Paris Match Belgique

« Il est des moments où des actions sont possibles et où une politique plus juste peut émerger… Nous vivons un moment de ce genre »

Chabot

Pascal Chabot a exploré l'univers du changement dans "L'âge des transitions" paru en 2015. | © Hannah Assouline

Société

Philosophe belge, professeur à l’Ihecs, Pascal Chabot a tenu une chronique de confinement dans La Libre Belgique. En 2015, dans son ouvrage intitulé L’âge des transitions paru aux Editions Puf, il explorait l’imaginaire du changement, analysait les transitions en cours et s’interrogeait sur le devenir de nos sociétés. Il avait par la suite accordé un long entretien vidéofilmé à l’asbl Kréativa. Des extraits de cette rencontre sont à découvrir dans le cadre de l’interview donnée à Paris Match où il est question du monde d’après le coronavirus.

 

Paris Match Belgique : En 1918, la « grippe espagnole » a fait plus de 50 millions de morts dans le monde. Après cette gigantesque pandémie, d’autres fléaux épidémiques ont marqué le siècle qui a suivi. La « grippe asiatique » en 1958-1959, la « grippe de Hongkong » en 1968-1969, et au cours des vingt dernières années seulement : Sras, Mers, Ebola, Zika. Les experts avaient alerté au sujet de l’apparition inévitable d’un nouveau virus grippal dévastateur. Pourtant, face au Covid-19, le monde a été pris au dépourvu. Sommes-nous incapables de tirer les leçons de l’histoire et d’anticiper les dangers qui nous menacent ?

Pascal Chabot : Vivre est de toute manière un exercice risqué. Il faut partir de là. Parmi tous les risques possibles, chaque société crée sa propre hiérarchisation. Dans la nôtre, cette hiérarchie a placé au premier rang des risques majeurs celui d’un accident technologique, parce que nous avons été très marqués par la catastrophe de Tchernobyl survenue en 1986. On a vu apparaître ensuite le risque terroriste, qui a traumatisé les imaginaires et les consciences. Et désormais, le risque climatique s’impose à nous. Il s’agit en l’occurrence d’un risque global, mais qui s’exprime localement au travers des tsunamis ou des incendies australiens, par exemple. Au cours des 30 dernières années, ce sont ces trois types de risques qui ont dominé. Ce qui ne veut pas dire que les experts n’en voyaient pas d’autres, mais ils étaient considérés comme moins prépondérants. Des plans étaient prêts sans doute, mais pas suffisamment car, le propre du risque, c’est justement d’être imprévisible. Des consciences étaient alertées, mais sans que cela permette de modifier la hiérarchie des risques. Ce qui est compréhensible d’une certaine manière, parce qu’on ne peut pas gérer une société en martelant sans cesse la possibilité d’un accident majeur, d’une pandémie ou de ravages causés par des destructions. La relativisation du risque, voire son calcul si on est une compagnie d’assurances, sont une manière pour les sociétés humaines de le mettre hors de leur champ de vision. On a donc relativisé le risque de pandémie virale avec les conséquences que l’on sait aujourd’hui. Ce qui illustre le fait que vivre est un exercice risqué et que l’imprévisible est la constante de la condition humaine. On vous parlera toujours de prévisibilité du risque, mais la vérité, c’est qu’on ne sait jamais ni quand, ni comment, et que le réel est bien plus puissant.

Partant de ce point de vue, peut-on faire le procès en imprévoyance des dirigeants ?

