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Qui sont ces djihadistes belges détenus en Syrie ?

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Prison de Hassaké, nord-est de la Syrie. L'islamologue belgo-palestinien Montasser AlDe'emeh (à gauche) s'entretient avec les djihadistes belges Annas Koundi (à gauche, bonnet), Abdellah Nouamane (à droite) en présence de gardiens kurdes masqués. | © Khabat Abbas.

Société

Entre dix et quinze djihadistes belges sont détenus en Syrie, sous surveillance kurde, et une poignée dans les prisons irakiennes. L’islamologue et chercheur (KUL) belgo-palestinien Montasser AlDe’emeh évoque pour Paris Match Belgique sept de ces FTF. Il a rencontré trois d’entre eux en décembre dernier et livre dans la foulée le message du directeur de la prison de Hassaké. Retour sur le profil et la répartition présumée des Foreign Terrorist Fighters (FTF) issus du Plat pays et sur la problématique des enfants de l’EI.

Trois cents djihadistes belges ont combattu en Syrie, où se sont « rendus sur zone » pour reprendre l’expression des autorités – pour rappel, la Belgique compte le taux le plus élevé de combattants terroristes étrangers (FTF) par habitant en Europe. Cinquante pour cent de ces troupes, environ 150 FTF, sont présumés morts. Il reste sur place des dizaines de ces Belgian Terrorist Fighters dont certains séjournent dans des centres de détention comme la mégaprison d’Hassaké (Al-Hasaka), au nord-est du pays.

Entre dix et quinze FTF belges sont détenus en Syrie, sous surveillance kurde, et quelques-uns dans les prisons irakiennes – moins de cinq d’après nos infos. Parmi ceux-ci, un condamné à mort. Pour les autres, aucune certitude nous dit une source belge officielle. Il y a aussi les FTF dont on a perdu la trace, ceux qui sont supposés morts et ceux dont le décès a été confirmé. Par ailleurs, selon les informations fournies par Montasser AlDe’emeh encore, il resterait environ vingt-cinq Foreign Terrorist Fighters (FTF) belges toujours « actifs » à Idleb.

En Belgique enfin, certains des djihadistes qui avaient été emprisonnés pour cinq ans en correctionnelle ont été libérés sous conditions.

On dénombre derrière les barreaux syriens une quinzaine d’hommes selon le parquet fédéral – un peu plus de dix selon Montasser AlDe’emeh qui s’est rendu sur place il y a quelques semaines. Le parquet prend a priori en compte les djihadistes dont la mort a été déclarée par l’EI mais n’a pas pu être vérifiée, dont Oussama Atar, alias Abou Ahmed al-Iraki. Le djihadiste belgo-marocain, originaire de Laeken, aurait succombé le 17 novembre 2017 à une frappe aérienne de la coalition internationale. Considéré comme haut responsable de l’Amniyat, le service de renseignement de l’État islamique, il est accusé d’avoir dirigé les attentats de Paris et de Bruxelles à partir de Raqqa.

Montasser AlDe’emeh avec le djihadiste Annas Koundi de Vilvoorde, l’un des trois FTF détenus qu’il a rencontrés dans la prison de Hassaké. © Khabat Abbas.

Montasser AlDe’emeh nous confirme sept noms de détenus belges détenus en Syrie. Dont ces trois hommes qu’il a personnellement rencontrés dans la prison de Hassaké: Adel Mezroui de Kapellen, Annas Koundi de Vilvoorde (qui ont notamment transmis quelques messages aux accents un rien irréels, dont une demande de grâce au roi Philippe) et l’Anversois Abdellah Nouamane alias Abu Jihad Al-Belgiki, ex-Sharia4Belgium. Ce dernier avait menacé la Belgique en 2015. « Je hais ce pays et tout ce qu’il représente. (…) Le seul endroit où on peut vraiment pratiquer la religion, c’est la prison » et appelé à attaquer « des écoles, des centres commerciaux, des discothèques »… Il avait menacé aussi Montasser AlDe’emeh qui, en envoyant son message Whatsapp aux autorités, a contribué à le faire condamner par défaut en Belgique.

