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Commande de masques annulée par Maggie De Block : Les documents contredisent la version de la ministre

Le différend porte sur la fourniture de trois millions de masques FFP2 et de dix millions de masques chirurgicaux. | © BELGA PHOTO POOL DAINA LE LARDIC

Société

L’affaire de la commande de masques passée auprès de l’entreprise Pharmasimple et ensuite annulée par le cabinet de la ministre fédérale de la Santé, Maggie De Block, dont Paris Match a révélé certains dessous ce week-end, vire au psychodrame.

Dimanche soir, la ministre de la Santé, ainsi que son homologue Philippe De Backer, le responsable de la Task Force en charge de l’acquisition de matériel de protection, se sont fendus d’une déclaration commune dans laquelle ils dénoncent une « allégation de rupture de contrat » venant d’un « fournisseur malhonnête qui a lui-même violé les accords ». Le fournisseur incriminé, c’est donc la société hennuyère Pharmasimple, laquelle avait reçu un bon de commande du cabinet De Block en date du 19 mars dernier, pour la fourniture initiale de trois millions de masques FFP2 et de dix millions de masques chirurgicaux. Dans leur communiqué conjoint, les deux ministres accusent le fournisseur en ces termes : « Il a changé les modalités du bon de commande après que la commande ait été placée. En outre, il a soudainement exigé un acompte alors qu’il avait été convenu que le paiement serait effectué après que les masques auraient été livrés, donc au moment où la commande était sûre. Le cabinet de la ministre De Block a ensuite décidé de mettre fin aux discussions ».

Etrangement, dans la version en français du communiqué, il n’est pas fait mention d’une autre accusation, reprise elle dans la version en néerlandais, selon laquelle Pharmasimple aurait en plus modifié ses prix par rapport à l’accord initial. Et les deux membres du gouvernement fédéral de fustiger l’« intention de tirer profit de la crise sanitaire mondiale » dans le chef de la société qui se livre en outre, selon eux, à un « chantage » médiatique. Rien que ça.

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« C’est scandaleux ! Je suis furieux et abasourdi », réagit Michaël Willems, le CEO de Pharmasimple, l’un des leaders de la parapharmacie en France et au Benelux. « Je suis en train de voir avec mes avocats quelles suites réserver à ces accusations éhontées. Nous disposons de tous les documents qui prouvent qu’à aucun moment nous n’avons tenté de tirer profit de la situation. Il n’y a eu aucune malhonnêteté de notre part, nous avions des accords de principe du cabinet sur les quantités comme sur l’acompte, et jamais nous n’avons augmenté nos prix repris dans la convention finale. C’est inouï d’être ainsi traîné dans la boue alors que nous tentons justement de venir en aide aux soignants. À l’heure où je vous parle, nous fournissons des hôpitaux qui se félicitent de notre collaboration ».

Nous n’obtiendrons pas davantage de commentaires auprès du cabinet De Block puisque ce dernier déclare ne « vouloir répondre à aucune question supplémentaire ».

Convention finale au prix convenu

Rappelons que le mail adressé par le cabinet de la Santé au chargé de relations de Pharmasimple, Pierre-Yves Dauvister, afin de lui signifier que l’offre ne serait finalement pas retenue, est daté du vendredi 20 mars à 20h23 très précisément. Ce courriel fait suite à l’envoi des conventions finales adressées au cabinet par l’entreprise hennuyère dans deux mails séparés et datés très précisément de ce même vendredi 20 mars à 17h03 et à 20h11.

Nous avons mis la main sur ces conventions (Voir les documents joints) et celles-ci ne contiennent en effet aucune augmentation de prix par rapport aux bons de commande émis par le cabinet. Soit, des masques FFP2 au prix de 4,50 euros l’unité hors tva, et des modèles chirurgicaux à 89 cents l’unité hors tva comme convenu. C’est-à-dire un montant global de 37 994 000 euros TVAC. Sous réserve d’éléments dont Paris Match n’aurait pas connaissance et que pourrait produire Maggie De Block, il ne semble donc pas y avoir eu de tentative de la part de Pharmasimple de faire monter les enchères.

