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Covid 19 et Balkans : En Bosnie, les médecins ont «peur de traiter les patients», en Roumanie, certains démissionnent

Covid 19 et Balkans : En Bosnie, les médecins ont « peur de traiter les patients », en Roumanie, certains démissionnent

Le centre historique de Sarajevo, Bas Carsija, habituellement très fréquenté par les touristes notamment, est déserté depuis que l'état d'urgence - "state of disaster" - a été décrété dans le pays le 17 mars dernier. L'armée a monté des camps de quarantaine pour les Bosniens qui retournent au pays tandis que les autorités craignent une explosion possible des cas. Les moins de 18 ans et les plus de 65 ans y sont rigoureusement confinés, sans droit de sortie. Un couvre-feu est également imposé. | © ELVIS BARUKCIC / AFP

Société

La mort d’un épidémiologiste réputé à l’hôpital général de Sarajevo a mis le feu aux poudres. La Bosnie et la Roumanie– pays parfois « oubliés » dans le traitement médiatique de la crise sanitaire – souffrent de la « phobie »  qu’éprouvent les soignants en cette ère de pandémie. Ils pâtissent aussi, parfois, d’un manque de formation, de matériel de protection bien sûr, et, cela va sans dire dans un pays largement paupérisé comme la Bosnie, de motivation financière. Une consolation : des chercheurs de l’Université de Gand (UGent) font un constat: des particularités génétiques protégeraient en partie les  populations de pays scandinaves et d’Europe de l’Est…

Une dépêche d’agence a retenu notre attention. Il y est question de médecins qui préfèrent donner leur préavis en Roumanie plutôt que d’être confrontés au Covid-19. Manque de moyens concrets pour se défendre, manque de matériel, comme dans bien d’autres pays hélas, peur de l’inconnu, manque de formation et et bien sûr des salaires pathétiques. On retrouve en partie ce schéma dans quelques pays de l’Est où par ailleurs la fuite de cerveaux a également appauvri les soins de santé. Ce type de récit nous a interpellés car il nous rappelait une autre affaire que nous avons suivie il y a quelques jours dans un autre pays d’Europe de l’Est : la Bosnie.

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Cela a commencé par un échange a priori anodin. Nous parlons, via Skype, à une journaliste de Sarajevo, de l’hommage qui est rendu chaque soir en Belgique comme en France au corps hospitalier. « Cela ne risque pas d’arriver ici », nous dit la jeune femme. « Ici, les médecins se planquent », lance-t-elle, lapidaire.
Elle nous parle lors du tollé qu’a suscité la mort d’un virologue. Après une série d’appels et une attente longue de 13 jours, son épouse a finir par avoir le droit de le conduire à l’hôpital. Il y est mort très vite. «Imaginez-vous », nous dit notre consœur bosnienne « si lui, qui avait un réseau, n’a pas pu se faire hospitaliser dans les temps, quel chance aura le commun des mortels? »

La mort de ce médecin a soulevé des questions légitimes quant à la robustesse, les performances potentielles et la viabilité du système de soin de santé en Bosnie à l’heure du coronavirus. Avec en corollaire, la peur du Covid-19 qui hante le personnel soignant. Ce dernier souffre d’un manque d’expérience en la matière et ne maîtrise pas toujours le risque infectieux, en Bosnie comme en Roumanie notamment.

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Il y a quelques jours, on apprenait qu’une enquête avait été lancée quant à la mort à Sarajevo de Sefik Pasagic, épidémiologiste. Son épouse a mis en cause la façon dont les professionnels de la santé l’ont traité. Le 1er avril, le Dr Pasagic était admis dans l’aile de l’hôpital de Sarajevo dédié aux patients souffrant du Covid-19. Cela faisait alors 13 jours, dixit son épouse, qu’il souffrait de symptômes non négligeables dont une insuffisance respiratoire.

Les règles en cours en Bosnie exhortent les patients qui craignent d’être atteints par le coronavirus de rester à la maison. Les médecins de famille sont censés envoyer les patients chez des épidémiologistes de polycliniques locales qui, en cas de difficultés respiratoires, enverront le patient dans l’hôpital qui traite le Covid. Les autorités sanitaires sont censées rendre une visite au domicile du patient et transporter ce dernier si nécessaire dans l’hôpital désigné pour le traitement des cas lourds de coronavirus.