A Hassaké toujours, on retrouve aussi derrière les barreaux Yassine Zahri. Autres noms de détenus belges en Syrie confirmés par Montasser AlDe’emeh : Caner Cankurtaran; Yassine Cheikhi, un proche d’Abdelhamid Abaaoud, l’un des terroristes des attentats de Paris et Mohamed Botachbaqut, considéré par Daech comme « candidat comme kamikaze dans un attentat en Europe ». Ces deux derniers ont été condamnés par défaut à cinq ans de prison en Belgique.

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Après avoir annoncé en mars 2019 l’éradication du califat de l’EI en Syrie, les Kurdes, qui retiennent des milliers de proches de djihadistes dans trois camps de déplacés du nord-est, une large majorité dans celui d’Al-Hol, continuent de réclamer un rapatriement des femmes et des enfants des FTF.

Une vingtaine de femmes (nombre d’entre elles ont été condamnées par défaut à cinq ans d’emprisonnement en correctionnelle) et une quarantaine d’enfants belges se trouvent dans les camps syriens, détenus dans les conditions déplorables que l’on sait.

Le 6 février 2020. Quelques-uns des 35 orphelins russes lié à l’Etat islamique arrivent à Qamichli après leur transfert du camp de Al-Hol au nord-est de la Syrie. © Delil Souleiman / AFP.
Les recommandations appelant à faire revenir les combattants pour les faire juger en Belgique affluent depuis plusieurs mois. Ces enfants de l’EI, doivent de fait, selon les avis d’experts de plus en plus nombreux, être rapatriés. Ils hantent les camps de détention kurdes en Syrie, affamés, en guenilles, évoluent vaille que vaille sans structure familiale, dans la désolation et l’absence de règles, usés déjà par le trauma de la guerre. Début février, trente-cinq orphelins de Daech ont été rapatriés du camp d’Al-Hol vers la Russie par les autorités kurdes. La Russie est une des premières puissances étrangères à organiser des retours de Syrie et d’Irak.

Les Kurdes fragilisés

Quant aux Kurdes, ils sont « à bout », souligne Montasser AlDe’emeh. Le chercheur estime que la solution de l’emprisonnement en Syrie et de la sécurité assurée par des milices kurdes n’est pas viable. « Les Kurdes sont épuisés, ils ont besoin d’appuis financiers. Ce n’est pas une solution à long terme. Il va falloir les soutenir. Selon moi, il faut fermer les camps, laisser les détenus en prison et apporter de l’aide aux Kurdes pour qu’ils aient les moyens d’assurer la sécurité des établissements pénitentiaires. Ils ont un besoin urgent de l’aide de l’Europe pour protéger ces prisons. Il faut aussi couper de manière drastique et absolue les communications des prisonniers. On ne peut pas prouver qu’il serait plus sûr de les ramener. Ils sont abîmés, on ne sait pas ce qu’ils auront en tête en sortant. On sait qu’en Belgique leurs peines seront courtes : cinq ans en correctionnelle. Les services de sécurité ont trop de travail et n’ont pas le pouvoir de les suivre vraiment. Les ramener n’est pas à mes yeux une solution. Il faut plutôt mettre des moyens pour se concentrer sur ceux qui sont déjà sortis. »

Dans cette prison, il y a des prisonniers de l’EI, dont des Belges, qui ont décapité des enfants, violé des filles de 14 ans… Ils ont combattu toute l’humanité. Nous sommes confrontés à des risques d’évasion. La Belgique et l’Europe doivent nous soutenir – Directeur de la prison de Hassaké en Syrie

