dans celle que j’ai visitée, qui compte environ 5 000 combattants britanniques, égyptiens, syriens ou arabes, certains ont la double nationalité. J’ai rencontré trois Belges parmi les cinq qui y sont emprisonnés. Je ne les connaissais pas tous en amont, mais je connaissais leurs histoires. »

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Parmi les prisonniers, on estime le nombre de ressortissants belges à une dizaine dont Yassine Cheikhi, un proche d’Abdelhamid Abaaoud, l’un des terroristes des attentats de Paris, et Mohamed Botachbaqut, considéré par l’EI comme « candidat comme kamikaze dans un attentat en Europe » – tous deux condamnés par défaut à cinq ans de prison en Belgique. Mais aussi Annas Koundi de Vilvoorde et Adel Mezroui de Kapellen, que Montasser AlDe’emeh a rencontrés. « Leur obsession », indique l’islamologue : « transmettre des messages à leurs parents, à la famille. »

Rencontre avec Abdellah Nouamane, ex-Sharia4Belgium et « faux-mort » de l’EI

Il a aussi pu parler au djihadiste anversois Abdellah Nouamane, alias Abu Jihad Al-Belgiki, qu’il avait contribué à faire condamner par défaut en Belgique. Capturé par les Kurdes, Nouamane croupit à l’ombre dans la mégaprison de Hassaké, au nord de la Syrie, où sont détenus 5000 combattants de l’EI. L’ex-membre de Sharia4Belgium menaçait d’attaquer la Belgique. « Je hais ce pays et tout ce qu’il représente. (…) Le seul endroit où on peut vraiment pratiquer la religion, c’est la prison ». Il appelait alors à s’en prendre à « des écoles, des centres commerciaux, des discothèques »…

Nouamane menacera aussi Montasser AlDe’emeh. « J’ai transmis son message WhatsApp aux autorités belges », nous dit ce dernier. « Et je leur ai donné les infos dont je disposais quant à ses activités. Il a écopé d’une peine de cinq ans en Belgique. »

Montasser AlDe’emeh en conversation avec Abdellah Nouamane, en décembre dernier, dans la prison de Hassaké. « Comme d’autres, il était supris de me voir », commente le chercheur. ©Khabat Abbas

Nouamane serait arrivé en Syrie vers l’âge de 17 ans. Il affirme y avoir subi un « brainwashing », prétend ne pas avoir de sang sur les mains, n’avoir « décapité ni tué personne ». Il dit, comme beaucoup d’autres prisonniers, terrorist fighters de l’EI, espérer « pouvoir revoir un jour sa femme et ses enfants ». Il se plaint évidemment des conditions de détention. « Personne n’a envie de rester ici. » Lors de sa rencontre avec Montasser, il lui confie qu’il ambitionne de venir purger sa peine en Belgique. Il se dit « éreinté » et prétend « avoir appris la leçon ». « Il sait que, dès son retour, il sera derrière les barreaux », précise le chercheur. Nouamane a été déclaré mort à plusieurs reprises. Il fait partie de ces « faux morts », une tactique de bluff utilisée largement par l’État islamique.

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En revanche, le Courtraisien Abdelmalek Boutalliss, qu’AlDe’emeh avait tenté de raisonner via WhatsApp et essayé de convaincre de ne pas passer à la violence et de prendre ses distances avec Daech, est vraisemblablement mort dans une attaque-suicide qu’il a perpétrée en Irak.

Des peines de cinq ans « seulement »

En juin 2014, Boutallis, soudeur à Courtrai, dit à sa mère, Najat, de ne pas l’attendre pour le dîner. Le lendemain, l’adolescent arrive en Turquie et met le cap sur la Syrie. Son père, Idriss, fera le voyage jusqu’en Syrie pour tenter de convaincre son fils de regagner la Belgique, sa famille et sa vie d’avant. En vain. Abdelmalek est sous l’influence d’un recruteur local, ancien combattant en Syrie, qui a sévi dans une mosquée.

