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Retour à la vie : À Chibok, la difficile réintégration après les viols de Boko Haram

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Près de trois ans après leur enlèvement, 82 lycéennes nigérianes sont rendues à leur famille. Avec le risque de ne jamais pouvoir réintégrer leur communauté.

 

Elles sont 276 à avoir été enlevées au cours de la rebéllion djihadiste nigérianne, la nuit du 14 au 15 avril 2014. Ensemble. Comme un troupeau d’animaux qu’elles ne sont pas, jeunes filles à qui l’on a retiré momentanément le droit de vivre et de disposer de leur corps comme elles l’entendaient. Le calvaire dure depuis près de trois ans. On les appelle les « lycéennes de Chibok ».

En 2014, les islamistes ont attaqué à plusieurs reprises les établissements scolaires nigérians, massacrant au passage professeurs et élèves. En avril, ils effectuent un raid sur la ville de Chibok, à l’Est du pays. Une attaque ciblée, dont on été averties les autorités plusieurs heures à l’avance, affirme Amnesty international. Pas assez pour sauver celles qui ne sont parfois encore que des fillettes. Ce jour-là, seuls 17 militaires et policiers sont présents. Quelques jours plus tard, le chef de Boko Haram déclare, selon l’AFP : « J’ai enlevé les filles. Je vais les vendre sur le marché, au nom d’Allah. Il y a un marché où ils vendent les êtres humains […] J’ai dit que l’éducation occidentale devait cesser. Les filles, vous devez quitter (l’école) et vous marier. […] Une fille de 12 ans, je la donnerais en mariage, même une fille de 9 ans, je le ferais ».

Ce lundi 8 mai, les Nations unies se réjouissaient de la libération de 82 d’entre elles. Des dizaines de jeunes femmes, vêtues de longs hijabs foncés, sont rendues à leur famille, après de longs mois de détention par ce groupe sunnite pour la prédication et le djihad – dont le nom peut se traduire par « l’éducation occidentale est interdite ». Quelques mois avant elles, 21 filles avaient été libérées à Kumshe, contre quatre prisonniers. Rien de plus qu’un échange sordide : une bête pour une autre.

©AFP – Les 82 filles libérées, habillées de vêtements colorés, lors de leur visite au Président du pays.

Le risque de l’exclusion

113 lycéennes manquent encore à l’appel, selon Ouest France – 109 selon nos propres calculs. Pour les autres, la vie doit reprendre, malgré les atrocités. « Nous appelons tous les Nigérians, y compris les familles et communautés locales des filles libérées, à les accepter totalement, et à leur fournir tout le soutien nécessaire pour assurer leur réintégration dans la société », a déclaré le porte-parole de l’ONU, Stéphane Dujarric.

Nous avons déjà malheureusement vu ça partout dans le monde: des victimes de viol sont rejetées par leur propre entourage. – Stéphane Dujarric

Car c’est désormais la crainte, une autre peur qui les tenaille : celle de l’exclusion, du rejet après des années de viols. D’abord, parce que le gouvernement et l’armée vérifient minutieusement leur identité avant de les réintégrer. Ensuite, parce que dans les communautés elles-mêmes, la suspicion est forte : comment connaitre leur réel degré de sympathie pour le groupe djihadiste, après des années passées avec lui, certainement sans plus d’espoir de le quitter ?

Enfin, parce que cette captivité physique et psychologique laisse des séquelles – pour les jeunes filles, comme pour les familles, dont les stigmats des viols à répétition pèsent culturellement sur toute la communauté. De son côté, le président nigérian Muhammadu Buhari promet « de faire tout le nécessaire pour leur réintégration », lors de la visite des jeunes filles à Abuja. L’une d’elles y était accompagnée d’un tout petit enfant de deux ans. Le sien. Celui, aussi, d’un combattant de Boko Haram.

©AFP PHOTO / STEFAN HEUNIS

Depuis leur « retour à la vie », les lycéennes reçoivent des soins psychologiques et gynécologiques, explique le porte-parole de l’ONU. On ne sait pas, cependant, si certaines d’entre elles se verront proposer des avortements.

Pour d’autres, la vie continuera vraisemblablement aux côtés de Boko Haram, comme cette jeune femme qui a refusé d’être libérée avec les autres, révèle l’AFP. « Je suis bien où je suis. Je suis mariée« , a-t-elle déclaré.

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