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Lesbos : Le quai de la haine

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Image d'illustration. | © Manolis Lagoutaris / AFP.

Société

Face à la Turquie, l’île grecque de la mer Egée n’en peut plus de l’incessant raz de marée des réfugiés.

D’après un article Paris Match France de Emilie Blachère

Au large du rivage, des garde-côtes et un bateau de la marine grecque encerclent une embarcation minuscule. À bord, 42 migrants terrorisés, dont 19 enfants, suffoquent sous les rouleaux d’écume soulevés sciemment par les navires. Les marins grecs percutent l’habitacle fragile et manœuvrent pour repousser le canot vers les eaux turques, à coups de piques en métal et de tirs de sommation. La chaloupe tangue, les valises chavirent et Ilias, petite Afghane de 3 mois, bascule par-dessus bord. Moussa, un Togolais de 27 ans, se jette à son secours dans les eaux glacées. « J’étais le seul à savoir nager, nous racontera-t-il plus tard. Je l’ai remontée. Le bébé était choqué mais vivant. Les assauts ont repris, on s’est fait encore secouer. On s’est échappés, le moteur à fond, jusqu’à Lesbos, où nous avons abordé. Ce jour-là, nous avons cru mourir… »

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Pour Moussa, l’effroi a remplacé l’espoir. Comme lui, 1 715 personnes ont débarqué depuis mars sur les îles de la mer Egée, déjà saturées. Parmi elles, la vaillante Lesbos, qui, en 2015, était devenue le symbole de la première migration de grande ampleur du XXIème siècle : au plus fort de la crise, l’île devait faire face à plus de 5 000 arrivées par jour… Débordée, l’« île émeraude » a aujourd’hui perdu de son éclat, laissant ses quelque 80 000 habitants dans un profond désarroi. Conçus initialement comme des lieux de passage de courte durée – vingt-cinq jours maximum, selon la loi –, ces camps d’enregistrement et d’identification, construits en 2015, sont transformés en entonnoirs sans issue, où les demandeurs d’asile s’entassent pendant des mois, voire des années, dans des conditions atroces. Une sédentarisation forcée qui laisse amers migrants et habitants, angoissés face à ce futur incertain.

Chaque jour, la situation se gangrène jusqu’à se radicaliser

En juillet 2019, l’accession au pouvoir d’un gouvernement conservateur a accru la déception des insulaires. Malgré les promesses, les îles n’ont pas été désengorgées. Au contraire, en début d’année, les autorités ont lancé à Lesbos la construction d’un camp de rétention fermé sur des terres expropriées, déclenchant l’ire de la population. Mardi 25 février, des heurts violents ont éclaté entre habitants et militaires antiémeute (MAT), missionnés pour protéger le chantier. Depuis, le projet a été abandonné ; mais la tension n’est pas retombée. Des réfugiés ont été molestés, dépouillés. Les militants associatifs, pris à partie, insultés. Un centre d’accueil et les classes d’une école gérée par l’association suisse One Happy Family ont été incendiés. Chaque jour, la situation se gangrène jusqu’à se radicaliser. Des groupuscules fascistes sont apparus : une quarantaine d’individus locaux nerveux, belliqueux, manipulés par des membres néonazis d’Aube dorée, parti politique d’extrême droite, arrivés en renfort sur Lesbos avec des militants fascistes français, allemands et autrichiens. Masqués et armés de bâtons, ils opèrent la nuit, contrôlent les voitures sur les routes, tabassent les journalistes, menacent de mort les membres des ONG… Des dizaines d’humanitaires ont quitté l’île dans la précipitation et la peur, quand d’autres ont fermé leurs locaux.

Giorgos Pallis, ancien député de Lesbos pour la plateforme de gauche radicale Syriza, est inquiet. « Lesbos, explique-t-il, est une île historiquement solidaire. Jamais des nazis n’auraient pu s’inviter ici. Mais l’angoisse est un terreau fertile pour la haine. Ce qui se passe aujourd’hui est sans précédent. Comment les policiers peuvent-ils laisser ces extrémistes s’organiser en milice en toute impunité ? »

À Moria, dans le plus grand centre de réfugiés européen, on craint le pire. Afghans, Syriens, Irakiens, Africains, plus de 20 000 personnes survivent dans cet immense îlot de pauvreté construit en 2015 sur des champs d’oliviers centenaires. Dans ce labyrinthe d’allées boueuses et pentues, ça sent le thé brûlant, le ragoût et l’urine. Des cahutes de branches humides servent de dortoirs misérables. Plaquées contre des filets de barbelés, des dentelles de sacs d’emballage et de vêtements déchiquetés. Des bâches en plastique font office de toit ; des planches de palette clouées servent de charpente et de sommiers. En guise de matelas, quelques couvertures rugueuses. Certaines nuits d’hiver, la température ne dépasse pas 5 °C. Tous dorment habillés, jusqu’à neuf adultes dans quelques mètres carrés. L’hygiène est déplorable. On se partage quelques toilettes (une pour 65 personnes) et douches (une pour 90) infectes, rarement en bon état de fonctionnement. Beaucoup leur préfèrent la mer et les champs alentours.

