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Guy-Bernard Cadière, chef de service au CHU Saint-Pierre : «Le gouvernement doit mettre à contribution nos industriels»

Guy-Bernard Cadière, chef de service au CHU Saint-Pierre à Bruxelles : « Je trouve qu’il y a eu du laxisme depuis quelque temps dans la gestion des budgets de la santé. Les propos et positions de Bart De Wever dans ce sens sont, de longue date, parfaitement nocifs. »

Société

«Ne nous dites pas que la Belgique n’est pas capable de produire des masques, des équipements de protection individuelle et des réactifs. Ne nous dites pas que nous n’avons pas les budgets nécessaires pour doubler les salaires du personnel de laboratoire et leur donner le soutien logistique dont ils ont besoin pour effectuer des tests sur tous les patients. »

C’est le coup de gueule de Guy-Bernard Cadière et Didier De Cannière, chirurgiens et chefs de service au CHU Saint-Pierre de Bruxelles. Ils ont adressé le 22 mars une lettre ouverte à la Première ministre belge Sophie Wilmès. Dans ce courrier, qui s’est répandu comme une traînée de poudre, ils dénoncent la « double punition » du personnel hospitalier, demandent notamment des masques et des tests systématiques du Covid-19. L’Association belge des syndicats médicaux exhorte par ailleurs les autorités belges à enregistrer le nombre d’infections de tous les professionnels de la santé et dénonce leur manquement quant à l’application des directives internationales de l’Organisation mondiale de la santé.

Le gouvernement, qui s’est attribué des pouvoirs énormes, peut exiger un maximum de la population mais doit aussi mettre à contribution nos industriels. J’ai du mal à comprendre qu’on ne puisse pas, comme l’Espagne ou le Royaume Uni, adapter nos usines à la fabrication de masques. Je songe notamment aux industries automobiles qui maîtrisent la technologie du filtre.

« Nous travaillons sans relâche », a répondu Sophie Wilmès à la lettre des deux chirurgiens de Saint-Pierre. « Au total, ces dix derniers jours, 11,5 millions masques chirurgicaux et 459.000 masques FFP2 ont été réceptionnés en Belgique. Les livraisons d’autres commandes en cours devraient permettre rapidement de grossir ces chiffres. (…) La Belgique souhaite également être en mesure de développer le dépistage de manière massive. Comme vous le savez, le réactif nécessaire à cette pratique souffre également de pénurie sur le marché mondial. Cette situation est connue. (…) Plusieurs pistes sont étudiées pour pallier la rareté du réactif. D’autres procédés sont également examinés. Nous avons de plus décidé (…) de décupler notre capacité de testing en recourant aussi à des laboratoires externes publics comme privés en complément des laboratoires existants. (…) »

 

Pierre-Yves Jeholet, ministre-Président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Sophie Wilmès, Première ministre et Jan Jambon, ministre-président du gouvernement flamand durant la conférence de presse suivant le Conseil national de sécurité le 27 mars à Bruxelles. © Olivier Hoslet / Belga.

Nous avons interviewé Guy-Bernard Cadière (*) sur une situation en mouvement permanent : la crise du Covid-19, également qualifiée de « épidémie du big data », nourrie de chiffres et de courbes mathématiques se développe et se vit en temps réel, tant par la population que par les chercheurs et les équipes sur le terrain. (Note : l’entretien a lieu le 23 mars, avec quelques mises à jour avant la phase de production du magazine).

(*) Chef du service de chirurgie digestive de l’Hôpital universitaire Saint-Pierre et professeur de chirurgie à l’ULB, il est également professeur invité dans de nombreuses universités en Europe, aux États-Unis, en Amérique du Sud, en Asie et dirige l’European School of Laparoscopic Surgery. En 1999, il est le premier chirurgien au monde à réaliser une chirurgie laparoscopique au moyen d’un robot. Avec Denis Mukwege, co-lauréat du prix Nobel de la Paix 2018, il répare les femmes victimes de violences sexuelles dans l’est de la République démocratique du Congo. (« Réparer les femmes. Un combat contre la barbarie », des Drs Denis Mukwege et Guy-Bernard Cadière, en collaboration avec Julien Oeuillet, éd. Mardaga). Tous deux sont également au coeur de la très belle BD Kivu, de Christophe Simon et Jean Van Hamme (Ed. du Lombard).