« Ici, dans cette prison, il y a des prisonniers de l’EI qui ont combattu contre toute l’humanité, y compris les Belges », martèle le directeur de la prison de Hassaké qui transmet ce message au chercheur de la KUL. « Le gouvernement belge doit être conscient du risque pour la Belgique et tous les pays européens car ce sont leurs citoyens que nous détenons ici et nous sommes confrontés à un risque d’évasions – évasions qui peuvent être facilitées par les attaques turques. La Belgique doit nous soutenir par la logistique, les armes et nous fournir d’autres outils. Nous avons ici de nombreux détenus qui ont combattu l’humanité, décapité des enfants, violé des filles de 14 ans et perdu leur humanité. Les attaques turques constituent un risque pour tout le monde parce que l’objectif est de réorganiser l’EI d’une manière nouvelle et plus forte. Mais nous nous battons pour empêcher cela sur la base de notre détermination et de notre philosophie. Nous voulons construire une nation démocratique pour donner à notre communauté et à nos enfants un avenir meilleur. Nous nous sacrifions actuellement pour l’humanité. (…) »

On ignore ce que les détenus auront en tête en sortant. Les services de sécurité ont trop de travail et n’ont pas le pouvoir de les suivre vraiment – Montasser AlDe’emeh

« Il faut fermer les camps, laisser les détenus en prison et apporter de l’aide aux Kurdes pour qu’ils aient les moyens d’assurer la sécurité des établissements pénitentiaires », estime Montasser AlDe’emeh. « Les Kurdes ont un besoin urgent de l’aide de l’Europe pour protéger ces prisons. Il faut aussi couper de manière drastique et absolue les communications des prisonniers. On ne peut pas prouver qu’il serait plus sûr de les ramener. Ils sont abîmés, on ne sait pas ce qu’ils auront en tête en sortant. On sait qu’en Belgique leurs peines seront brèves : cinq ans en correctionnelle. Les services de sécurité ont trop de travail et n’ont pas le pouvoir de les suivre vraiment. Les ramener n’est pas à mes yeux une solution. Il faut plutôt mettre des moyens pour se concentrer sur ceux qui sont déjà sortis. »

« Il faut entrer dans leurs esprits »

La priorité absolue, répète le chercheur, c’est que les pays occidentaux, dont la Belgique, soutiennent les Kurdes. « Leur priorité à eux, c’est de contrer les invasions turques. Ils n’ont pas eux-mêmes les identités de tous les combattants. »

Qui sont ces personnes ? Quels sont leurs backgrounds respectifs ? De quelles régions
viennent-elles ? Il faut connaître leurs familles, leurs proches, leur mode de vie. Il faut mieux connaître nos minorités et leurs modes de pensée… – Montasser AlDe’emeh

«Pensez-vous que la Belgique sache tout de la localisation des djihadistes belges ? Non. Il faut entrer dans les esprits de ces FTF, et je le redis aussi, mieux connaître nos minorités et leurs modes de pensée. Particulièrement pour les combattants d’origine marocaine, issus d’une des plus importantes communautés en Belgique. Qui sont ces personnes ? Quels sont leurs backgrounds respectifs ? De quelles régions viennent-elles ? Il faut connaître leurs familles, leurs proches, leur mode de vie. »
Ce sont là des clés cruciales pour mieux appréhender la situation du djihad armé. Et prévenir, donc. AlDe’emeh insiste par ailleurs sur le « mentalisme » qui doit accompagner le renseignement. « Il faut savoir où ils ont vécu et ce qu’ils ont vu sur le terrain. » Il faut aussi garder l’esprit ouvert, se souvenir, dit-il, que « la pauvreté ne mène pas nécessairement au terrorisme ». Une panoplie de facteurs
entrent naturellement en compte.

Tirs à l’extérieur des prisons et sleeping cells

Certaines infos sont, selon le chercheur, déjà en train de se répandre auprès des détenus. Les anciens combattants de l’EI se tiennent au courant, qu’on le veuille ou non, au moins en partie. «Les cellules dormantes vont toujours tenter d’une manière ou d’une autre de leur faire passer le message suivant : ‘Nous sommes toujours vivants, actifs sur le terrain et puissants.’ Leurs seuls contacts avec le monde extérieur ont lieu avec les représentants des médias, les scientifiques ou les équipes médicales. Il est donc possible qu’ils soient informés de beaucoup plus de choses qu’on ne le croit. Ils achètent des téléphones, il y a des réseaux. Ça devrait être beaucoup plus strictement contrôlé. Il y a également ces tirs à l’extérieur des prisons, qui permettent aux prisonniers de renforcer leur conviction qu’ils sont encore soutenus. Par ailleurs, ils savent que s’ils quittent l’EI, ils seront éliminés. Donc la situation est très complexe.»