Un technicien médical prend la température d’un citoyen de Sarajevo devant l’Hôpital général de la ville le 16 mars dernier. © ELVIS BARUKCIC / AFP
L’épouse du médecin décédé a confié à des journalistes locaux (du portail Klix.ba entre autres) que les autorités sanitaires en question l’avaient « fait tourner en rond », la renvoyant, plusieurs jours durant à l’un ou l’autre centre de santé. Ces derniers auraient tous refusé de venir ausculter le patient car ils ne disposent pas de matériel de protection. Au bout de 13 jours, elle a pu enfin, dit-elle, persuader l’hôpital compétent pour le traitement Covid. Son mari y est décédé peu de temps après. Elle signale que ce dernier, qui avait 60 ans « mais le cœur d’un athlète de 30 ans » et avait, dit-elle, une bonne hygiène de vie, n’a pas été placé sous respirateur. « Que peuvent attendre le citoyen lambda si même un médecin, épidémiologiste, ne peut y avoir accès et que des confrères le traitent de la sorte ? » souligne-t-elle inlassablement. L’affaire sera relayée un peu plus tard par le New York Times.

Tollé dans le pays

La directrice de l’hôpital qui traite le Covid-19 à Sarajevo, Sebija Izetbegovic, n’a pas manqué de réagir. « Nous avons fait tout ce qui était en notre pouvoir », dit-elle. Ce professeur en gynécologie est par ailleurs l’épouse du président du SDA – Parti of Democratic Action) et qui a longtemps dirigé le pays. Pour rappel, La présidence de la Bosnie-Herzégovine est assurée collégialement par un triumvirat élu au suffrage direct : un Bosniaque et un Croate, élus par la Fédération de Bosnie-Herzégovine, et un Serbe élu par la République serbe de Bosnie.

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Mme Izetbegovic a indiqué à la presse qu’à son arrivée à l’hôpital, le Dr Pasagic souffrait déjà d’une pneumonie sévère qui aurait été diagnostiqué dans une clinique privée. « Il avait déclaré qu’il avait été testé négatif au covid-19″. Le médecin en charge aurait alors «immédiatement conclu que le Dr Pasagic était dans une condition très sérieuse liée au coronavirus et a alors demandé un test qui s’est révélé positif. Notre collègue l’a placé dans une pièce individuelle jusqu’à obtention des résultats qui sont arrivés le lendemain. Dès ce moment on lui a administré la meilleure thérapie connue. Nous avons fait tout ce qu’il nous était possible de faire. Nous exprimons nos condoléances à la famille et sommes convaincus que le public mérite de connaître la vérité. »

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La mort de cet épidémiologiste réputé a provoqué un tollé dans le pays. Il y a quelques jours la porte-parole du procureur du Canton de Sarajevo confirmait que les circonstances de la mort du médecin seraient analysées. « Nous allons vérifier si des éléments liés à un acte criminel peuvent être relevés ». Les polycliniques locales rappellent que leur personnel manque de matériel de protection pour rendre des visites au domicile des patients potentiellement infectés. « Notre système de soins de santé n’est pas bon », a asséné la directrice de l’hôpital qui explique avoir réclamé de longue date des changements. Cette crise met en lumière, comme elle le souligne elle-même les dysfonctionnements d’un système de santé dont on ne peut s’empêcher de remarquer, pour y avoir eu accès à l’une ou l’autre reprise, une certaine vétusté.

Au départ, quelques centaines de de respirateurs seulement pour 4 millions d’habitants

La Bosnie teste « stratégiquement », à savoir qu’elle se concentre sur les personnes déjà infectées et sur certains présentant des symptômes. À la date du 13 avril, 1 021 personnes étaient infectées, 206 personnes étaient considérées comme guéries, 38 personnes décédées et une petite dizaine se trouvait aux soins intensifs. Ces chiffres, relativement modérés encore, s’expliquent notamment par le confinement extrême qui est imposé notamment aux moins de 18 ans et aux plus de 65 ans (interdiction de sortie, sauf pour réceptionner sa pension)… S’ajoutent à ces mesures un couvre-feu général de 20 heures à 5 heures du matin. Et l’obligation pour tous de porter masques et gants. Sans oublier bien sûr, comme dans de nombreux autres pays, les fermetures d’écoles, d’entreprises et de magasins en cours depuis un mois environ. Seules restent ouvertes les épiceries, supermarchés et pharmacies. Contribuent aussi à maintenir les chiffres, en partie peut-être, le fait que les homes pour personnes âgées sont rares dans le pays. Ce n’est pas une tradition. Dans d’autres pays limitrophes comme la Croatie, les cas de covid-19 sont apparus en maisons de repos.