« Nous avons des ministres et hommes politiques qui font des annonces dans les médias comme s’ils géraient la situation mais nous qui sommes au front n’avons pas du tout cette impression. Et nous le disons encore : on ne nous donne pas le casque et les munitions pour nous défendre », martèle Guy-Bernard Cadière, chef de service au CHU Saint-Pierre. Ici avec Denis Mukwege, Prix Nobel de la Paix 2018, durant une intervention à Saint-Pierre.  © DR.

Paris Match. Le CHU Saint-Pierre a dû faire appel à des dons privés pour l’achat de vingt respirateurs. On a appris notamment que les Rotary Clubs de Bruxelles et Brabant Wallon ont pu récolter en 72 heures près de 90.000 € dans ce but. D’autres dons de citoyens ont afflué depuis. Mais de manière plus générale, les financements participatifs et privés ne peuvent compenser des lacunes étatiques par exemple. Considérez-vous que l’État belge a failli dans sa mission?

Guy-Bernard Cadière. Je souligne d’abord que je suis chirurgien et pas épidémiologiste ou infectiologue mais en tant que chef d’un service hospitalier et que citoyen, je n’ai pu que constater que ces dernières années on a fait des coupes terribles dans les budgets des soins de santé. Je trouve qu’il y a eu du laxisme depuis quelque temps dans la gestion de ces budgets par le gouvernement. L’an dernier, une somme phénoménale a été retirée du budget de la santé. Les propos et positions de Bart De Wever dans ce sens sont, de longue date, parfaitement nocifs.

« À Singapour comme en Corée du Sud et à Taïwan, les autorités ont travaillé avec des applications sur les téléphones des citoyens pour les localiser, savoir qui est contaminé… C’est un vrai débat quant à la protection de la vie privée mais ça a permis à une partie de la population d’éviter le confinement total et ça sauvé des vies… »

Vous avez donc interpellé, dans votre récent courrier à Sophie Wilmès, le gouvernement actuel sur ces questions. Vous soulignez notamment qu’ils ont les pleins pouvoirs.

Il y a quatre-vingts ans, la production d’avions a été multipliée par vingt en quelques mois par les pays en guerre. Nous sommes conscients qu’une grande partie de l’appareil de production industrielle a été délocalisé mais ne nous dites pas que nous sommes devenus incapables en Belgique de produire des masques, des EPI et des réactifs. Ne nous dites pas que nous n’avons pas les budgets pour doubler le salaire des laborantins et leur donner l’aide logistique qu’il convient pour conduire des tests chez tous les patients…. Nous avons donc des ministres et hommes politiques qui font des annonces dans les médias comme s’ils géraient la situation mais nous qui sommes au front n’avons pas du tout cette impression. Et nous le disons encore : on ne nous donne pas le casque et les munitions pour nous défendre. Le récit est limpide ici : à cause du monde politique, le personnel de l’hôpital qui n’est pas en contact direct avec les patients Covid+ confirmés (séropositifs Covid-19) ne peut pas se protéger parfaitement de la contamination faute de masques et n’est pas capable de savoir s’il est contaminé ou si les patients qu’il soigne sont contaminés faute de tests. Cela revient, comme le dit le président de l’Organisation mondiale de la santé, à combattre un incendie les yeux bandés.

Le 30 mars 2020 à Warick, Rhode Island. Des membres de l’armée américaine s’entraînent à réaliser des test Covid-19. Ils ont été appelés en renfort par le gouverneur de l’Etat de Rhode Island pour soutenir ce combat historique contre une contagion dévastatrice et globale. © AFP / Us Air National Guard / John Vannucci.

L’OMS préconise également un renforcement conséquent du dépistage. On a appris récemment que les modalités de tests pourraient être adaptées. La Belgique pourrait arriver bientôt à une capacité de 10 000 tests par jour. Outre cette demande brûlante, vous soulignez la nécessité de renforts de masques. Tout cela – la fourniture donc de masques et de tests – relève de la responsabilité du gouvernement.

