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En route pour une vie joyeuse

Arrêter son job pour en trouver un qui a du sens

Tout quitter pour donner du sens à sa vie. | © Marten Bjork/Unsplash

Société

Ils avaient réussi professionnellement, ils ont choisi de donner un sens à leur existence en aidant les autres. Rencontre avec des entrepreneurs qui ont du cœur

 

Avant, il travaillait dans les énergies renouvelables. « Avant, dit Yann Bucaille-Lanrezac, je me croyais invincible… » Un mariage avec Lydwine. Quatre enfants. « Je voyageais sans arrêt, je courais mais dans la mauvaise direction… Un jour, ma femme est tombée gravement malade, hospitalisée plus d’un an. Les médecins ont dû m’expliquer qu’ils n’étaient pas sûrs de la guérir pour que je comprenne que le succès, l’argent, le pouvoir ne faisaient pas le bonheur. Je me croyais entouré de gens importants : des banquiers, des avocats, des gens qui avaient réussi. Je ne voyais pas que les plus importants étaient mes enfants et ma femme ». Il promet que lorsqu’elle sera guérie ils partiront en Bretagne. Et, du jour au lendemain, il quitte tout pour une maison face à la mer et un projet solidaire, en famille, afin d’aider les autres.

À bord de leur voilier, « Ephata », ils embarquent des sans-abri, d’anciens détenus, des prostituées et des handicapés… Jusqu’au jour où Théo, un jeune autiste, bouleverse leurs plans. « Nous rentrions à quai. Il me regarde et me dit : “Capitaine, tu es un patron… Tu as un travail pour moi ?” Je lui réponds que non. Il se met en colère, et me dit : “Tu n’as même pas compris que je voulais être utile !” J’ai pris conscience que ces gens différents ne demandaient pas la charité mais l’honneur et la dignité ».

Normalement, Abou (au milieu) et Antoine sont en cuisine. Mais pour l’occasion – et une photo avec la première dame – ils font le service.
Normalement, Abou (au milieu) et Antoine sont en cuisine. Mais pour l’occasion – et une photo avec la première dame – ils font le service. ©Patrick Fouque/Paris Match

Quelques mois plus tard, le premier café Joyeux ouvre à Rennes, puis à Paris… Dans ces bistrots hors norme, on voit la vie couleur jaune soleil, on porte des baskets dépareillées, on s’aide de Lego pour se repérer parmi les tables et, dès qu’un convive glisse un pourboire, on s’arrête pour sonner la cloche et dire merci. Avec son équipe, Yann offre une feuille de paie à des dizaines d’équipiers. C’est un « autodidacte du handicap ». Il a appris à l’instinct. « En France, ces personnes sont souvent mal orientées, explique-t-il. On ne veut pas d’elles dans la vie économique ». Avec bienveillance et patience, il lève les blocages et change des vies : depuis qu’elle a un travail, Elisa sait compter. Abou n’arrive plus avec deux heures d’avance, Emmanuel a gagné en assurance, Brandon a décroché son premier appartement et Mathilde a ouvert un compte en banque.

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Le salaire, estime Emmanuel, ce n’est pourtant pas le plus important. « Moi, ce que je veux, c’est travailler, explique le jeune homme trisomique. Les gens qui ont un beau sourire, ce sont ceux qui ont un métier, car cela rend fort ». Yann a appris à improviser selon les aléas du quotidien, par exemple lorsqu’il faut récupérer les « équipiers joyeux » déboussolés dans la capitale à cause d’un bus détourné de son trajet. Il n’est plus celui qui exigeait une organisation irréprochable et méritait son surnom de « Mister Control ».

Autour de Yann Bucaille-Lanrezac, l’équipe du quartier de l’Opéra, à Paris. Avec Rennes, bientôt Bordeauxet les Champs-Elysées, les cafés Joyeux vont salarier plus d’une cinquantaine de personnes.
Autour de Yann Bucaille-Lanrezac, l’équipe du quartier de l’Opéra, à Paris. Avec Rennes, bientôt Bordeauxet les Champs-Elysées, les cafés Joyeux vont salarier plus d’une cinquantaine de personnes. ©Patrick Fouque/Paris Match

