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Sabrina Parant (Ladies Drive) : « le mot d’ordre est ne vous laissez plus intimider »

Sabrina fait partie de ses femmes doté d'une volonté de fer pour arriver à un monde égalitaire et moins sexiste. | © DR

Société

Journaliste, consultante, coach… Sabrina Parant est également à la base de la création de l’ASBL Ladies Drive dont l’objectif principal est de promouvoir le rôle de la femme dans le secteur automobile et de leur permettre de se sentir chez elle dans un milieu encore majoritairement masculin. Rencontre.

 

Par Laurent Depré

Sabrina Parant sait de quoi elle parle… En effet, elle a bossé durant une quinzaine d’années dans le secteur automobile. Elle a décidé ensuite de fonder l’association Ladies Drive. « L’objectif poursuivi depuis quelques années est d’arriver à la parité dans ce secteur. Nous voulons aussi que plus de femmes s’y intéressent et vivent leur passion. Nous aidons les femmes actives dans ce segment à se sentir mieux considérées… Enfin, notre volonté est également de permettre aux clientes d’être plus à l’aise dans une situation de vente ou d’après-vente auprès des fabricants » explique-t-elle.

Conseils, formations, partage d’expérience, networking forment l’armature des activités proposées par l’association Ladies Drive basée à Waterloo. Les statistiques européennes sont assez éloquentes. « Les chiffres montrent que 74% des femmes utilisent leur véhicule tous les jours. Et plus d’une femme sur deux achète seule son propre véhicule. Si monsieur donne, le cas échéant son avis, ce sont elles qui à la fin prennent la décision. Enfin, lors de l’achat d’une voiture de couple, on considère que 70% du choix est entre les mains de la femme » partage avec nous notre interlocutrice.

A l’approche de la journée internationale des droits des femmes, le 8 mars prochain, parismatch.be veut donner la parole aux premières concernées et mettre en exergue leur volonté de fer pour arriver à un monde égalitaire et moins sexiste. Paris Match Belgique s’inscrit dans ce mouvement.

Parismatch.be: Quelles sont les raisons qui vous ont poussé dans cette voie ?
Sabrina Parant : « J’ai souffert de sexisme durant ma carrière profesionnelle tout en m’épanouissant complètement dans l’automobile… J’ai aussi recueilli de nombreux témoignages de femmes frustrées par leur évolution dans ce secteur ou par leurs simples interactions avec le milieu qui est tout de même un secteur encore assez ‘macho’. »

Concrètement comment cela se traduit-il ?
« Il n’y a pas d’écoute des envies et des demandes de la cliente. On reste dans un cadre de vente standardisé sans tenir compte des arguments de la femme qui vient se renseigner pour choisir son futur véhicule. Cela amène beaucoup de frustrations et in fine les constructeurs en sortent perdants. J’en ai fait moi-même l’expérience en faisant du mystery shopping. Lorsque le marché a été inondé par les nouveaux modèles type crossover urbains et petits SUV, je demandais explicitement quatre roues motrices et continuellement on me ramenait à deux roues. Soit disant suffisant pour mon profil, car j’étais une femme… »

Des expériences qui malheureusement s’observent également au niveau de l’après-vente…
« Absolument… Il m’est arrivé de rentrer une voiture au garage pour y faire remplacer les plaquettes de freins avants. En revenant chercher mon véhicule, l’arrière avait aussi été changé. Alors que j’avais formulé explicitement de se limiter aux plaquettes avants. On m’a répondu ‘demandez à votre mari de nous appeler, on lui expliquera‘… »

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Pour Sabrina, l’auto est une véritable passion ! ©DR

Les marques passent-elles à côté d’un service de qualité tous genres confondus ?
« Vous savez, les femmes parlent énormément entre elles. Et c’est de la mauvaise publicité, tout simplement. Une femme frustrée qu’on a pas voulu écouter ou qu’on a pris de haut va clairement passer à un autre constructeur… Et il n’y aura pas de marche arrière. »