De fait. Et les gens qui s’autoproclament gestionnaires de la crise et n’ont pas la compétence pour la gérer se sont accordé des pouvoirs importants. Il faut qu’ils arrêtent d’en rajouter une couche par des demandes et des reproches anxiogènes. Je préférerais qu’on mette la pression sur les grosses industries. Il est impensable, quand on voit le nombre de sièges de multinationales pharmaceutiques ici en Belgique, qu’on nous dise qu’on ne peut pas produire de réactifs… La Corée du Sud a pu, en organisant des tests systématiques, gérer la crise du Covid-19 avec un peu moins de confinement. En Allemagne on fait 22 000 tests quotidiens alors que nous en faisons entre 1000 et 1500 (ces chiffres vont certainement évoluer…). Le taux de mortalité des personnes infectées en Allemagne est le plus faible du monde. A Singapour comme en Corée du Sud et à Taïwan, les autorités ont travaillé avec des applications sur les téléphones des citoyens pour les localiser, savoir qui a voyagé où, qui est contaminé… Ça pose question bien sûr, c’est un vrai débat quant à la protection de la vie privée mais cela a permis à une partie de la population de ne pas être dans le confinement total et cela a sauvé des vies aussi. Et ce n’est pas comme le sida en termes de perception « morale » des choses. Avec le coronavirus, à la limite, être contaminé et être guéri, c’est formidable car cela veut dire qu’on s’est construit une immunité et qu’on contribue à l’immunité collective même si la question d’une potentielle réinfection a été soulevée.

L’attitude de Maggie De Block en général me semble préjudiciable. Quand aux ministres qui répondent qu’il ne faut pas polémiquer pour l’instant et refusent toute remise en question, je trouve que cela témoigne d’un dédain certain.

On a appris qu’un stock de six millions de masques périmés avait été détruit il y a quelques années à la demande de Maggie De Block sans avoir été renouvelé…

L’attitude de Maggie De Block en général me semble préjudiciable. Quand aux ministres qui répondent qu’il ne faut pas polémiquer pour l’instant et refusent toute remise en question, je trouve que cela témoigne d’un dédain certain.

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Vous nous dites aussi que le gouvernement actuel en demande beaucoup en termes de « solidarité » à la population. Vous rappelez en quelque sorte, que les consignes et les mesures de protection doivent aussi et avant tout être garanties d’en haut…

C’est symptomatique que ce gouvernement demande un maximum d’efforts à la population, exige le confinement, demande qu’on réutilise les masques dans certains cas alors qu’ils sont périssables, efficaces seulement pendant un certain nombre d’heures. Tous ces efforts sont exigés de tous alors que le gouvernement n’assure pas les besoins et protections élémentaires. Ils ne gèrent pas jusqu’à présent le matériel nécessaire à la sécurité de tous ceux qui officient sur le front – personnel hospitalier, bénévoles de la Croix-Rouge, pompiers etc. Ils ont mis les soins de santé par terre et cela contraint en effet certaines structures comme la nôtre à demander l’aumône à des privés ! Souvenons-nous aussi qu’on a remplacé les F16 pour des milliards d’euros…

Pourquoi ne pourrait-on pas réquisitionner ici ? Plus largement, Safran ou Nissan auraient la capacité de construire ces outils qui manquent. Une fois encore, le gouvernement qui s’est attribué des pouvoirs énormes, peut exiger un maximum de la population mais doit aussi mettre à contribution nos industriels.

Peut-on dire que le monde de la santé n’a pas suffisamment alerté le politique des risques de pandémie, même si bien sûr certains l’ont fait. Dans d’autres sphères aussi, il y eut des alertes, comme celle de Bill Gates pour citer un exemple de notoriété publique. Sans parler par ailleurs des ouvrages de fiction qui sont aujourd’hui largement cités, à tort ou à raison… Visionnaires ou carrément complotistes, ils alimentent en tout cas la thèse selon laquelle on aurait pu davantage anticiper les choses.

Outre Bill Gates, on a suffisamment mis le monde en garde sur les risques de pandémies et les dangers d’une mondialisation économique avec délocalisations. Il y a eu en effet des bouquins comme Le Cygne noir de Nassim Nicholas Taleb. (L’économiste américano-libanais a publié ce best-seller en 2007. Il y évoque l’imprévisibilité du monde. Le titre est une allusion à la découverte d’un cygne noir en Australie. Les financiers parlent aujourd’hui du coronavirus comme d’un « Black Swan ». NDLR) Cet économiste avait, dans cet ouvrage, alerté le monde contre les systèmes économiques globalisés qui engendrent des situations où le moindre grain de sable peut déclencher une catastrophe. Ici en Belgique, les services de santé et la population doivent attendre qu’on leur livre de l’étranger des masques ou des réactifs…

« En Espagne, Seat va construire des respirateurs, Boris Johnson en Angleterre a réquisitionné Nissan qui a promis de fabriquer des centaines de respirateurs », dit Guy-Bernard Cadière. Ici le logo Nissan au Salon de l’auto à Bruxelles, en janvier 2019. © Laurie Dieffembacq / Belga.

