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Marc Van Ranst, virologue star en Flandre : « La cohésion de l’Union ? Ça va être compliqué »

Marc Van Ranst prend la pose au centre de Louvain, à quelques minutes de l'Institut Rega où il officie. | © OLIVIER POLET/ Paris Match.

Société

Marc Van Ranst, le virologue et épidémiologiste formé notamment à la KUL et à l’Albert Einstein College of Medicine de New York, est une star en Flandre, réputé pour ses coups de gueule contre l’extrême droite comme pour le rôle clé qu’il joue aujourd’hui dans le combat contre la pandémie. Il nous a accordé un entretien à angle large.

Réservé au départ, le mot rare, Marc Van Ranst se livre à demi-mots. Il répond de façon succincte, aux questions. Il se prête par ailleurs dans la bonne humeur aux impératifs d’un shooting photo. Mais au pas de course toujours car l’homme est pressé et abondamment sollicité. L’Institut Rega où il sévit à la KUL n’est qu’à un jet de pierre ou deux du centre de Leuven. C’est, comme il le souligne, « l’épicentre de la virologie à Louvain et même en Belgique ». Les photos se prendront donc sur la place de Louvain, au bonheur de quelques passantes et passants. Ils sont encore rares en cette heure de déconfinement partiel, mais reconnaissent le scientifique vedette des chaînes du nord du pays. Ranst a la cinquantaine. Il officie sur les plateaux télé depuis l’explosion de la crise sanitaire du coronavirus.

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Cette pandémie aura eu moins ce mérite certain : mettre à l’honneur des hommes de science éblouissants, et souvent moins connus, faut-il le souligner que les sportifs de haut niveau, comme le laissait entendre en substance Didier Raoult dans son entretien récent à LCI (le 26 mai). Cerveaux en ébullition, hommes de laboratoires et de terrain, ils sont sur tous les fronts depuis le début de la crise. Membre du comité scientifique Coronavirus qui conseille les autorités sanitaires belges et anticipe son évolution dans le pays, Marc Van Ranst est en première ligne. L’homme est populaire, on l’a dit. Le quotidien flamand De Morgen le compare à une « boussole » dans cette crise sanitaire, et qualifie ses interventions de « cruciales. » Depuis 2007 il joue un rôle clé dans la gestion des crises de l’influenza en Belgique. En 2009-2010, lors de la pandémie de grippe mexicaine, il est commissaire interministériel. En 2020 il est appelé à faire partie du Risk Assessment Group (RAG) belge, qui ausculte les risques du SARS-cov 2 pour la santé publique.

Marc Van Ranst le 4 février 2020 lors d’une conférence de presse sur les résultats des tests des Belges évacués de Wuhan en Chine, après l’explosion de la pandémie du nouveau coronavirus. © BENOIT DOPPAGNE / Belga.

S’il n’est pas adepte, a priori, de la paraphrase et des palabres, Van Ranst n’a pas son pareil en revanche pour répondre, en quelques termes bien envoyés, à ses adversaires. Il y a bien sûr les complotistes de tout poil qui l’horripilent, comme tout scientifique qui se respecte. Mais aussi l’extrême droite flamande avec laquelle il a souvent croisé le fer. Marc Van Ranst sévit sur les réseaux sociaux, comme le rappelle d’ailleurs sa bio. Il s’enflamme pour des sujets de société aussi. Des positions fortes, incandescentes au sens noble du terme, humanistes toujours.

Ces escarmouches verbales avec le Vlaams Belang ont régulièrement fait les choux gras des médias, flamands dans un premier temps. Depuis quelques années, il pratique volontiers, par réseaux sociaux interposés notamment, la joute verbale avec l’un ou l’autre nationaliste flamand. En 2018 notamment, Théo Francken le baptiste “Doctor Haat” (Docteur Haine). Venant de l’ancien secrétaire d’État à l’asile et à la migration au tempérament que l’on connaît, le sobriquet laisse pantois.