Placements financiers et clients fortunés, Cécile Duffau a été gestionnaire de patrimoine pendant près de vingt ans, à Bordeaux. Jusqu’au jour où un de ses clients a prononcé cette phrase : « Vous savez, madame, que je suis SDF… Oui… Sans difficultés financières ». La blague ne l’a pas fait rire. Elle a même provoqué le déclic. « Je n’en ai pas dormi de la nuit. Je me disais : “C’est ça, mon métier ? Aider les gens à être toujours plus fortunés ? Et dans dix ans je serai fière de moi, de cette vie ?” » Le lendemain, elle change d’aiguillage. À 37 ans, cette mère de deux enfants enchaîne les petits boulots, transforme sa salle à manger en bureau. « J’ai douté, j’avais ce rêve d’aider les autres, mais comment ? C’était d’une inconscience totale, mais la vie, c’est perdre ses repères ». Fille unique d’un médecin de campagne et d’une institutrice, elle renoue avec les valeurs familiales.

Cécile Duffau gérait des patrimoines. Grâce à son association Un rien c’est tout, elle finance de nombreux projets solidaires.
Cécile Duffau gérait des patrimoines. Grâce à son association Un rien c’est tout, elle finance de nombreux projets solidaires. ©Patrick Fouque/Paris Match

En 2016, après deux ans de réflexion, Cécile crée Un rien c’est tout et réussit à convaincre de grandes entreprises (Alexandre Bompard et la Fnac, François-Henri Pinault, la SNCF, Carrefour…) d’intégrer à leurs sites d’achat la possibilité, pour les clients, de donner 1 euro en plus pour la cause de leur choix. « Pourquoi donnerais-je plus à l’environnement qu’à la santé ou aux enfants ? s’interroge-t-elle. Avec 1 euro, plus 1, plus 1, nous avons pu faire opérer du cœur Ludovic, 4 ans, en partenariat avec Mécénat Chirurgie cardiaque. L’opération a coûté 13 000 euros, ce qui signifie que 13 000 personnes avaient donné 1 euro en achetant leur billet de train sur le site de la SNCF ».

Le non, je l’ai déjà ; il ne me reste plus qu’à aller chercher le oui…

Elle apporte aussi des kits d’hygiène aux femmes dans la jungle de Calais, aide les victimes d’inceste à se reconstruire, achète des petites voitures colorées pour rendre les déplacements des enfants hospitalisés plus ludiques, des livres et des ordinateurs pour les adolescents des banlieues… Au fil des confidences, sa timidité laisse place à une détermination sans faille. « Parfois, c’est difficile. Les injustices, la maladie, les accidents de la vie… Je m’effondre, mais l’espoir me redonne de la force ». Elle dit que les parrains d’Un rien c’est tout – Marie Drucker, Vincent Lindon, Antoine Griezmann… – lui donnent des ailes. Et quand elle flanche, elle se répète son credo : « Le non, je l’ai déjà ; il ne me reste plus qu’à aller chercher le oui… »

Christian Delachet était avocat d’affaires. S’il participe aujourd’hui à des maraudes, ici place d’Austerlitz, il a surtout cofondé Wanted Community, un réseau d’entraide. Il raconte son histoire dans « Comment Wanted a changé ma vie » (éd. Les Arènes).
Christian Delachet était avocat d’affaires. S’il participe aujourd’hui à des maraudes, ici place d’Austerlitz, il a surtout cofondé Wanted Community, un réseau d’entraide. Il raconte son histoire dans « Comment Wanted a changé ma vie » (éd. Les Arènes). ©Patrick Fouque/Paris Match
Lui aussi craque parfois. Christian Delachet a cofondé Wanted Community, premier réseau social d’entraide à rassembler plus d’un million de membres ! Aujourd’hui, il lui arrive de se sentir dépassé par le succès d’un réseau auquel il consacre ses jours, et ses nuits. Son café solidaire, il l’a ouvert à Bordeaux. « C’est usant parce que tu “deales” avec des humains, tu as la pression financière, tu gères des situations compliquées… On peut tomber, mais on se relève. Quand je fais les maraudes, ça me redonne de la force. Dans la rue, je ris et je déconne, et c’est ce qui me protège ». Wanted commence avec un groupe Facebook où l’on se propose des bons plans et des services. Christian est alors avocat d’affaires dans un prestigieux cabinet avec vue sur la tour Eiffel. Beaucoup d’argent très vite, les fêtes, l’alcool, la drogue… « Ma vie, c’était “Mad Men”. J’étais blasé de tout. Je ne me rendais plus compte de là où j’étais. J’avais oublié que ma mère avait gagné le smic toute sa vie. Le soir des attentats de novembre 2015, j’étais à Amsterdam. Alcool ou drogue, il m’arrivait de disparaître deux ou trois jours. Lorsque j’émerge, je prends conscience de ce qui s’est passé et je comprends que ce réseau a aidé des gens. Je me suis dit qu’il y avait quelque chose à exploiter ».