Vous faites dans ce sens des suggestions très concrètes, à appliquer avec une poigne de fer…

J’ai du mal à comprendre que le gouvernement ne puisse pas, comme l’Espagne ou le Royaume Uni, adapter nos usines à la fabrication de masques. Je songe notamment aux industries automobiles qui maîtrisent la technologie du filtre. Ils pourraient construire masques et respirateurs. En Espagne, Seat va construire des respirateurs, Boris Johnson en Angleterre a réquisitionné Nissan qui a promis de fabriquer des centaines de respirateurs endéans les quinze jours. Pourquoi ne pourrait-on pas réquisitionner ici ? Ou utiliser des leviers locaux. Plus largement, Safran ou Nissan auraient la capacité de construire ces outils qui manquent. Une fois encore, le gouvernement qui s’est attribué des pouvoirs énormes, peut exiger un maximum de la population mais doit aussi mettre à contribution nos industriels. (NDLR : Parmi les pistes en cours, deux projets sont notamment à l’étude en Wallonie pour envisager une production locale de masques et réduire la dépendance vis-à-vis de producteurs étrangers.)

Un exemplaire du très précieux masque FFP2, le modèle destiné à protéger les soignants et qui manque cruellement. © Joel Saget / AFP.

A-t-on été suffisamment didactique dans la communication de crise ? Certains ont suggéré, en France notamment, de parler plutôt de maladies anciennes comme la peste ou la tuberculose pour faire comprendre la dangerosité du virus et son haut potentiel de contamination. L’impact de certaines mesures est peut-être difficile à percevoir pour le tout-venant…

Avec neuf ministres de la Santé, il est normal qu’il y ait une cacophonie. Il semble que Sophie Wilmès, qui a d’ailleurs très gentiment répondu à notre courrier, semble mieux gérer les choses. Elle apporte apparemment une touche fédératrice et améliore la communication. J’espère, on le verra plus tard, qu’elle contribuera à une efficacité accrue du gouvernement.

Que dire de l’évolution de la courbe du nombre de personnes officiellement contaminées, avec un léger tassement observé récemment (les 23 et 24 mars, et dans une certaine mesure, le 27 mars entre autres)? Sachant que le fameux pic n’est pas attendu avant quelques jours…

Je ne suis pas épidémiologiste mais le confinement, la distribution de masques et les tests à grande échelle peuvent aplanir la courbe. On a observé, c’est vrai un léger tassement à ces dates. Un examen journalier est souvent incomplet et insuffisant. Par ailleurs il peut y avoir des paliers dans la courbe. En se référant aux autres graphiques nationaux, il semble qu’on est encore dans l’ascension de la montagne et on n’a pas encore atteint le pic. S’il y a une anticipation à faire, il faut la faire comme si nous allions vers une catastrophe car nous avons toujours, hélas, des chances d’y arriver. La courbe en Belgique peut se rapprocher de celles de l’Espagne, de l’Italie et de la France avec des délais différents. Si nous avions les mêmes délais que l’Italie, nous aurions le même nombre de patients hospitalisés endéans les trois semaines et là nous serions saturés de respirateurs. Mais nous avons proportionnellement plus d’hôpitaux que l’Italie ou la France donc j’ignore si on peut dire avec certitude que nous serons saturés. A l’hôpital Saint-Pierre, à la pointe de la gestion de crise, nous avons anticipé les événements au maximum en créant un projet d’extension sans précédent de nos soins intensifs qui vont passer de trente à quarante-cinq lits grâce au travail extraordinaire des intensivistes, des anesthésistes, des infectiologues et des infirmiers pour éviter le risque de saturation au moment du pic. Notre direction a tiré la leçon du désastre survenu en Italie et a pris ses responsabilités. La population aussi a pris ses responsabilités en soutenant massivement ce projet, grâce aux dons.

