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Talibans : La victoire tombée du ciel

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L'épave du E-11A américain, peu après le crash, avant qu'un commando américain n'intervienne pour la "nettoyer". | © DR.

Société

Fin janvier, un avion espion américain s’est écrasé en Afghanistan, à 130 kilomètres au sud de Kaboul. les rebelles présentent comme un exploit ce que l’US Air Force qualifie d’accident.

D’après un reportage Paris Match France, par notre envoyée spéciale en Afghanistan Manon Quérouil-Bruneel

Un bruit sourd de tondeuse à gazon plane au-dessus de nos têtes. « Xatar » (« danger » en dari), ne cesse de répéter le chauffeur de taxi en pointant son doigt vers le ciel. Le drone est invisible mais son bourdonnement, caractéristique, enveloppe les champs enneigés de Rozi, dans le district de Deh Yak, où, le 27 janvier dernier, s’est écrasé un avion militaire américain. À travers la fenêtre du véhicule, nous apercevons de rares silhouettes qui avancent courbées dans le froid mordant, emmitouflées dans une couverture de laine. De légers flocons s’accrochent aux poils de barbe et dans les plis des turbans. Les minutes s’étirent dans l’habitacle où nous attendons l’autorisation de nous rendre sur les lieux du crash.

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Pour accéder à ce village de la province de Ghazni, contrôlé par les talibans, nous avons dû obtenir l’accord de leur hiérarchie. Les insurgés islamistes revendiquent d’avoir abattu l’appareil. Mais, loin de parader, les combattants que nous rencontrons sur place semblent embarrassés par notre présence – autant que par cet encombrant cadeau tombé du ciel qui leur vaut, depuis, un afflux sans précédent d’hélicoptères et de drones.

La neige est tombée et personne ne sait plus où sont les mines

Après de longues négociations, un volontaire est désigné pour nous escorter. Nous marchons en file indienne, mettant nos pas dans ceux de notre guide taliban. Un œil sur le ciel, une main sur sa radio, il progresse à vive allure au milieu des champs de blé recouverts d’un épais manteau blanc. Au détour d’un mur en pisé, nous apercevons ce qui ressemble à la porte d’un cockpit, dressée à la verticale comme si les occupants de l’avion avaient voulu sauter dans le vide. Une partie du gouvernail de direction repose à proximité de la carlingue. Le taliban s’immobilise à une cinquantaine de mètres. Impossible d’aller plus loin, explique-t-il. Quelques jours auparavant, un commando américain s’est risqué en territoire ennemi pour brûler l’épave, hélitreuiller les corps de deux victimes et récupérer la boîte noire. Les insurgés ont donc miné la zone pour dissuader toute autre incursion. Mais, depuis, la neige est tombée. Un peu confus, le guide reconnaît qu’il ne sait plus où sont dissimulés les engins explosifs. Plus personne, désormais, ne peut accéder aux vestiges de l’appareil.

Les scénaristes de Homeland n’auraient pu rêver meilleur pitch : un avion espion mystérieusement échoué en plein territoire taliban, alors que les tensions sont à leur comble entre l’Iran et les Etats-Unis.

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Les deux hommes désignés pour nous emmener sur le site nous expliquent qu’on ne peut pas s’en approcher : impossible de localiser les mines qu’ils y ont déposées. © Véronique de Viguerie.

Quelques heures après l’accident, une chaîne de télévision gouvernementale iranienne annonce la mort de plusieurs hauts gradés de la CIA, qui se seraient trouvés à bord. L’information fait le tour de la planète, affolant le monde du renseignement et les réseaux sociaux. Le Pentagone met plus de dix heures à commenter l’information : largement assez pour que la machine à propagande s’emballe. Une des premières théories à émerger est celle d’une vengeance de l’Iran, suite à l’assassinat du général Soleimani par un tir de drone américain, trois semaines plus tôt, tendant à faire de l’Afghanistan un nouveau terrain de bataille par procuration. En dépit de leurs divergences idéologiques, les relations sont avérées depuis plusieurs années entre Téhéran et les talibans, unis dans leur détestation du « grand Satan ». Selon plusieurs sources, elles se sont intensifiées avec l’annonce du retrait des troupes américaines. Le successeur désigné de Soleimani, Esmail Ghaani, dispose de solides réseaux en Afghanistan, où il a longtemps dirigé les opérations d’Al-Qods, l’unité d’élite des Gardiens de la révolution. De là à choisir les talibans comme bras armé de la vengeance promise par le « Guide suprême »…