Le jour, Moria est un village avec son brouhaha joyeux. Mais à l’approche de la nuit, le camp devient un terrain dangereux

Les artères principales, bétonnées, grouillent au rythme des va-et-vient des réfugiés. Matin, midi et soir, de longues files d’attente s’étirent dans les allées. La « Moria line » est un principe de vie. « Pour le petit déjeuner – un croissant sec dans un sachet en plastique –, on vient faire la queue vers 3 heures du matin pour être sûr de le récupérer, raconte un Somalien. On recommence le midi et le soir pour prendre un œuf dur et du pain. C’est épuisant, insupportable. Des bagarres éclatent presque tous les jours. » Au coin d’une rue minuscule, on croise un groupe de femmes voilées, enveloppées dans plusieurs couches de vêtements souillés, chargées de pain et de jeunes enfants. Leurs chaussures déchirées leur donnent une allure déhanchée. Plus loin, des hommes, loquaces et aimables, mais pour beaucoup mal fagotés, crasseux, s’agglutinent en grappes devant l’échoppe du barbier, les bars à chicha et les snacks. Les épiceries côtoient des boutiques d’ustensiles de cuisine, de jouets, de vêtements, de chaussures, de savon et de téléphones portables.

Le jour, Moria est un village avec son brouhaha joyeux. Mais à l’approche de la nuit, le camp devient un terrain dangereux. Depuis janvier, une trentaine de personnes ont été blessées à l’arme blanche lors de rixes. Dans l’obscurité, soudain, des cris jaillissent : c’est l’heure des esprits gâtés par les drogues, exaltés par l’alcool. Les femmes isolées, environ 2 000, disparaissent dans leurs abris de fortune, des conteneurs sécurisés qui leur sont réservés. Face à l’escalade de violence, le gardien a déserté. « Depuis, déplore Mélodie, une humanitaire, des hommes y pénètrent la nuit pour les violer. Beaucoup d’agressions sexuelles se déroulent aussi dans les sanitaires. Mais très peu de victimes viennent se confier, par peur de représailles. D’autres échangent leur corps contre une protection masculine. Beaucoup tombent enceintes après ces viols, car la contraception est rare. » Une cinquantaine de femmes enceintes visitent chaque jour le centre de soins de Médecins sans frontières (MSF). Elles accouchent à l’hôpital dans des conditions difficiles, faute de personnel.

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Les nouveaux réfugiés. Le 5 mars, un groupe de 42 migrants, fraîchement débarqué d’un canot pneumatique après la traversée de la mer Egée, se repose devant une petite chapelle près du village de Skala Sikaminias. © LAURENCE GEAI.

L’inertie des politiques grecs et européens rend le quotidien de Moria infernal et brise les plus vulnérables. En particulier les enfants. Dans le ciel nuageux, des cerfs-volants virevoltent. Autour de nous, des dizaines de mômes palpitent comme des papillons. Vifs et câlins. La gale et les poux dévorent leur peau rêche et fine. Sales, faméliques, en guenilles, ils courent dans les chemins jonchés de boue et d’excréments mais s’accommodent d’un sourire. Près de 7 500, presque tous déscolarisés, vivent ici. Mille, âgés de 12 à 18 ans, seraient sans famille. Si les gosses sont nombreux, l’enfance, elle, s’est dérobée. Tous souffrent de la faim et du froid. L’humidité glace leurs os fragiles, la peur leur ronge le ventre. Des adolescents de 14 ans urinent au lit, d’autres cessent de parler, de jouer, développent des troubles psychologiques et post-traumatiques, comme l’anxiété, l’autisme, la schizophrénie. Certains deviennent agressifs, parfois envers eux-mêmes. Un tiers d’entre eux se mutilent. En 2019, une dizaine – dont des moins de 10 ans – ont tenté de se suicider en se coupant les veines ou en ingérant des médicaments. « Tous les jours, nous prenons en charge des enfants en très grande difficulté psychologique, constate tristement Marco Sandrone, coordinateur de projet chez MSF. Jamais dans le monde nous n’avons fait face à une telle détresse enfantine. »

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Un homme agité nous raconte que sa fille se bat seule contre de graves problèmes respiratoires. Elle n’est pas soignée : les médecins ont fui, las d’être de plus en plus fréquemment victimes d’agressions, et l’hôpital de la capitale sature. Près de 140 enfants souffrent de maladies chroniques, parfois mortelles. Le gouvernement a récemment interdit l’accès aux soins médicaux publics pour les demandeurs d’asile et les personnes arrivées sans papiers en Grèce. Des mesures sévères, qui freinent encore un peu plus tout espoir d’un avenir meilleur. Une semaine après son arrivée, Moussa, coincé dans le nord de l’île, dépérit sous le soleil de Skala. « Je n’aurais jamais cru dire cela, mais je regrette d’être venu. Personne ne veut de nous. Ni sur Lesbos, ni sur le continent, ni ailleurs en Europe… On est condamnés, ici. Sans bagage ni avenir. Et personne aujourd’hui n’est capable de nous dire ce que nous allons devenir… »

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