Les bons mots de Van Ranst sont légion. Récemment encore, le 15 mai précisément, il faisait œuvre de salubrité publique en envoyant un bon mot via Twitter en réponse à Filip Dewinter, pilier du Vlaams Belang. Ce dernier, sous des photos de masques à l’effigie du parti – jaunes et noirs avec le sacré lion disait ceci : « En tant que Flamand, ne soyez pas réduit au silence par #corona… Masques buccaux flamands en vente via #VlaamsBelang @VBAntwerpen – Commandez 10€ chacun (..). » La réplique de Van Ranst fit florès : « Je soutiens cette initiative. Il permet de garder plus facilement un mètre et demi de distance. » Efficace et sans bavure.

Chevalier blanc contre nationalistes flamands

Marc Van Ranst, qui sévit notamment via les médias sociaux, s’est toujours montré très mordant à l’égard de la N-VA – Theo Francken entre autres – et du Vlaams Belang. Il est de son côté victime de tentatives d’intimidation ou de menaces directes par des supporters nationalistes. En 2019 il demande, dans une carte blanche, une politique d’asile plus clémente. Des militants du Vlaams Belang diffusent alors, via des prospectus, les coordonnées du professeur qui portera plainte pour non-respect de la vie privée.

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Les escarmouches se multiplient sur les réseaux sociaux, renforçant au passage la notoriété de ce virologue qui n’a en général pas « sa langue en poche » comme on dit. Dries Van Langenhove du Vlaams Belang l’accusera d’être en partie à l’origine de l’épidémie de coronavirus. Réponse réjouissante de Marc Van Ranst : « Je n’ai pas le temps de jouer avec Dries. » Le 16 mai dernier, le chef de groupe du Vlaams Belang au Parlement flamand partage une photo, prise par le passager d’un bus, sur laquelle on voit Marc Van Ranst sur ce même bus. Son masque autour du cou. «Je prends le bus plusieurs fois par semaine vers et depuis la gare de Leuven. Le masque n’a pas été enlevé bien longtemps. Et alors ? C’est bien si les gens font tellement attention qu’ils prennent des photos en cachette », répond-il alors à l’hebdomadaire Knack.

Le Vlaams Belang considère que je suis l’ennemi. Et quand ils regardent la télé et réalisent que je suis sur les plateaux, ça les embête. Alors tout est bon pour se faire remarquer, tenter d’attirer les projecteurs à tout prix. 

Nous demandons au virologue comment les relations avec l’extrême droite flamande, Vlaams Belang en l’occurrence, évoluent dans ce contexte de crise sanitaire. « La discussion se poursuit. Le Vlaams Belang n’a pas apporté grand-chose à cette crise. » A l’heure de la pandémie et du bouleversement ou de la révision de certains valeurs, de quelques acquis, leur manque de visibilité est une source de grande nervosité au sein du parti selon lui. « C’est très frustrant pour eux. Ils considèrent que je suis l’ennemi. Et quand ils regardent la télé et réalisent que je suis sur les plateaux, ça les embête. Alors tout est bon pour se faire remarquer, tenter d’attirer les projecteurs à tout prix. »

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Perçoit-il une évolution dans leur mode de stratégie durant cette pandémie ? « Non. Ils ont stagné. Pour le moment, leurs thèmes préférés, en lien avec la migration – n’apparaissent pas dans le cadre de cette crise. Ces questions ne présentent pour l’heure aucun type d’intérêt. La visibilité de l’extrême droite s’en trouve amoindrie, ici comme c’est le cas en Europe en général. Une vague de solidarité entre différents groupes sociaux que l’on voit apparaître un peu partout pour contrer la pandémie est ennuyeux pour eux. Cette période où les clivages peuvent, dans certains cas, s’amenuiser, est une grande source de frustration pour eux. »

Les virologues européens ont-ils sous-estimé le danger en février ?