En novembre 2015, la famille Boutalliss implore l’aide de Montasser AlDe’emeh: ils veulent qu’il tente de convaincre leur fils de renoncer à un attentat-suicide. « Allah le veut, je vais procéder à une opération martyre », déclare Abdelmalek. « Ta mère va être anéantie », répond Montasser sur WhatsApp.

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Le chercheur rodé sur le terrain entame alors son travail de conquête, tente de ramener à la réalité et dans le droit chemin ces âmes égarées en démontant les principes d’un islam abîmé par des prêches sauvages. Mais le 10 novembre 2015, Abdelmalek Boutalliss périt dans une attaque suicide menée contre un convoi militaire dans l’ouest de l’Irak. Trois jours plus tard, Paris est frappé au cœur en trois lieux névralgiques.

« Selon des sources, Boutalliss serait mort en Irak », confirme Montasser. « On ne peut jamais être sûr à 100 %. En revanche, j’ai retrouvé Nouamane, qu’on avait donné pour mort. Tous deux ont combattu en Syrie. Nouamane a été blessé et Boutalliss était prêt à commettre une attaque-suicide en Irak. Il y a donc laissé la vie. Ces deux hommes ont reçu une peine de prison de cinq ans, en partie grâce à mes infos. »

La police scientifique à l’oeuvre dans Streatham High Road au sud de Londres après l’attaque au couteau qui a fait trois blessés le 2 février. L’attaque a été revendiquée par l’EI. L’auteur, tué par la police, portait un « engin » factice. © Isabel Infantes / AFP.

Cinq ans, c’est la peine de prison qu’encourent en général les djihadistes belges : ils ne peuvent être jugés aux assises sans preuves et sont donc envoyés par le parquet en correctionnelle pour participation aux activités d’un groupe terroriste. « Ils n’ont pas la peine qu’ils méritent, cela devrait être au moins dix ou quinze ans », estime Montasser AlDe’emeh. « Ils sont membres d’organisations terroristes qui ont massacré et brûlé vifs des individus ».

Nous parlons de l’attaque au couteau revendiquée par l’EI qui a fait trois blessés dans la banlieue sud de Londres ce 2 février 2020. L’homme avait été condamné en 2018, alors qu’il était âgé de 18 ans, à trois ans de prison, et libéré en janvier après avoir purgé la moitié de sa peine. Une précédente attaque au couteau, qui avait fait deux morts sur le London Bridge, avait poussé le gouvernement conservateur de Boris Johnson à annoncer un projet de loi visant à un raidissement de la législation antiterroriste : alourdissement des peines à au moins quatorze ans et interdiction de libération anticipée pour les auteurs d’actes terroristes. En mars 2017, un homme avait foncé sur la foule avec son véhicule sur le pont de Westminster avant de poignarder un policier devant le Parlement, faisant cinq morts. Deux mois plus tard, vingt-deux personnes – dont des enfants – avaient succombé à une attaque à la fin d’un concert d’Ariana Grande, à Manchester. Montasser a d’ailleurs pu rencontrer des parents de victimes, des entretiens relayés par l’hebdomadaire Humo.

Annas Koundi, Adel Mezroui and Abdellah Nouamane, trois des FTF belges emprisonnés à Hassaké au nord de la Syrie, et que Montasser AlDe’emeh a pu rencontrer. Ils font partie de la dizaine de djihadistes belges détenus sur le territoire syrien. ©Khabat Abbas

L’islamologue revient sur le cas de Nouamane. « Il était fatigué lorsque je l’ai rencontré, épuisé par sa blessure. Je pense qu’il ne sait pas ce qu’est la démocratie. Il est très jeune et ignorant. C’était un proche d’Hicham Chaib (NDLR : ex-figure de proue de Sharia4Belgium, l’un des adeptes de l’EI les plus recherchés par les autorités belges, et dont le décès a été annoncé en août 2018). »

« Best wishes ! »

Nous demandons à l’islamologue ce qui l’a surpris le plus dans les paroles échangées avec ces djihadistes derrière les barreaux syriens. Il nous raconte une scène assez irréelle et qui le convaincra, si besoin était, du manque de crédibilité de ces détenus.