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Les Kurdes syriens ont annoncé début février qu’ils comptent juger tous les FTF dès le printemps prochain, en raison de « l’inaction de la communauté internationale ». « Nous détenons 8 000 enfants et plus de 4 000 femmes, en plus des combattants de l’EI. Des résidents de 53 pays. C’est une crise internationale et une solution internationale doit être trouvée », a déclaré le responsable adjoint Fener al-Kait. « Malheureusement, de nombreux pays n’ont pas répondu à nos appels. Par exemple, nous avons remis moins de 10 % des enfants liés à l’Etat islamique à leur pays d’origine. » L’annonce a été faite alors que le ministre belge Philippe Goffin revenait d’une mission d’information en Irak, où il s’est notamment penché sur la question des FTF. Un peu plus tard, il annonçait depuis New York que la Belgique compte rapatrier 42 enfants de djihadistes.

Le ministre belge des Affaires étrangères, Philippe Goffin (2e à gauche) et le roi Philippe durant une réunion du Security Council au QG new-yorkais des Nations Unies le 12 février 2020. La Belgique travaille activement, nous confirmera-t-il, au rapatriement des enfants de djihadistes détenus dans les camps en Syrie. © Johannes Eisele / AFP.

Le 11 février, le gouvernement belge confirmait en effet sa « volonté ferme » de faire revenir ces enfants retenus actuellement dans les camps syriens. Le ministre des Affaires étrangères a rappelé que la Belgique considère la protection des enfants dans les conflits comme l’une des priorités de sa présidence du Conseil de sécurité des Nations Unies. Il nous a confirmé par ailleurs cette volonté « claire », tout en mettant en exergue le poids des mères dans cette initiative (lire par ailleurs l’entretien du ministre dans Paris Match Belgique du 27/02/20) : « Le rapatriement des enfants relève d’abord de la responsabilité des mères qui ont donc l’autorité parentale : elles ont la responsabilité de les libérer – j’utilise ce mot. La responsabilité parentale c’est de permettre à ces enfants de retrouver des conditions de vie décentes. (…) ». « Si les Kurdes ne veulent pas la séparation des mères avec les enfants », précise-t-il par ailleurs, « si les mères ne veulent pas libérer leurs enfants, on sera évidemment face à une difficulté. Mais sur tout le chemin qui précède, notre engagement est ferme : permettre le retour des enfants. »

Rappelons que début février, les avocats de dix enfants de combattants de l’État islamique – la progéniture d’Adel Mezroui, Nadia Baghouri, Jessie Van Eetvelde et Sabah Hammani – ont envoyé un huissier de justice aux ministères de la Justice et des Affaires Étrangères. Ils entendent contraindre l’État belge à rapatrier ces enfants qui séjournent actuellement dans le camp d’Al-Hol. Cette démarche suivait une première mise en demeure et la décision du juge des référés bruxellois qui avait statué le 11 décembre dernier que le gouvernement belge devait « fournir à ces enfants l’assistance consulaire et des documents administratifs, de voyage et d’identité en vue de leur rapatriement ». Il avait également ordonné des astreintes de 5 000 euros par jour de retard et par enfant.

L’État belge a fait appel de ce jugement, demandant que soient révisées les pénalités qui lui ont été infligées dans l’attente du rapatriement de ces enfants de combattants. Les parents de djihadistes belges retenus dans les camps d’enfermement kurdes « instrumentalisent leurs enfants pour améliorer leur propre situation par des tentatives de chantage » à l’encontre de l’État belge, indique un jugement rendu ce 25 février par le juge des saisies du tribunal de première instance néerlandophone de Bruxelles. Le juge a donc rejeté pour l’heure l’astreinte des 5 000 euros par jour et par enfant précédemment imposé à l’État.

 

Remerciements à Khabat Abbas pour ses photos dans la prison syrienne de Hassaké.

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