S’épancher sur son parcours de but en blanc n’est pas vraiment la tasse de thé de Marc Van Ranst. A la fois médiatique, on l’a dit, mais aussi pudique sur son CV en béton armé. L’homme est plus à l’aise sur les questions scientifiques. Il est présent quotidiennement ou presque à la télévision flamande pour les rapports d’évolution du virus, cette guerre collective, universelle, grande broyeuse de convictions, qu’il évoque en mode understatement. Pragmatique encore, sans effets de manche.

Une réunion européenne a rassemblé la crème des experts de l’Union le 18 février dernier à Stockholm. Une réunion du conseil consultatif du Centre européen de prévention et de contrôle des maladies (ACDG), basé en Suède. Les participants y avaient jugé « peu élevé » le risque pour la population et « bas à modéré » le risque pour les systèmes sanitaires de l’Union. « Et si les virologues avaient sous-estimé le danger ? » demandait récemment le quotidien espagnol El Pais. Avons-nous été suffisamment prévenus ? Il est vrai que l’Europe n’avait relevé à ce stade qu’une quarantaine de cas de coronavirus, essentiellement importés d’Asie. Mais le foyer de contagion se confirmera quelques jours plus tard en Italie. Par ailleurs le Sras et le Mers ne permettaient pas, selon la plupart des experts d’anticiper un tel degré de contagion.

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Nous demandons à Marc Van Ranst si ces doutes rétrospectifs sur les prévisions lacunaires des spécialistes européens le hérissent ou le laissent de marbre. « Le 18 février, les gouvernements étaient déjà en train de se préparer », répond-il simplement. Tout de même, l’Occident a assisté, placide et parfois goguenard à l’enfermement de la Chine. Ce lockdown qui nous semblait si loin. « Oui, on a vu les images de Wuhan. Le 10 janvier nous avons commencé à préparer les tests dans notre laboratoire. Donc nous étions préparés. »

Les rives de la Yangtze River à Hankou Park, Wuhan, le 22 mai dernier. Ce même jour, la Chine confirmait que son économie allait grandement souffrir de la pandémie. © Hector Retamal / AFP.

La France a recensé récemment un cas avéré de covid-19, contaminé fin décembre. Pourrait-il en avoir été de même en Belgique ? « L’épidémie a commencé en décembre à Wuhan mais les personnes touchées n’ont vraisemblablement pas toutes voyagé immédiatement. Les premières infections en Belgique ont probablement eu lieu en janvier, via certains vols venus de Chine », rappelle-t-il.

On n’a pas filtré les retours de nord de l’Italie en février, après les congés de Carnaval, ou « Krokusvakantie » en Flandre. Ni prise de température dans les aéroports belges, ni quarantaine imposées aux voyageurs provenant des contrées les plus touchées « Non, parce qu’on maîtrisait encore la situation ». Il n’empêche, certaines écoles avaient hésité avant d’envoyer les élèves dans les Dolomites par exemple, non ? « C’est vrai. Ici en Belgique, des voyageurs sont revenus d’Italie à un moment crucial. L’épidémie a démarré non pas avec un foyer mais plusieurs milliers de foyers. »

Ce point a été récemment creusé par l’équipe de Pano, à la VRT. Leur reportage, intitulé « Hotel Corona », suit quelques familles qui ont séjourné à Obereggen, dans le Val Di Fiemme. Et qui racontent comment, à l’époque, aucune mise en garde sérieuse n’avait été prodiguée par les autorités belges, ni locales. Ils racontent aussi leur surprise en arrivant à Bolsano, avant le retour en Belgique. Une ville fantôme. Un point qui avait été quelque peu occulté par les professionnels du tourisme dans la station de montagne où ils avaient séjourné.

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Selon Marc Van Ranst encore, ne pas avoir isolé les voyageurs du nord de l’Italie n’était « pas une erreur d’appréciation ». Il persiste et signe : regarder les choses avec ce qu’on en sait aujourd’hui fausse la donne. « Le virus était concentré dans certains clusters. Mais il allait de toute façon atteindre la Belgique par ce biais ou un autre. » Nous avions posé cette même question il y a quelques semaines à l’intensiviste Philippe Devos qui avait eu la même réponse que Marc Van Ranst, arguant que le virus aurait de toute façon franchi aisément la frontière belge.