À Rozi, personne n’a jamais entendu parler du défunt général. Les soubresauts géopolitiques qui agitent la région ont, pour ses habitants, l’âpreté d’une lutte quotidienne, dictée par des récoltes capricieuses et des attaques aériennes qui s’abattent indistinctement sur la population et les combattants. Un vieux paysan au sourire franc nous glisse, discrètement, qu’ils sont obligés d’offrir l’hospitalité aux insurgés traqués.

Depuis l’accident, les drones grouillent sans discontinuer, terrible épée de Damoclès à la fois invisible et omniprésente : « Nos enfants ne dorment plus. On se couche sans savoir si on sera encore vivant le lendemain », soupire Mohammed Nassim, 35 ans, un paysan à la silhouette efflanquée. D’une voix timide, il raconte qu’il était occupé à déblayer la neige qui bloquait l’accès à sa maison, peu après l’heure du déjeuner, quand il a aperçu un avion voler à très basse altitude. « Il était penché sur le côté et des flammes s’échappaient au milieu. Il a rebondi trois fois sur le sol avant de s’immobiliser. » Accompagné d’autres villageois éberlués, Mohammed Nassim s’est prudemment approché, découvrant deux corps en feu sur lesquels ils ont jeté des poignées de neige, avant de les recouvrir d’un châle. « Même si les Américains cherchent à nous détruire depuis tant d’années, nous avons traité leurs morts avec respect. »

Alors que le Pentagone invoque une défaillance technique, l’émissaire local des talibans maintient la version officielle d’une action tactique

Le paysan s’interrompt, lançant un regard craintif vers l’homme qui, entièrement vêtu de noir, trône au fond de la petite pièce réchauffée par un poêle à bois où nous sommes installés. Une couverture sur les genoux, sa kalachnikov calée contre le mur, il se fait appeler le « commandant Elias » et précise qu’il appartient à la branche communication du mouvement. Alors que le Pentagone invoque une défaillance technique à l’origine du crash, l’émissaire local des talibans maintient la version officielle d’une action tactique : « L’avion ne volait pas très haut, nous l’avons abattu. Je ne peux pas vous en dire plus. » Cette phrase, il la répétera plusieurs fois au cours de notre bref entretien, se réfugiant derrière le secret militaire. S’il déclare que ses hommes ont recueilli dans les décombres un ordinateur et des documents qui « pourraient faire basculer le cours de la guerre », il n’est pas en mesure de les produire devant nous. Ces pièces maîtresses seraient, selon lui, entre les mains des services de renseignement talibans.

Avant de partir, nous lui posons une dernière question concernant le nombre exact de victimes. Le commandant Elias affirme qu’il y en aurait « entre huit et dix », ce qui correspond à la capacité du modèle de l’avion. Les Américains, de leur côté, n’ont reconnu que deux morts. Le taliban hausse les épaules : « Ils mentent, comme d’habitude. Souvenez-vous de ce qu’ils ont prétendu après les frappes iraniennes sur leurs bases en Irak. » L’argument fait mouche : au lendemain des tirs de missiles lancés par l’Iran contre deux bases américaines en représailles à l’assassinat de Soleimani, le président Trump balayait l’attaque d’un simple Tweet : « Aucun blessé américain. » Depuis, le Pentagone a reconnu plus d’une soixantaine de cas de « commotion cérébrale sévère ».