Le secteur est-il occupé à évoluer ? Y a-t-il au moins prise de conscience ?
« On sent qu’il y a une volonté de changement, une volonté de faire mieux pour améliorer les comportements genrés dans la vente ou l’après-vente. Cependant, les marques automobiles rechignent clairement à y investir de l’argent.  Les importateurs ne mettent pas de budget pour proposer des formations à leurs équipes. Voilà notre constat: prise de conscience oui, inititative non… »

Revenons à Ladies Drive, vous donnez via l’asbl des formations en ‘gender marketing’. De quoi s’agit-il exactement ?
« C’est parti de l’appel d’une marque qui avait des statistiques de ventes insatisfaisantes au niveau des femmes et qui voulait améliorer cette situation. Nous avons travaillé ensemble sur les ‘process’ de vente et de marketing de la marque en essayant d’éliminer au maximum une série des stéréotypes, parfois inconscients, au sein du personnel. Donc, cette formation existe mais, et cela rejoint la question précédente, les marques ne veulent pas investir. Je suis souvent approché avec une demande de service… gratuit. C’est un peu la preuve que ce n’est pas encore tout à fait gagné ! »

Le 8 mars prochain, ce sera la journée internationale des droits des femmes. Que vous évoque cette journée ?
« De la déception tout d’abord… Cette journée ne devrait plus exister en 2020. Ensuite, au-delà du passif patriarcal de nos sociétés, la dimension de genre devrait être réduite à peau de chagrin. Seules les capacités et les compétences de chacun devraient être pris en compte plutôt que le sexe. »

Que pensez-vous de l’ensemble des mouvements, des prises de paroles, des actes des femmes depuis quelques années ?
« A mes yeux, le plus positif est la libération de la parole. Que les femmes n’ont plus peur de parler de leurs expériences négatives vécues et de ce que cela représente pour elles. Le mot d’ordre est ne vous laissez plus être influencées ou intimidées. Ne soyez plus mal dans votre vie professionelle ou chez vous. Je voudrais aussi ajouter que les ritournelles masculines du genre ‘on ne peut plus rien dire’ ou ‘c’était mieux avant’ sont en fait des paroles extrêmement blessantes. On diminue ce que les victimes de sexisme ont subis. »

Qu’est-ce qui vous choque le plus aujourd’hui encore au niveau du monde du travail dans les rapports homme-femme ?
« La discrimination salariale reste inacceptable. Ensuite, il y a le manque d’initiatives au travail pour assurer le vivre ensemble harmonieux entre les hommes et les femmes. C’est très dommage que le milieu professionnel voit d’un très mauvais oeil encore aujourd’hui la volonté d’un homme de vouloir consacrer plus de temps à sa famille et d’opter pour un 4/5e… »

 

Sabrina Parant. ©DR

Trouvez-vous qu’autour de vous les hommes sont plus réceptifs, plus à l’écoute voire plus actifs par rapport au féminisme en 2020 ?
« Autour de moi, il y a eu un vrai déclic. Grâce à #metoo, mes paroles et mes expériences négatives dans mon boulot sont plus considérées qu’auparavant. On pensait que je dressais un tableau trop noir de la situation, que j’exagérais. Je ressens plus d’entraide aussi. Récemment, un homme est intervenu pour dénoncer une situation sexiste me concernant que moi-même je n’avais pas spécialement détecté… »

Pensez-vous que le manque de sororité pourrait être le talon d’Achille de ce mouvement de fond ?
« Disons que je vis les choses de façon un peu plus différente. Ce n’est pas parce qu’on est une femme que l’on se retrouve à 100% dans les valeurs d’une autre femme. C’est plus une question de personnalité à mes yeux que de genre. Certaines se regroupent et s’entraident, d’autres non. »

Une initiative féministe tous secteurs confondus récente qui vous a boosté ?
« Je suis très fan des ‘grenades’ de la RTBF. Je trouve qu’il y a toujours une lecture avec de l’humour mais en pointant concrètement des situations où cela coince encore pour les femmes tout en apportant des pistes de solution ».

 

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