Les failles d’une Europe désincarnée

« La clôture des frontières n’était pas une priorité en février, on avait jusque là seulement trois ou quatre cas mortels en Europe », poursuit Van Ranst. Mais, il l’admet néanmoins, « la possibilité d’une vraie catastrophé était très présente en Belgique ». Par ailleurs, la coordination européenne a laissé à désirer. « Chaque pays a fait ce qu’il devait faire mais la coordination européenne n’était pas très visible, c’est vrai. Nous ne sommes pas les États-Unis d’Europe. »

Marc Van Ranst et la ministre fédérale belge de la Santé Maggie De Block durant la presse conférence du 4 février 2020 où sont évoqués les rapatriements de Belges en provenance de Chine.© BENOIT DOPPAGNE/ Belga.

« Par bien des aspects l’Europe est pire que les États-Unis », déclarait récemment le linguiste américain Noam Chomsky, sommité du MIT, personnalité profondément engagée. « Avec des programmes d’austérité qui amplifient le danger, des attaques portées à la démocratie, le transfert de décisions à Bruxelles et la bureaucratie de la troïka, non élue (Commission européenne, BCE, FMI, NDLR). Mais au moins elle a un reste de structure socio-démocrate qui apporte un certain soutien, et qui manque aux États-Unis. »

En Europe, on en fait davantage pour les maladies animales en termes de coordination. (…) Ceux qui détiennent le pouvoir sont inconnus. On a besoin d’un gouvernement représentatif et directement élu – Marc Van Ranst.

La Santé est un domaine national, on l’a beaucoup répété. L’Europe devra néanmoins tirer les leçons de nombreux cafouillages – sagas des masques, etc – et des incohérences dont elle a fait preuve au pic de la crise, mais pas seulement. L’Europe de la Santé a été défaillante, va-t-elle le rester ? « Il faut une cellule de crise coordonnée », estime Marc Van Ranst. « On en fait davantage pour les animaux. » Entendons, précise le virologue, que « la coordination et la concertation sont meilleures pour les maladies animales ».
Il enchaîne sur un déficit propre à l’Union : son manque de démocratie directe, de proximité. Une Europe désincarnée. « On a vraiment besoin d’une gouvernement européen représentatif, et directement élu. » Il insiste sur ce manque de notoriété aussi, de proximité surtout. « Ceux qui détiennent le pouvoir en Europe sont inconnus et ne sont pas élus. »

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« Je m’attendais à ce que la réponse européenne soit plus uniforme », déclarait récemment Peter Piot à plusieurs médias, notamment anglo-saxons. Le virologue belge qui a découvert le virus Ebola, fut longtemps à la tête d’Onusida de 1995 à 2008 et dirige aujourd’hui l’École d’hygiène et de médecine tropicale de Londres, vient d’être recruté comme conseiller spécial d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne. « Cette épidémie doit réveiller le monde, on devra vivre avec elle durant des années », a martelé Piot.

Marc Van Ranst connaît bien ce dernier, qui a été durement frappé par le coronavirus : « Il m’a inquiété car c’est un ami. Mais il va bien maintenant ». Peter Piot pourrait-il selon lui soutenir ou renforcer la Belgique en travaillant au niveau européen. « Il ne va pas œuvrer pour la Belgique mais pour l’Europe », répond encore Van Ranst, laconique et pragmatique.

Le grand virologue Peter Piot, longtemps directeur d’ONUSIDA. Ici à Dakar en décembre 2008. Il s’entretient avec la princesse Mathilde de Belgique lors d’une visite officielle de quatre jours portant sur le sida et autres maladies sexuellement transmissibles en Afrique. © BENOIT DOPPAGNE / Belga.