Les Américains ont fabriqué un terreau fertile pour la propagande adverse

Coutumière de cette communication approximative, pour ne pas dire mensongère, l’administration américaine a fabriqué un terreau fertile pour la propagande adverse. Ses ennemis n’ont même pas besoin de prouver qu’ils ont raison : il leur suffit d’instiller le doute. D’autant que, dans cette affaire de crash, ils jouent sur du velours. Le bombardier E-11A retrouvé dans la région de Ghazni – l’un des quatre que compte la flotte US – est un des avions les plus chers et les plus sûrs au monde. « Expliquez-moi ! Comment est-il possible que leurs avions n’aient des défaillances techniques que lorsqu’ils survolent des zones que nous contrôlons ? » interroge le porte-parole officiel des talibans. Joint par téléphone, Zabiullah Mujahid affirme pour la première fois que son mouvement dispose de missiles anti-aériens qui lui auraient été fournis par « un pays étranger ». Mais il se garde bien de préciser lequel. « Nous avons de bonnes relations avec l’Iran, cela ne veut pas dire qu’ils nous soutiennent militairement », glisse le porte-parole, sibyllin.

Du côté de Téhéran, on entretient également le doute. Hossein Kanani Moghaddam, ancien commandant des Gardiens de la révolution, commence par rappeler que les talibans sont des ennemis idéologiques de la République islamique. Mais, ajoute-t-il, « s’ils nous demandent des missiles pour abattre une cible américaine, bien sûr que nous leur en fournirons. Et à un prix d’ami… » Alors, simple accident ou acte de guerre prémédité ? Un ancien haut responsable du NDS, les services secrets afghans, pose la question en d’autres termes : « Ce qui est intéressant, ce n’est pas de savoir si les talibans ont abattu l’avion, mais s’ils ont été capables de l’identifier parmi les autres appareils qui empruntent ce couloir aérien très fréquenté. Ce qui signifierait qu’ils ont infiltré notre système d’aviation. Et ça, ce serait une véritable catastrophe. » L’homme rappelle une petite leçon d’histoire, que personne ici n’a oubliée : dans les années 1990, les Russes ont dû abandonner la partie en Afghanistan lorsqu’ils ont perdu la maîtrise du ciel – notamment après que les Américains eurent fourni des lance-missiles Stinger aux moudjahidin.

Aujourd’hui, l’armée afghane serait incapable de contenir la pression des talibans sans l’appui aérien américain. Asadullah Khalid s’agace de ces théories catastrophistes, qu’on vient lui rapporter un jour férié dans sa maison-bunker où il a accepté de nous recevoir. Le ministre de la Défense dénonce un vaste enfumage dont tout le monde cherche à tirer profit. Jusqu’à de petites bandes criminelles qui harcèlent ses services, prétendant détenir des otages américains rescapés du crash… « Il faut arrêter les divagations », enjoint le ministre qui considère que les tensions actuelles font perdre tout sang-froid à la communauté internationale, prompte à voir partout la main de l’Iran. « Il s’agit d’un accident, il n’y a aucun doute là-dessus, martèle-t-il. Le pilote a appelé la tour de contrôle quelques minutes avant de s’écraser pour l’informer d’un atterrissage en urgence. »

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Sur les vidéos de surveillance que nous avons pu récupérer auprès de l’aviation civile, on voit en effet l’appareil perdre brusquement de l’altitude, sans qu’il paraisse avoir été touché par un projectile. Aucune fumée ne s’en échappe. Ces images, couplées à la désorganisation des combattants constatée sur le terrain et à leur incapacité à fournir des preuves de leur implication, accréditent la thèse de l’accident. Ce qui n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les Américains. « Ce crash a révélé une faille dans l’image de toute-puissance cultivée par les États-Unis, résume Michael Barry, professeur à l’université américaine de Kaboul. Tout l’argumentaire de Washington repose sur sa supériorité technique. Si la machine casse, tout le reste s’écroule. » Ou comment une probable défaillance technique a ébranlé le géant américain, aussi efficacement qu’un tir de missile réel.

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