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Mais ces données restent évidemment inquiétante lorsqu’on sait que le pays disposait seulement à la base de quelques centaines de respirateurs pour une population d’environ 4 millions d’habitants, soit grosso modo l’équivalent de la Wallonie. La courbe est hélas toujours ascendante, la Bosnie a un peu de retard dans la propagation du virus par rapport à d’autres pays. En termes de soutien, ce pays des Balkans a notamment reçu du matériel de protection et des fonds de l’Union européenne. Récemment, le gouvernement de la partie serbe du pays a gratifié le personnel soignant d’une prime de 1000 marks bosniens (soit environ 500 euros, l’équivalent d’un salaire mensuel…)

Le Sarajevo City hall, illuminé avec un message de soutien à Zagreb, touché au début du confinement, le 22 mars dernier, par un tremblement de terre d’une magnitude de 5.3. Une double peine. © ELVIS BARUKCIC / AFP
« L’épidémiologie ce n’est pas que la santé, c’est aussi de la politique de santé publique », rappelait récemment un ancien ministre français, médecin de formation. Dans ce sens, le QG de crise dans la partie bosniaque (musulmane) du pays a notamment annoncé récemment un changement de stratégie et se concentrerait sur des tests de masse. 150 000 kits de tests ont été commandés pour une distribution dans les cliniques de Sarajevo, Mostar et Tuzla. Les kits, sont arrivés il y a peu. Sebija Izetbegovic, la directrice de l’hôpital de Sarajevo, estime en avoir suffisamment mais a néanmoins appelé à des mesures de protection plus rigoureuses encore. Elle estime que le confinement dans cette crise sanitaire devrait se prolonger encore plusieurs semaines.

Par ailleurs, on l’a appris tout récemment, une compagnie pharmaceutique de Bosnie, Zada, a produit rapidement un générique à base d’hydroxychloroquine. Commercialisé sous le nom de Malcovir, il sera disponible sous peu dans les pharmacies du pays.

Trop peur pour traiter les patients infectés ?

De son côté, le ministre de la Sécurité de Bosnie, Fahrudin Radoncic, qui a traité certains médecins de « déserteurs », a enjoint les citoyens à soumettre tout cas de travailleur de la santé qui refuserait de traiter des patients. Il a traité certains médecins de déserteurs : plusieurs d’entre eux ont décidé de prendre des vacances durant la pandémie. « On a investi dans l’éducation du corps médical », avance-t-il en substance. « Ils sont formés pour ce travail et maintenant les polycliniques essaient de contourner l’admission de patients… », nous dit un autre officiel.

Nous n’avons pas eu d’uniformes durant la guerre (1992-1995) non plus. Mais nous étions en première ligne… – Dragan Stevanovic, médecin à Sarajevo

Un article récent repris notamment par TVN1 Sarajevo, qui travaille avec CNN, relayait le témoignage vidéo d’un médecin, Dragan Stevanovic. Cet ancien responsable de la médecine internet à l’hôpital général de Sarajevo (« Prim. Dr Abdulah Nakas »), lançait, il y a quelques jours, un pavé dans la mare comme on dit. « Ça me paraît très étrange, le personnel médical a peur des patients infectés… Les épidémiologistes devraient tester les cas suspects de Covid-19 mais ils ont l’air d’avoir peur de traiter les patients. C’est au-delà de toute compréhension dans une situation de crise… »

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Dragan Stevanovic livre son témoignage personnel : « J’avais tous les symptômes du virus. Après 37 appels aux structures médicales, sans succès, j’ai fini par obtenir une réponse : ‘Restez à la maison’. Le système ne fonctionne pas. Certaines de leurs idées sont bonnes mais ils ne travaillent pas suffisamment pour diverses raisons, dont bien sûr la surcharge des lignes téléphoniques. Ils réclament des mesures de protection intégrale. Nous ne pouvons nous attendre à recevoir ces tenues de cosmonautes et on ne peut admettre que ce soit la seule condition pour soigner les patients. Nous n’avons pas eu d’uniformes ni grand-chose à notre disposition durant la guerre (1992-1995) non plus. Mais nous étions en première ligne pour aider les patients avec le risque de se faire abattre par un sniper ou autre chose… Ils devraient faire le boulot pour lequel ils ont étudié et pas simplement rester assis dans leur bureau. »

Le Dr Stevanovic fait aussi allusion à une forme de dérive administrative : « Il y a beaucoup de conformisme parmi certains de mes collègues qui ont appris à se reposer sur les niveaux secondaire et tertiaire des soins de santé et se concentrent trop sur la rédaction de courriers à ces institutions… » Ce médecin retraité, qui avait repris des services dans la crise sanitaire, aurait été remercié à la suite de ses épanchements médiatiques.

Les autres urgences repoussées ?