Le grand sprint des vaccins

La recherche pour un vaccin fait l’objet d’une course contre la montre. Plusieurs essais semblent prometteurs même s’il n’est pas encore garanti que le travail portera ses fruits. Le ou les vaccins, s’ils existent un jour, pourraient ne pas être accessibles à tous, ni avoir le même impact chez chaque individu. Après les déclarations fracassantes du PDG de Sanofi, Peter Hudson, qui avait laissé entendre que les Américains seraient servis d’abord, et avaient appelé à un « réarmement de l’Europe ». Cette sortie fracassante, tempérée ensuite par le patron de Sanofi France, a mis en lumière la lourdeur de la machine européenne, une Europe appelée à se mobiliser davantage. « C’est l’heure de l’Europe », a décrété par ailleurs Ursula von der Leyen, le 27 mai dernier. Reste à espérer qu’elle se mobilise de façon plus cohérente. Qu’en pense Marc Van Ranst ? « Pour les vaccins en tout cas, on n’a pas besoin de Sanofi ! Nous avons en Europe une pléiade de centres académiques et des fabriques pharmaceutiques qui travaillent sur ce thème. On a Johnson & Johnson, GSK, tant d’autres… Il y en a davantage en Europe qu’aux Etats-Unis… »

La cohésion de l’Europe ? Ca va être compliqué. L’UE n’a pas fonctionné en tant qu’Union. On a fermé les frontières de façon individuelle.

Que dire plus largement du fonctionnement à venir de l’Europe, de la cohésion attendue ? « Ça va être compliqué », reconnaît le virologue. « L’Union européenne n’a pas fonctionné en tant qu’Union. Il n’y a pas eu de concertation, pas de vraie collaboration, on a fermé les frontières de façon individuelle. »

La politique sanitaire reste avant tout nationale, de fait. Mais les universités et certaines équipes de chercheurs ont avancé que les interactions entre teams au niveau européen, comme au niveau national belge, entre nord et sud du pays, ont en revanche bien fonctionné. « Les échanges entres scientifiques, ont bien marché, c’est vrai. Et continuent de le faire », estime Van Ranst. Les plus aboutis à ce stade ? « Johnson & Johnson entre autres, dont Janssen Pharmaceutica à Beerse. » Y aura-t-il un vaccin ? « Je l’espère. Mais le taux d’efficacité est inconnu. Il pourrait être de 60 à 90 % ». Quant à son accessibilité potentielle, « on en discute à l’Institut Rega pour la recherche médicale. Il faut évaluer les priorités, les personnes âgées, les personnes malades, ceux qui souffrent de pathologies diverses, de conditions chroniques etc. » Quid enfin du délai de création et de lancement ? Marc Van Ranst l’imagine « à l’été ou l’automne 2021 ».

Vous savez, chaque pays a une relation particulière avec les chiffres… Le taux de mortalité affichée dans nombre de régions est nettement plus bas que dans la réalité.

La Belgique s’est classée en tête des pays à plus haut taux de mortalité durant la crise sanitaire. On sait bien sûr qu’il faut relativiser ces chiffres. Qu’ils dépendent d’une série de facteurs comme le timing, le moment de l’infection, la concentration de la population, son âge moyen, l’espérance de vie, la situation géographique du pays, son tissu urbain, les moyens de communication et déplacements, le degré de pollution, certains facteurs génétiques… Mais aussi et surtout des critères appliqués dans le relevé des chiffres. En Belgique, celui-ci a été semble-t-il beaucoup plus exhaustif qu’ailleurs. On y a tenu compte très tôt des chiffres de décès dans les maisons de repos ou à domicile… « La Belgique fait partie des bons élèves qui comptent les chiffres de la mortalité d’une façon remarquable et précise », enchaîne vivement Marc Van Ranst.