Christian quitte son travail pour se consacrer à Wanted. Pour ses premières maraudes, il met encore des gants, reste en retrait. « Je n’ai pas honte de le dire, j’avais peur de la saleté, des poux, des cafards… peur des gens bourrés, des pieds crevassés ou gelés, explique-t-il. En fait, c’est de moi que j’avais peur ». Aujourd’hui, les sans-abri, les migrants ont intégré son cercle rapproché. Il les appelle, les emmène au restaurant, les a présentés à sa mère. Il a appris à désamorcer les situations qui s’enveniment sous l’emprise de l’alcool. Pour récupérer un matelas, il peut faire plusieurs kilomètres. En 2018, Christian a gagné une bourse Facebook de 1 million de dollars. Bientôt, il lui faudra une nouvelle solution pour rémunérer ses employés. « Je vais trouver », affirme-t-il. C’est désormais un optimiste à la vie saine, qui a appris à prendre soin de lui et s’accorde enfin quelques jours de repos. Il est amoureux d’une avocate. « J’ai culpabilisé pendant longtemps, car je m’en voulais de ne pas réussir à sauver tout le monde. Mais j’ai préféré la résilience plutôt que la folie ».

Aux actes de vente, elle préfère désormais les actes de danse. Aude Michon a quitté son étude de notaire. Chaque jour, avec son association Elles dansent, elle offre sa grâce et son énergie à des malades du cancer, comme ici à l’hôpital Gustave-Roussy de Villejuif.
Aux actes de vente, elle préfère désormais les actes de danse. Aude Michon a quitté son étude de notaire. Chaque jour, avec son association Elles dansent, elle offre sa grâce et son énergie à des malades du cancer, comme ici à l’hôpital Gustave-Roussy de Villejuif. ©Patrick Fouque/Paris Match

Il est 15 heures dans les couloirs de l’hôpital Gustave-Roussy, en banlieue parisienne. Dans le premier centre européen de lutte contre le cancer, Aude Michon enfile sa robe de fée Clochette. « Tu as mis ton manteau de protection ? » lui lance une infirmière. Pieds nus, elle va danser pour bousculer le silence, la lumière blafarde, les bips des machines. Son enceinte de musique à la main, Aude « balance le son ». «Ça commence fort aujourd’hui, c’est une salsa ! » s’exclame-t-elle en entrant dans les chambres. Elle a créé l’association Elles dansent, mais elle seule a la méthode pour convaincre les personnes qui se battent contre le cancer d’entrer dans le jeu, sans trop les bousculer, en respectant leur fatigue. En même temps, on parle : maladie, famille, musique, Mozart, voyages, demain… Les sourires sont libérés, les mains applaudissent, les larmes roulent. « Quand je serai guérie, j’oublierai tout, sauf vous », promet une malade.

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Aude est une femme d’habitudes, elle ne quitte jamais une chambre sans avoir offert un cœur, découpé sur du papier coloré, à piocher dans une petite boîte. Une jeune femme pose le sien sur son cathéter. Dans les couloirs, les chariots valsent, les blouses blanches se déhanchent. Éclats de rire. « Tant qu’il y a de la vie, je danse à 1 000 % », confie Aude. Avant, elle était notaire. À 37 ans, une dépression lui a fait prendre conscience qu’elle n’aimait pas son métier. Après un voyage en Thaïlande, elle décide de renouer avec la passion de son enfance et d’« être utile en dansant ».

Depuis, elle est devenue une sorte de « médecin des âmes » auquel les infirmières n’hésitent pas à avoir recours : « Aude, tu penses pouvoir réussir à faire baisser la tension de cette dame ? » Depuis quelques mois, elle a même accepté de faire de l’accompagnement pour les fins de vie. « J’ai dû me faire violence… Mais je me suis dit : “Arrête d’avoir peur.” Au début, c’était très dur. Dès que je sortais de l’hôpital, j’éclatais en sanglots et je rentrais chez moi épuisée. Puis, j’ai appris à accepter qu’il y ait une fin. Je suis juste là pour apaiser. Il m’arrive même d’aller aux enterrements. Dans ces chambres où la vie s’en va, j’ai appris la chose la plus précieuse : être moi-même. Quand on est soi, on ne se trompe jamais ».

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