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Les excentriques : Toqués de fantaisie

Dali

La créativité, l’humour, la provocation et la névrose les accompagnaient tous. | © MAXPPP

Société

Avec ingénuité et humour, ils remettent en question la norme établie. Enquête sur la famille des drôles de zèbres.

 

D’après un article Paris Match France de Gilles Medioni

C’est sous le signe de Gérard de Nerval et d’une certaine démence que l’excentrique (loin du centre) se pose au XIXe siècle. Le poète promenait notamment un homard en laisse dans les jardins du Palais Royal. L’excentricité devient un trait de caractère de l’esprit français – et aussi « british », bien sûr. Parmi les excentriques tourmentés figure Alfred Jarry : il ouvrait ses bouteilles de champagne à coups de revolver. Quant à Erik Satie, le compositeur des Gymnopédies, il se nourrissait uniquement d’aliments blancs – œufs, riz, noix de coco – avalés à 12 h 11 et à 19 h 16. Michel Simon, la star de Boudu sauvé des eaux, arrivait, lui, aux cocktails au bras de sa guenon, Zaza, à qui il offrait robes du soir et sacs à main. La créativité, l’humour, la provocation et la névrose les accompagnaient tous.

Une société écrémée de ses excentriques deviendrait difficilement acceptable.

Le cinéma des années 1930 à 1950 voit le triomphe des seconds rôles appelés « excentriques » (Jeanne Fusier-Gir, Pierre Larquey, Noël Roquevert, Pauline Carton…), qui incarnent la folie ordinaire du « petit peuple » : « Ce sont des interprètes de complément si pittoresques, explique Olivier Barrot, coauteur des “Excentriques du cinéma français”. Ils témoignent d’un allant, d’une drôlerie qui les rendent fort populaires ». Et cette fantaisie se prolonge souvent à la ville. Ainsi Saturnin Fabre (Les portes de la nuit), « un comédien halluciné » selon Danièle Delorme, se déplaçait un réveille-matin glissé dans la poche et quittait sa loge – qu’il reconstruisait lorsqu’elle ne lui plaisait pas – à 18 heures pétantes, même en plein tournage. « Pour moi, c’est la marge qui fait la page, lance Michel Dansel. Une société écrémée de ses excentriques deviendrait difficilement acceptable. Ces fleurs sauvages qui s’épanouissent en dehors des terres traditionnelles contribuent, bien souvent, à tricoter la vie avec des aiguilles bigarrées, génitrices d’idées nouvelles et de jubilatoires récréations ».

Ils jouent avec la tradition pour la faire évoluer, l’embellir et renouveler les règles. « Cette liberté a permis à Erik Satie de dire avec des moyens simples, populaires, quelque chose d’inédit », analyse Emmanuel Hondré, directeur du département Concerts et spectacles de la Philharmonie de Paris, dans le documentaire Satie, l’indispensable. Alfred Jarry, inventeur de la pataphysique, fascina les surréalistes avec ses jeux sur les sons, les sens, les images et les mythologies. Il s’émancipa des règles théâtrales. Lui comme Satie – et plus tard Dali et sa Rolls remplie de choux-fleurs – avaient déjà en tête buzz et marketing : Jarry programma le scandale de sa pièce Ubu roi (1896) ; Satie élabora son personnage, amusant et facile à croquer (chapeau, col, barbiche).

Philippe Katerine.
Philippe Katerine. ©Audoin Desforges

Les grands gestes excentriques sont souvent conspués pour leur avant-gardisme, leur génie bizarre, témoins Polnareff, Gainsbourg, Christophe… Le disque clé de Brigitte Fontaine, Comme à la radio (1970), a marqué, pour le magazine Diapason, un tournant décisif de la chanson française. « C’est un acte révolutionnaire à la Godard, exécuté avec légèreté, ajoute Benoît Mouchart, biographe de la chanteuse. Le fait que Brigitte s’exprime encore et toujours sans avoir peur d’être jugée la définit déjà comme une originale dans un monde devenu frileux ». On se souvient de son fameux cri punk « Je suis vieille et je vous encule », dans « Prohibition ». Brigitte Fontaine se sent extravagante plutôt qu’excentrique, car en coïncidence avec son centre, avec elle-même. « L’excentrique n’a généralement pas conscience de son originalité ou bien l’assume en toute ingénuité », insiste Denis Grozdanovitch. Le masque, le costume, la posture excentriques permettent de s’intégrer, de surprendre et de se surprendre pour mieux s’apprivoiser. « Moi, je veux étonner, me transformer, être infidèle à moi-même », répète Philippe Katerine.

Brigitte Fontaine et Philippe Katerine ont chanté ensemble « Partir ou rester »

La famille d’originaux reconnaît les siens. « J’ai 26 ans » de Fontaine a inspiré « J’ai 30 ans » à Katerine. Les deux ont chanté ensemble « Partir ou rester ». Denis Lavant (« Mauvais sang ») a joué une pièce de Fontaine. Sébastien Tellier a composé les musiques des films des réalisateurs les plus hurluberlus du moment : Saint Amour, de Gustave Kervern et Benoît Delépine, avec au générique une bande d’anticonformistes formée par Gérard Depardieu, Benoît Poelvoorde, Michel Houellebecq ; et Steak, de Quentin Dupieux, avec Eric Judor et Ramzy Bedia, eux-mêmes experts en loufoquerie. Excentrique un jour, excentrique toujours. À la mort de Satie, on découvrit chez lui deux pianos à queue placés l’un sur l’autre. Sur la fin de sa vie, Michel Simon demanda à Jean-Pierre Mocky et Michel Serrault de lui lire les aphorismes d’un autre farfelu, Alphonse Allais. Exemple : « La mort est un manque de savoir-vivre ».

« Dans un monde qui s’uniformise à un point délirant, dans une époque mortifère, les excentriques amènent un point de rupture, une compensation, une dissymétrie, analyse Grozdanovitch. Ils tordent la tyrannie de la bien-pensance d’une façon souriante, non violente, roborative. » Un grain de fantaisie plus nécessaire que jamais.

« Les excentriques » de Michel Dansel, éd. Robert Laffont.

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