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Que dire de la Suède par exemple, qui est maintenant pointée du doigt pour sa gestion de la crise sanitaire. Le nombre de décès par million d’habitants y est élevé et remet en cause la politique d’immunité collective – sans confinement imposé – du pays. « On pourra seulement juger des résultats respectifs avec un recul, dans quelques mois. On ne peut pas comparer la Suède avec la Belgique. La densité de population y est très différent également. Il faut tenir compte aussi dans ces chiffres de l’âge moyen de la population et du taux d’infection initial. »

L’épidémiologiste en charge de la stratégie suédoise, Anders Tegnell lors d’une conférence quotidienne sur l’évolution de la covid-19. Ici le 3 juin 2020. Il reconnaît alors que des améliorations peuvent être faites dans l’approche controversée – celle de l’immunité collective – que le pays a choisi pour contrer le virus. Mais il continue à défendre la décision de ne pas imposer de confinement strict, contrairement à ce qui s’est pratiqué et se pratique dans de nombreux autres pays. © Anders Wiklund/ AFP.

Le virologue flamand juge-t-il que la Chine a dissimulé les données autant qu’on ne l’affirme ? « Vous savez, chaque pays a une relation particulière avec les chiffres. Le taux de mortalité affichée dans nombre de régions est nettement plus bas que dans la réalité. » L’Organisation mondiale de la Santé a-t-elle enfin, selon lui, failli dans sa mission comme cela lui a été reproché, par Trump notamment ? « Non, elle fait un boulot compliqué. »

Trump Trump Trump

Marc Van Ranst a étudié aux États-Unis. À l’Albert Einstein College of Medecine de New York. L’Ivy League et les établissements de prestige de la côte Est, il connaît. Un autre Belge, immunologue belgo-marocain, détenteur aussi de la nationalité américaine, Moncef Slaoui, s’est vu confier par Donald Trump la direction scientifique d’un programme de recherche d’un vaccin. Moncef Slaoui vient de GSK (GlaxoSmithKline) où il a dirigé la recherche de vaccins. Il a étudié à l’ULB et à Harvard. « Je ne connais pas l’homme personnellement, je ne peux pas vous donner une appréciation », dit Marc Van Ranst, qui élude la question Trump par quelques termes bien sentis.

Dans certains pays, le personnel de santé prend de l’hydroxychloroquine à titre préventif mais on ne peut pas le faire librement pour la population. C’est donc un peu con que le président américain donne le mauvais exemple…

Nous évoquons la saga de l’hydroxychloroquine dont le président américain a vanté les bienfaits et a contribué à faire la publicité. Trump a affirmé aussi s’en administrer à titre prophylactique, ajoutant qu’il était « toujours bien vivant »… Au-delà de l’erreur évidente de com, est-ce une totale aberration ou simplement se base-t-il en partie sur des recherches de terrain ? « Des études ont été faites dans différents pays où le personnel de santé prend de l’hydroxychloroquine à titre préventif mais on ne peut pas le faire librement pour la population. C’est donc un peu con que le président américain donne le mauvais exemple… »

Marc Van Ranst voit-il par ailleurs dans cette déclaration parmi tant d’autres, un motif électoraliste – séduire, encourager, donner de l’espoir à l’Amérique profonde ? « Avec Trump, je ne veux pas spéculer. Je ne pense pas personnellement qu’il y ait derrière ses déclarations des stratégies particulières. » Une spontanéité aux accents un peu infantiles donc ? Marc Van Ranst acquiesce en silence. Pas trop son genre d’enfoncer les portes ouvertes.

Marc Van Ranst en est convaincu, « On va découvrir des antiviraux nettement meilleurs que l’hydroxychloroquine ». © OLIVIER POLET / Paris Match.

Parler de l’hydroxychloroquine, devenu symbole, outil, anti-système, c’est évidemment aborder la question de Didier Raoult, l’infectiologue marseillais qui en préconise l’usage en association avec un antibiotique notamment. « Sans polémique, sans débat il n’y a pas de science », rappelle souvent Raoult. Entre débat et provocation, la ligne est parfois mince. « Il faut étudier les articles scientifiques », répond Marc Van Ranst. « Je pense qu’on va découvrir des antiviraux nettement meilleurs que l’hydroxychloroquine, qui ne coûte rien d’ailleurs. Celle-ci a une efficacité mais n’est pas remarquable. Il y a quelques bons antiviraux mais la recherche évolue pas à pas sur ce plan aussi. J’espère que ces antiviraux curatifs arriveront plus tôt. Comme pour tous les traitements, tout dépendra bien sûr de leur efficacité et de leur prix. » Le virologue souligne par ailleurs la « richesse » du coronavirus, cet arme à multiple tranchant. « La Covid-19 est une maladie à deux visages, virologique et immunologique. On peut mourir des deux. »