Nous avons eu d’autre part le témoignage d’un Bosnien, qui souffre de problèmes au colon, demandant un traitement et un suivi cruciaux et auquel on refuse pour l’instant l’accès à l’hôpital sous prétexte d’urgence. De manière générale en Bosnie, le généraliste est un gate-keeper. Il réfère une partie de ses patients aux spécialistes, en premier lieu à l’interniste. La situation pourrait néanmoins évoluer favorablement nous dit notre témoin, haut responsable d’autorités sportives.

La police veille au grain dans le centre historique de Sarajevo, Bas Carsija, le 22 mars 2020. © ELVIS BARUKCIC / AFP)

Si l’on relève évidemment certains points communs avec d’autres systèmes à travers le monde, la procédure en Bosnie est épinglée par certains pour sa volonté de refuser de nombreux cas médicaux hors Covid-19. En Belgique, où certes on a un peu d’avance, si on ose dire, en termes de diffusion de la pandémie, des médecins ont lancé il y a peu des appels à la population pour rappeler la nécessité de régulariser les vaccins des enfants, de suivre les traitements de chimiothérapie prescrits, etc.

La vérité, disent certains membres du corps médical, c’est que la population belge a pris peur aussi. Les patients cancéreux, cardiaques, diabétiques ou souffrant de pathologies pulmonaires par exemple sont naturellement informés de leur grande vulnérabilité par rapport au virus. Par ailleurs, en Belgique toujours, les dépistages du cancer seraient au moins partiellement suspendus.

Désaffections roumaines

En Roumanie aussi, face au manque de moyens, de nombreux médecins auraient fait le choix de démissionner. Ce point a été relayé, notamment par le site de la RTBF. Si le confinement semble y porter aussi ses fruits, la rébellion gronde au sein du corps médical. Il y a cette crainte généralisée et aussi, soulignent nos confrères, une « culture du secret ».

Sont évoqués la fermeture de services entiers dans les hôpitaux de province notamment, attachés à de petites villes. Et également, la non prise en compte de certains cas graves, hors coronavirus. « De nombreux médecins manquent de notions de base et ils ne connaissent pas bien les virus », estime, dans ce cadre aussi, un épidémiologiste relayé par la RTBF. A fortiori ce Covid-19 qui compte encore une large part d’ombre même pour les spécialistes les plus pointus.

Les militaires roumains veillent à ce que le couvre-feu imposé par les autorités à Bucarest le 26 mars soit respecté. Pour tenter de contenir la pandémie du Covid-19 le président roumain, Klaus Iohannis, a annoncé un lockdown national qui a démarré le 25 mars dernier. © Daniel MIHAILESCU / AFP

Il y a enfin cet exode massif des cerveaux, comme la Bosnie en a connu après la guerre, et qui, depuis que la Roumanie est membre de l’Union européenne, a incité de nombreux médecins du cru à s’installer sous d’autres latitudes. En Belgique notamment.

Selon des chercheurs belges, les pays de l’Est « moins touchés par le coronavirus »

Un peu de baume au cœur néanmoins pour les pays des Balkans notamment : comme le révélait l’agence Belga, des chercheurs de l’Université de Gand (UGent) ont fait une étude des réactions au Covid-19 au sein des populations. Ils ont scruté les bases de données scientifiques de plusieurs pays (25 pays d’Europe, du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord) et les ont comparées avec celles de l’université américaine Johns Hopkins, sur les nombre d’infections et de décès dans ses pays. Ils ont relevé une association évidente pour l’un de ces gènes, le gène ACE1 et pointé les différences génétiques qui auraient un impact sur les contaminations. Ceci pourrait expliquer, au moins en partie, pourquoi certains pays ont été plus touchés que d’autres. Cela ne fait bien sûr que s’ajouter à d’autres facteurs comme la moyenne d’âge du pays, le recensement des cas, celui des décès, le moment où la crise sanitaire a fait irruption localement, etc.

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Le Covid-19 a frappé durement le nord de l’Italie, l’Espagne, New York, aux États-Unis. Le Limbourg et le Hainaut, en Belgique, ont aussi été plus durement touchés. Contrairement à des pays scandinaves ou d’Europe de l’Est – dans les pays des Balkans, le nombre de décès est également relativement faible. « En général, plus on va à l’est de l’Europe, plus le polymorphisme D (le polymorphisme étant la variation entre individus de la séquence de gènes) du gène ACE1 est courant », expliquait à Belga le professeur Joris Delanghe. « On voit que la gravité de l’épidémie de Covid-19 diminue à mesure que vous passez de l’Europe occidentale à l’Europe centrale et orientale. »

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