 

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Il est d’ailleurs à noter que dans le mail envoyé douze minutes seulement après la réception de la seconde convention, destiné à informer Pharmasimple que l’offre ne sera finalement pas retenue, le conseiller budget de la ministre ne fait aucunement allusion à une quelconque augmentation inattendue du prix, de même qu’il ne soulève aucune difficulté au sujet de la quantité des FFP2 (cinq millions au lieu de trois millions) ou de l’acompte à verser. Il écrit simplement ceci : « Les dernières heures, il y a eu de nouvelles évolutions. Un de mes collègues a trouvé une source de masques fiable et stable. Alors, après consultations ce soir, on a décidé de ne pas retenir votre offre. Nous nous excusons pour l’inconvénient ».

Une réponse pour le moins courtoise de la part d’un cabinet qui viendrait de se rendre compte que Pharmasimple tente de tirer malhonnêtement profit de la crise sanitaire. Et ce n’est pas tout : le lendemain, samedi 21 mars, dans un courriel rédigé à 14h30, le même conseiller de la ministre écrit à Pierre-Yves Dauvister qui tente toujours de comprendre ce qui a pu se passer : « Pour le moment, au niveau fédéral, il n’y a rien qu’on puisse faire. Ma hiérarchie a pris une décision. Néanmoins, nous vous proposons de prendre contact avec (…) du cabinet Morreale, ils sont encore à la recherche ». Voilà donc l’un des responsables de Pharmasimple, tenu en quelque sorte pour un escroc par la ministre De Block, renvoyé auprès de la ministre wallonne de la Santé Christie Morreale !

Maggie De Block avait donné son accord de principe

Le reste du litige porte sur les quantités de masques commandées à l’origine ainsi que sur le paiement d’un acompte de 15 %. Le bon de commande relatif aux masques FFP2 fait effectivement état de trois millions d’exemplaires. Or, la convention finale porte sur cinq millions. Cependant Pharmasimple affirme que le cabinet de la Santé avait préalablement marqué son accord sur l’augmentation du stock disponible auprès du fournisseur basé en Turquie.

Cette version est accréditée par un échange de SMS entre les parties que Paris Match a pu voir. Le jeudi 19 mars, à 11 h du matin, Pierre-Yves Dauvister demande au conseiller de Maggie De Block : « Avez-vous croisé la ministre ? Avez-vous parlé des cinq millions de masques ? ». Et ce dernier de lui répondre : « Oui, le principe est tout à fait ok pour elle ». Quant à l’acompte de 15 % négocié sur le lot de masques FFP2 (4 millions d’euros) dont la ministre précise qu’il a été « soudainement exigé », la société convient qu’il ne figurait pas dans l’offre de base, mais qu’en tout état de cause il a également fait l’objet d’un accord verbal. Là encore, un mail semble en attester. Dans un courriel du samedi 21 mars adressé au cabinet, Pierre-Yves Dauvister indique : « Comme convenu avec le SPF, il est possible soit de rédiger une lettre de crédit ou de payer un acompte en accord avec Madame S. (Responsable financière du cabinet, Ndlr) pour gagner du temps (négocié à 15% si commande des TypellR) et également, si vous le souhaitez, aller vérifier la disponibilité de stock et la qualité sur place (3h de vol d’avion) ».

Notons enfin que l’autre source d’approvisionnement « fiable et stable » évoquée par le cabinet de la ministre pour justifier l’abandon de la piste Pharmasimple ne s’est visiblement pas concrétisée. En effet, dans son communiqué, Maggie De Block admet qu’avec le stock de l’entreprise de La Louvière « nous aurions pu équiper nos prestataires de soin plus rapidement de l’équipement de protection nécessaire ». Qu’à donc fait le fournisseur de remplacement ?

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