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Survient une autre question cruciale, celle du curare, entre autres produits, qui pourrait venir à manquer. Une substance nécessaire à l’intubation…

Certaines personnes touchées par le Covid-19 peuvent avoir des problèmes respiratoires très légers et passer à travers les mailles du filet. Mais si une défaillance respiratoire plus importante est constatée, il faut d’abord ajouter un supplément d’oxygène dans les narines. L’étape suivante, si les choses s’aggravent, consiste à assurer l’apport d’oxygène par un respirateur qui se substitue à la respiration naturelle. Il faut alors mettre le patient dans un coma pharmacologique et l’intuber. Il faut parfois à ce moment-là utiliser du curare. Le curare n’est, à ma connaissance, pas en carence mais une fois de plus le gouvernement doit s’assurer qu’il y aura suffisamment de médicaments, d’appareils et de produits incontournables – respirateurs, masques, vêtements de protection – et de réactifs pour les tests de diagnostic.

Au CHU Saint-Pierre, nous associons l’hydroxychloroquine à quatre autres médicaments – des antibiotiques comme l’Augmentin, deux rétroviraux et un inhibiteur de la protéine qui favorise l’inflammation, l’Interleukine 6.

« Il serait inacceptable que des médicaments qui, avec beaucoup de réserves, pourraient donner des résultats prometteurs sur le contrôle de l’infection, par exemple ceux qui sont actuellement promus en France et aux USA, ne soient pas disponibles dans notre pays», avez-vous dit à Sophie Wilmès. L’hydroxychloroquine fait partie d’une série de médicaments potentiellement utiles qui ont été évoqués. Elle a été particulièrement médiatisée. Les intensivistes de l’hôpital Saint-Pierre en font usage en dépit des doutes qui ont été émis sur les effets secondaires du produit dans le traitement du Covid-19 par une partie de la communauté scientifique. Celle-ci souligne le manque de tests probants. Didier Raoult, qui a fait des expériences à Marseille mais sur des groupes restreints de patients, préconise quant à lui son usage. L’hydroxychloroquine peut, dit-il, sauver des vies. Il rejoint en cela d’ailleurs certaines études effectuées en Chine…

Le professeur Didier Raoult a annoncé qu’il avait obtenu des résultats spectaculaires sur ses patients en associant l’hydroxychloroquine avec un antibiotique. L’hydroxychloroquine est un ancien médicament qui a le mécanisme suivant sur un plan théorique : quand on l’administre, on acidifie l’intérieur de la cellule. Or le virus pénètre dans les cellules et parasite les moyens de multiplication de ces cellules pour se cloner lui-même. Quand on acidifie la cellule, on ralentit cette multiplication car le virus éprouve moins de confort à se reproduire. Dès lors ce médicament est donné systématiquement à ceux qui doivent être intubés selon le protocole de nos infectiologues qui sont de très grands experts à l’hôpital Saint-Pierre. On sait bien sûr que le médicament ne présente pas une garantie d’efficacité absolue. Des études semblent donner des résultats mais elles ont été effectuées à Marseille sur un petit échantillon. Normalement, on devrait attendre la confirmation d’études sur du plus long terme car on sait aussi que ce médicament peut avoir des effets secondaires comme des troubles du rythme cardiaque. Dans le cadre exceptionnel de la crise, il a été néanmoins décidé à l’hôpital Saint-Pierre d’en faire usage. Nous l’associons à quatre autres médicaments – des antibiotiques comme l’Augmentin, deux rétroviraux et un inhibiteur de la protéine qui favorise l’inflammation, l’Interleukine 6.

Donald Trump en pleine démonstration durant son briefing quotidien sur la crise sanitaire à la Maison Blanche. Le 23 mars, il a vanté les mérites de médicaments anti-malaria, en l’occurrence l’hydroxychloroquine. Il a annoncé ensuite que son administration avait l’intention d’élargir de façon spectaculaire l’accès à cette substance, tout en évoquant les premières études « prometteuses » ayant eu lieu en France (à Marseille) et en Chine notamment. D’autres pays ont déjà commandé des stocks d’hydrochloroquine. Plusieurs hôpitaux belges, dont le CHU Saint-Pierre, en administrent déjà à leurs patients. © Brendan Smialowski / AFP.