Je trouve qu’on a toujours beau jeu de dire après coup : « je le savais », « cela nous pendait au nez », etc. Vu la multiplicité des risques, ces procès ne sont globalement pas très sérieux. Ceci étant dit, l’intendance est une nécessité. Je m’explique : il n’est pas raisonnable de vivre au quotidien dans la crainte de l’incendie, mais il faut cependant faire en sorte d’avoir des extincteurs à portée de main au cas où il se produirait. C’est la question des masques et de leur pénurie. Il s’agit de deux choses différentes : d’un côté, l’intendance pour être en capacité de faire face à un risque prégnant ; de l’autre, l’impossibilité pour nos sociétés d’avoir pour unique horizon la perspective d’une pandémie. J’ajoute que dans ce procès en imprévoyance, il faut tenir compte d’un phénomène grandissant : la demande du contrôle total de tout ce qui peut sembler nocif à l’existence humaine. Nous vivons dans des bulles artificielles à l’intérieur desquelles cette notion de contrôle est centrale. Cela correspond à la mentalité de l’époque : nous demandons du contrôle par rapport aux grandes infrastructures, aux technologies numériques, à la sécurité routière, à l’alimentation, à la santé et à bien d’autres domaines. D’une certaine façon, la société de la connaissance est également une société du contrôle. Nous sommes tellement imprégnés par cette manière de penser et d’agir que, lorsque qu’un événement échappe à notre contrôle, d’abord, on s’en étonne – pourquoi n’y a-t-il pas de vaccin contre ce virus ? – et ensuite, on incrimine ceux qui sont en dernier recours les responsables de l’intendance du monde globalisé, c’est-à-dire les politiques. Il y a là une profonde immaturité. Parce que, certes, il existe une obligation de moyens, de sorte que l’on soit en mesure de maîtriser le plus de choses possibles, mais on ne peut pas réclamer une obligation de résultat sous la forme d’un contrôle absolu. Sauf à se méprendre totalement sur ce qu’est vivre, sur la possibilité de l’imprévisibilité et puis, surtout, sur le concept de liberté, car une société du contrôle total est une société liberticide. D’ailleurs, on l’expérimente en ce moment : la façon la plus efficace de lutter contre le coronavirus, c’est de supprimer tous les contacts sociaux. Ca fonctionne, mais ce n’est pas une solution viable sur le long terme. Le risque de vivre doit donc demeurer ce qu’il est : une expérience surprenante, agréable et parfois très problématique.

Il n’est pas raisonnable de vivre au quotidien dans la crainte de l’incendie, mais il faut cependant faire en sorte d’avoir des extincteurs à portée de main au cas où il se produirait.

Justement, à la faveur de la crise sanitaire, on voit poindre certaines dérives liberticides potentielles, des excès d’autoritarisme, de nouvelles formes de contrôle, notamment celui de nos données privées, justifiés par la nécessité de nous protéger contre la menace virale. Y voyez-vous un danger ?

C’est un risque réel qui, effectivement, s’est approché de nous comme jamais avec cette crise. Les technologies numériques occupent désormais une place centrale dans nos existences. Nos ordinateurs et nos smartphones savent tout de nos comportements et de nos échanges. Tout peut être en principe écouté et analysé. Cette confiance que nous faisons aux technologies de la communication est une dépossession d’un droit à la vie privée. C’est le premier grand problème. Le second tient au fait que nous sommes consentants et même désireux d’avoir du contrôle. Un peu comme dans « 1984 » (Ndlr. Roman d’anticipation de Georges Orwell publié en 1949) où les citoyens demandent et acceptent le contrôle. Autrefois, on parlait de servitude volontaire ; à présent, nous vivons une sorte d’acceptation volontaire du contrôle. Je le répète, nous sommes de plus en plus nombreux à vouloir que tout soit contrôlé, y compris les virus. Ce désir croissant ouvre la porte à des dérives qui peuvent être liberticides. Pour s’en prémunir, il n’y a guère que les limites imposées par la loi à cette société du contrôle. A cet égard, le RGPD (Ndlr. Règlement général sur la protection des données à caractère personnel adopté par l’Union européenne) est une avancée majeure. Au nom de la liberté, cette protection institutionnelle constitue un garde-fou. Néanmoins, il existe une grande ambiguïté dans la mesure où il est paradoxal de vouloir nous arracher à la toile du contrôle que nous tissons nous-mêmes. Notre dépendance aux smartphones et aux autres outils numériques qui captent toutes nos informations personnelles est telle, qu’il est devient très difficile de penser une société qui contrôlerait sans vraiment le faire. L’anonymisation des données est peut-être une piste de solution.

Il est paradoxal de vouloir nous arracher à la toile du contrôle que nous tissons nous-mêmes

Dans cette crise, qu’est-ce qui vous interpelle le plus ?

La prise de conscience, jamais expérimentée auparavant dans toute mon existence, que le gel d’une société soit possible et qu’on finit par s’y habituer. Je suis frappé par le côté incongru, absurde peut-être de la situation, tout à fait inédite, aberrante même, ressentie les premières semaines quasiment comme un état de guerre, avec tous les affects qui l’accompagnent, la peur, l’incertitude, les émotions très négatives. Et puis, au bout de quelque temps, par une sorte de plasticité humaine, on s’habitue à ne voir personne, à mettre des masques, à garder ses distances. Cette grande habituation humaine est étonnante, mais elle fait peur aussi, car elle peut déboucher sur des formes de vie que nous n’imaginions pas possibles. Hannah Arendt disait d’ailleurs que « les hommes normaux ne savent pas que tout est possible ». Je trouve cette phrase d’une grande actualité.