« Annas Koundi veut revenir en Belgique car le califat est terminé. Il m’a dit aussi qu’il était fatigué. Je lui ai demandé s’il avait un message à faire passer. Au lieu de me répondre : ‘Qui suis-je pour faire passer un message ? Je suis bien mal placé pour le faire’, il m’a dit ‘Vous la Belgique, vous les Belges, vous êtes avec votre famille en cette fin d’année. Nous, nous sommes en train de moisir ici. On n’a aucune information sur nos femmes et nos enfants, je vous en prie, Sire, roi des Belges, ayez pitié, faites quelque chose pour nous !’ Je me suis retenu pour ne pas exploser de rire. Ces propos ont été suivis d’un ‘Bonne année à tous les Belges’. J’avais l’impression d’être dans un sketch des Monty Python. C’est absurde. Ce n’est ni logique, ni honorable. Sincèrement, je ne peux pas les prendre au sérieux. Impossible de leur faire confiance ni de leur trouver d’excuses. Ce sont des couards, on ne peut pas respecter ces gens. »

Montasser AlDe’emeh, à gauche, s’entretient avec Adel Mezroui, Foreign Terrorist Fighter belge, dans la prison de Hassaké en Syrie. ©Khabat Abbas

Autre rencontre encore : Adel Mezroui. « Il semble toujours croire en l’idéologie de l’EI, mais lui aussi accuse des signes d’épuisement importants, lui aussi supplie qu’on le laisse regagner le Plat Pays. Il m’a dit : ‘Je menais une vie normale, je n’ai rien fait de mal. Je veux rentrer.’ Il implore aussi Philippe, roi des Belges. C’est hallucinant. »

« Des tirs de l’EI autour des prisons »

Montasser décrit les tirs nourris menés épisodiquement autour des prisons par des combattants de l’EI. Une façon, dit-il, de signaler à leurs pairs qu’ils sont présents. Un message codé qui vise à les rassurer, à leur donner espoir. « Ils veulent rappeler aux détenus qu’ils sont là. Les cellules dormantes vont toujours tenter d’une manière ou d’une autre de leur faire passer le message suivant : ‘Nous sommes toujours vivants, actifs sur le terrain et puissants.’ »

Certaines infos sont, selon le chercheur, déjà en train de se répandre auprès des détenus. Les anciens combattants de l’EI se tiennent au courant, qu’on le veuille ou non, au moins en partie. « Leurs seuls contacts avec le monde extérieur ont lieu avec les représentants des médias, des scientifiques ou équipes médicales. Il est donc possible qu’ils soient informés de beaucoup plus de choses qu’on ne le croit. Ils achètent des téléphones, il y a des réseaux. Ça devrait être beaucoup plus strictement contrôlé. Ajoutez à cela les tirs à l’extérieur des prisons, qui permettent aux prisonniers de renforcer leur conviction qu’ils sont encore soutenus. Par ailleurs, ils savent que s’ils quittent l’EI, ils seront tués. Donc la situation est très compliquée. »

Se demander ce que vont devenir les détenus terroristes en Syrie n’est qu’une interrogation parmi d’autres plus brûlantes selon AlDe’emeh. « 30 % des FTF sont revenus en Belgique. L’un ou l’autre d’entre eux peut être en train de boire un café à la table d’à côté. » Par ailleurs, le chercheur estime que la solution de l’emprisonnement en Syrie et de la sécurité assurée par des milices kurdes n’est pas viable. « Les Kurdes sont épuisés, ils ont besoin d’appuis financiers. Ce n’est pas une solution à long terme. Il va falloir les soutenir. »

Remerciements à Khabat Abbas pour ses photos dans la prison syrienne de Hassaké.

Suite du dossier (dont l’ensemble a été publié dans Paris Match Belgique le 20/02/20), à lire prochainement.

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