Qu’avez-vous pensé de la polémique autour de la personnalité de Didier Raoult, expert mondialement reconnu en matière de maladies infectieuses, qualifié de « nobélisable » et visionnaire par certains, de « druide ingérable » par d’autres… Il a quitté récemment le cercle d’experts entourant Emmanuel Macron. Tout cela autour du débat sur les bienfaits de cette fameuse hydroxychloroquine à laquelle il croit.

En tant que chirurgien de l’obésité, je connais ses importants travaux sur l’obésité et les microbiotes. Certaines bactéries pathogènes pour les hommes et les plantes portent son nom. Il est membre de l’editorial board de la prestigieuse revue Lancet Infection Disease et a été classé parmi les dix premiers chercheurs français par la revue Nature pour le nombre de publications scientifiques (supérieur à 2000) comme pour le nombre de citations reprenant ses travaux. Le Lancet et Nature sont les revues les plus importantes pour nous, scientifiques. Il semble donc très brillant sur le plan scientifique.

« Je reçois personnellement des offres de masques et de tests à des prix défiant soi-disant toute concurrence… C’est hallucinant. »

L’hydroxychloroquine se trouve désormais à prix d’or parfois sur des sites internet au sérieux variable – bon nombre d’entre eux ont un profil éminemment suspect. Les stocks de médicaments et de matériel de certains fabricants européens ont été pris d’assaut par des pays entiers. Les arnaques sont-elles inévitables, ne pourrait-on gérer ces stocks pour en permettre l’accès, même si ce médicament doit s’administrer sur ordonnance seulement et sans doute en milieu hospitalier de préférence ?

J’ignore où en sont les réserves dans les pharmacies. Quant aux stocks de masques FFP2 (les masques qui empêchent d’être contaminé) et de tests, depuis la lettre ouverte que nous avons envoyée, je reçois personnellement des offres de masques et de tests à des prix défiant soi-disant toute concurrence… C’est hallucinant.

C’est un symptôme de l’anarchie qui règne en cette période de crise sanitaire aux impacts humanitaires bien sûr, mais aussi social, économique, politique et plus largement philosophique…

Philosophiquement, je vous dirais qu’il n’est pas mal que tout à coup les dauphins puissent nager dans les canaux de Venise… Pas mal qu’il y ait une rupture dans ce train à grande vitesse de l’économie libérale à l’anglo-saxonne qui n’a aucune considération écologique et sociale et qui nous mène droit dans le mur. Le système capitaliste dépourvu de conscience et motivé par l’appât du profit immédiat doit cesser. 1 % des gens qui détiennent plus de 65% des richesses de la terre, ça devient intenable. Ce virus, ce petit truc sans bras ni jambes pourrait, après avoir fait tragiquement des dégâts énormes, changer la donne. Espérons qu’il va donner à tous le temps de la réflexion.

Je pense que les hommes ne sont ni des saints ni des monstres. Ils musclent leur bon ou leur mauvais côté selon le système économique dans lequel ils évoluent.

Faites-vous partie de ces membres du personnel soignant qui estiment que les applaudissements de 20 heures pour le personnel soignant sont un peu vains ou cosmétiques ? Qu’il faut d’abord penser à rehausser les salaires de ceux qui montent au front chaque jour et d’élargir leur capacité d’action plutôt que de se manifester ponctuellement, en pleine crise…

Je les comprends mais je ne suis pas d’accord avec ceux qui disent que les citoyens que l’on voit au balcon sont les mêmes qui ont voté pour ces gouvernements qui ont restreint le budget de la santé. Bien sûr, beaucoup ont élu des politiques qui ont rongé le budget de la santé mais si la crise du coronavirus peut réinventer la solidarité, c’est positif. Ces rendez-vous à 20 heures, c’est un signe de réintroduction d’une forme de fraternité, d’une forme d’humanité dans nos quartiers. Quand on rentre du boulot, c’est chouette et même émouvant. Donc j’aime bien. Insensiblement dans notre système, l’obsession de la performance devient telle que l’individuel prend constamment le pas sur le collectif. C’est fort triste.

Pensez-vous vraiment qu’on va vivre un changement profond ? Croyez-vous que l’Homme soit naturellement bon ?

Je pense que les hommes ne sont ni des saints ni des monstres. Ils musclent leur bon ou leur mauvais côté selon le système économique dans lequel ils évoluent. Il est temps qu’on retrouve le sens de la solidarité et de la fraternité. Le bonheur c’est être utile aux autres.

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