Beaucoup s’interrogent sur le monde d’après. La pandémie a révélé toute une série de failles dans notre société. Entre ceux qui pensent qu’elle ne sera plus jamais la même, et ceux qui sont au contraire persuadés que rien ne va changer, le champ des possibles est large. Quel scénario a votre faveur ?

Pour réfléchir à cette question, on a tendance à se nourrir de ce que nous venons de vivre. Dès lors, on est amené à envisager le monde de demain au départ des trois artifices qui se sont imposés à nous depuis deux mois. Tout d’abord, l’artifice de la solitude. Quiconque se promenait en ville ces dernières semaines, avait pratiquement la rue pour lui tout seul et pouvait profiter pleinement du calme extraordinaire. C’était une expérience assez plaisante, mais il s’agit d’un artifice, car une ville ça coûte extrêmement cher et personne ne peut se payer l’usage exclusif d’une rue. Le deuxième artifice, c’est celui de la conservation du mouvement. Nous nous sommes arrêtés, la société s’est globalement arrêtée, mais en réalité beaucoup de choses ont continué de tourner pour nous permettre de profiter malgré tout de ce gel temporaire des activités humaines. Enfin, il y a l’artifice de la temporisation. Cette agréable sensation d’apaisement, tout à la joie de prendre du temps pour soi et pour les siens. Le confinement, c’était en quelque sorte un dimanche, un long dimanche, même si ce n’est bien sûr pas vrai pour une série de professions comme les soignants, les métiers de la logistique, les pouvoirs publics, etc. Par conséquent, lorsque nous réfléchissons à l’après, nous le faisons en ayant en tête le souvenir de ces artifices dominicaux qui nous incitent à rêver. Je crois qu’il faut certainement pouvoir s’en inspirer, mais en même temps se dire qu’une société hyper complexe comme la nôtre ne peut pas être faite uniquement de dimanches.

Vous voulez dire que le réveil du lundi matin risque d’être douloureux ?

Il existe aussi, c’est le côté pragmatique. De cette vie du dimanche, il faut pouvoir conserver une conscience assez forte du rapport physique différent que nous avons éprouvé relativement au temps, à la qualité de l’air, au stress, à l’odeur des villes, etc. Je crois que nous en garderons longtemps la trace dans nos corps et cela nous permettra de poser des choix existentiellement différents pour l’après. Nous avons là un terreau phénomélogique d’expériences qui aura fait évoluer les mentalités et qui va certainement nourrir les transitions à venir. Toutefois, il y a d’un côté les mentalités et, de l’autre, les faits. C’est-à-dire l’appareil de production. Le système en tant que tel répond a des impératifs matériels extrêmement puissants. Par exemple, si nous avons pu télétravailler confortablement, on le doit à Internet dont on oublie parfois qu’il fonctionne grâce à une infrastructure colossale en termes de satellites, de câblages et d’énergie. Dans le monde d’avant, nous étions confrontés au « value gap », c’est-à-dire le fossé entre nos désirs et nos comportements. Très souvent, nous nous retrouvions en porte-à-faux entre les deux. Nous pouvions par exemple exprimer le souhait sincère de ne plus prendre l’avion, puis nous finissions par le prendre quand même, avec un peu de mauvaise conscience, en se disant qu’après tout il n’était pas possible de faire autrement. La crise sanitaire a selon moi agrandit ce fossé en rendant nos mentalités peut-être plus vertueuses et plus résilientes, mais tout en nous faisant mieux percevoir la nécessité de conserver un ensemble de réalités matérielles issues de l’appareil de production. Nous voyons que la nature n’est pas toujours notre grande alliée comme les discours écologiques voudraient nous le faire croire, elle est aussi capable de nous envoyer la pire des saloperies. Pour subsister, l’existence humaine a donc besoin de s’abriter derrière d’importantes couches immunitaires. Or, il s’agit de couches technologiques qui consomment de grandes quantité d’énergie, qui produisent du plastique nécessaire pour la fabrication de nos masques, qui s’appuient sur des tests nucléaires, etc., on pourrait multiplier les exemples. Bref, le « value gap » est un fait incontournable. Je ne crois dès lors pas du tout à un monde d’après qui soit magique. Mais je pense cependant que l’on va se nourrir des expériences positives vécues pendant la crise pour trouver un équilibre harmonieux entre ce que j’appelle le progrès utile et le progrès subtil. Le premier étant en raccourci le rendement, la productivité, l’efficacité, tandis que le second recouvre tout ce qui n’est pas l’utilitarisme, c’est-à-dire la durabilité, la diversité, bref la trame véritable de l’existence.