Tests, tests, tests ? « Un échantillon de 10 000 personnes suffit »

Nous abordons la question des tests, à la fois recommandés et déconseillés en Belgique. Seules les personnes présentant des symptômes peuvent avoir accès officiellement au PCF (test nasal pour déterminer la présence possible du coronavirus), et d’autres, suivant des critères fournis en principe aux généralistes, auront accès au tests sérologiques (déterminant la présence d’anticorps). N’est-ce pas paradoxal de voir ces restrictions alors même qu’on s’extasie depuis longtemps sur les pays asiatiques qui ont réussi à maîtriser la crise haut la main en testant au maximum la population pour en déterminer le degré d’immunité globale ? « Les tests peuvent être utiles pour avoir une idée du pourcentage de la population qui est infecté, c’est vrai. », dit Marc Van Ranst. « Mais nous avons pour cela des échantillonnages. Une base de 10 000 personnes suffit pour se faire une idée correcte de la situation. C’est sur ce type d’échantillon que nous nous basons. »

Le professeur Van Ranst, comme nombre de se confrères se montre réticent à l’idée de généraliser les tests. « Pour des études scientifiques, oui. Mais les faire à titre individuel, pour monsieur et madame tout le monde, ne présente guère d’intérêt. » Il juge les tests sérologiques « non prioritaires, coûteux. Ce serait bien sans doute pour ceux qui produisent les tests mais pas très faisable pour des millions de personnes. »

Un scénario noir ? Un vaccin qui ne fonctionne pas bien. Un scénario optimiste ? Que le virus disparaisse mais une disparition totale du Sras-Cov2 est peu probable.

Quel serait à ses yeux le pire scénario dans cette crise sanitaire ? « Un vaccin qui ne fonctionne pas bien. » Et le plus optimiste ? « Que le virus disparaisse. Mais qu’il ne réapparaisse pas durant l’automne est hélas peu probable dans le cas d’une pandémie comme celle-ci. Avec une épidémie comme le Sras en 2003 ou 2004, seules une province chinoise et quelques cas au Canada étaient restés infectés. La quarantaine avait été bien gérée mais le virus était moins transmissible que le Sras-Cov-2. Ici, la crise a touché les deux hémisphères et une disparition totale du SRAS-Cov2 est peu probable. »

Ce qui a le plus surpris Van Ranst jusqu’ici, c’est la réaction planétaire et la gestion quasi universelle du virus. « En Europe, on n’a pas connu de lockdowns ‘Wuhan style’ avant ceci. Si vous m’aviez demandé quelques mois lus tôt si un pays européen pourrait imposer de telles mesures de confinement durant deux mois et demi, je vous aurais répondu que c’était inconcevable ! »

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En ces temps où l’envie d’exotisme se fait brûlant, un petit conseil pratique pour ceux qui souhaiteraient s’expatrier durant l’été : l’avion par exemple, à quel prix ? Sur ce plan, les avis divergent largement. Voici donc celui du virologue flamand. « Je conseille pour l’avion le porte du masque et un siège hublot. Pour être éloigné de l’allée et du passage, et pour être proche de la circulation de l’air. Tous les athlètes professionnels le savent. » La circulation de l’air est-elle précisément aussi présente que les constructeurs veulent le dire ? « Je pense que certaines compagnies aériennes y sont attentives. Mais sans doute les low cost vont-elles moins rafraîchir l’air car ce système de renouvellement d’air, selon le rythme est évidemment coûteux en carburant. »

Le sujet est à retrouver dans le dernier Paris Match Belgique, édition du 4 juin 2020, en vente partout.

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