Je ne crois pas du tout à un monde d’après qui soit magique

Quelle forme de transition pourrait prendre cette société post-Covid ?

Elle se situerait quelque part entre l’hypothèse écologique de la remise à zéro et celle, très économique, du retour au « business as usual ». Je disais en début d’entretien que nous vivons dans des bulles. Toute la question est à présent de savoir ce que nous voulons laisser entrer dans nos bulles et ce dont nous ne voulons plus. La notion la plus opérante pour effectuer ce choix, c’est celle de qualité et, singulièrement, de qualité de vie. Il nous appartient de définir de nouveaux standards de qualité en-dessous desquels tout ce qui nous est proposé serait automatiquement disqualifié. Il s’agit d’une réponse institutionnelle qui permet d’en finir à la fois avec la grande utopie du « reset » et les discours cyniques sur le thème du « tout va reprendre comme avant ».

Pourquoi la qualité de vie comme point focal de cette voie médiane que vous privilégiez ?

Dans notre société cosmopolite et muticulturelle, plus personne ne s’accorde sur ce qu’est le bien. Nous vivons un pluralisme de la définition du bien. En revanche, nous nous accordons de mieux en mieux sur ce qu’est la qualité de l’air, de l’eau, de l’alimentation, des soins de santé, etc. Partant, nous devons travailler à définir un concept systémique de la qualité qui prenne également en compte les aspects qualitatifs de la production, des chaînes d’approvisionnement ou encore du travail. Mais pour en arriver là, il faut sortir de l’opposition stérile entre écologie et technologie. On a vécu un XXe siècle complètement polarisé autour de l’antagonisme entre, d’un côté, le retour à la nature toute entière positive et, de l’autre, les technologies capables du pire, ce qu’elles ont été au regard des deux guerres mondiales. Cette contradiction ne peut plus alimenter notre réflexion pour affronter les défis du XXIe siècle. Le rapprochement entre les deux est possible et nécessaire, mais il réclame toutefois un effort plus important de la part des technologies qui doivent devenir plus vertes et s’accompagner d’une fiscalité plus juste. Si nous parvenons à les voir non pas comme la cause de tous les maux, mais comme une partie de la solution, avec en point de mire un idéal de qualité défini de façon politique, nous pourrons alors sortir de la querelle entre les tenants du nouveau radical et les cyniques de l’ancien monde. Ancien monde duquel on ne peut pas dire qu’il n’y a rien à sauver. La preuve, c’est qu’en en ayant été privé à cause du confinement, nous sommes beaucoup à regretter certains de ses bons côtés. Ce temps de parenthèse que nous avons vécu, il faut maintenant tâcher d’en faire un temps de bascule.

Il faut sortir de l’opposition stérile entre écologie et technologie

La crise peut-elle accélérer ce processus de basculement vers le « nouveau monde »?

Je le pense, en effet. C’est sans doute l’aspect positif de cette crise qui s’impose comme un principe de réalité. Les scénarios-catastrophes peuvent parfois se transformer en situations réelles auxquelles les sociétés humaines se retrouvent alors exposées. En ce sens, ce que nous vivons en ce moment, est peut-être une sorte de répétition générale de certains événements catastrophiques qui nous attendent dans le futur. J’imagine donc, et j’ose espérer qu’il y aura une accélération de certaines décisions. Du reste, la crise montre qu’elle n’est pas uniquement l’affaire des scientifiques, des activistes ou des élites très informées, c’est celle de tout un chacun. Les actions à mener ne sont pas guidées seulement par la politique d’en haut, car il existe également une politique du quotidien, chacun étant devenu l’acteur civique de la lutte contre la propagation du virus.

Etes-vous optimiste quant aux chances d’aller vers une société qui miserait davantage sur le progrès subtil et la qualité de vie ?

L’optimisme, c’est finalement un rapport au temps. Il est des moments où des actions sont possibles et où une politique plus juste peut émerger. Il me semble que nous vivons un moment de ce genre. Il nous appartient de saisir l’occasion. L’existence même de cette occasion, ainsi que les relais dans l’action, permettent de faire preuvre d’un certain optimisme. D’autant que je pense que nos sociétés, en 2020, possèdent déjà énormément de qualités très remarquables. Pour ma part, je ne suis pas un contempteur du monde dans lequel on vit. Je ne pense pas que notre société soit la pire que l’histoire humaine ait engendré. Je crois, au contraire, qu’elle est bien moins cruelle que d’autres, même si elle comporte encore beaucoup trop d’injustices et d’inégalités qu’il faut combattre. Le temps est donc au pragmatisme plutôt qu’à l’optimisme béat.

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