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Radio Al-Salam : La voix des déplacés au Kurdistan irakien

Radio Al-Salam signifie Radio de la Paix. | © DR

Société

Selon le Haut-commissariat de l’ONU aux réfugiés, depuis 2014, près de 1,8 million d’Irakiens et de Syriens ont trouvé refuge au Kurdistan irakien. À Erbil, les déplacés de toutes les confessions s’entassent dans des camps depuis plusieurs années maintenant. En diffusant la parole des réfugiés, Radio Al-Salam leur offre une voix et rappelle au monde entier le sort qu’ils sont en train d’endurer.

L’arrivée de l’État islamique en Syrie et en Irak a provoqué l’exode de millions de civils. Parmi les déplacés, beaucoup sont arrivés à Erbil, la capitale du Kurdistan irakien, une région autonome située au nord de l’Irak. Ces hommes, ces femmes, ces enfants sont chrétiens, musulmans ou yézidis (une minorité religieuse particulièrement persécutée par Daesh). Face à cette crise humanitaire, un besoin urgent de communiquer s’est fait sentir. Pour combler l’absence de médias dédiés aux réfugiés, la Radio Al-Salam (« radio de la paix », en arabe) est née à Erbil, le 5 avril 2015. Cette petite antenne locale donne la parole à ceux qui se cachent derrière les froides statistiques de la guerre. Le but ? Apporter un peu d’espoir aux populations et créer du lien entre les communautés.

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Une équipe multiconfessionnelle

Le projet est soutenu par La Guilde Européenne du Raid, Radios Sans Frontières, L’œuvre d’Orient et la Fondation Raoul Follereau. L’équipe est formée de jeunes motivés qui viennent de tous les horizons. Maguelone, une française de 24 ans coordonne le projet. Les quatre animateurs, eux, ont tous un lien personnel avec l’exil. Ronza est yézidie, Samir est musulman, Fabian et Ryan sont chrétiens chaldéens. La mixité religieuse est une des clés de l’initiative. C’est un enjeu essentiel dans cette région divisée par les religions. « Ici, tous les medias sont politiques, ethniques ou religieux. Nous, on se veut pluriels. On a une ligne éditoriale qui se veut neutre. C’est un défi de tous les jours », explique la coordinatrice. Samir était assistant professeur de français à l’université avant de devenir journaliste pour radio Al-Salam. « C’est très important pour moi cette radio, moi aussi j’ai été réfugié pendant cinq ans. On est ici pour dire à tout le monde qu’on peut vivre ensemble. On a vécu beaucoup de difficultés, dont souvent la cause est la religion. Les chrétiens, les yézidis, les musulmans, on doit tous vivre ensemble », explique-t-il dans un français parfait.

L’équipe de Radio Al-Salam. © dav

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Une fenêtre sur le monde

Dans les camps, la plupart des gens tournent en rond, pour eux, la radio est une fenêtre sur le monde, un espace d’évasion. Les déplacés ont tendance à vivre chacun dans leur bulle. Radio Al-Salam se veut un pont entre les communautés en offrant une plateforme d’écoute, de dialogue et de compréhension à tous ceux qui ont connu le déchirement de l’exil, peu importe leur origine, ou leur religion. L’association a distribué des récepteurs aux habitants afin qu’ils puissent suivre les émissions. Cette campagne de distribution a aussi permis de créer un lien d’amitié et de fidélité avec les réfugiés. Pour être compris par un maximum, les programmes sont diffusés en trois langues : en arabe, la langue de beaucoup d’Irakiens et de Syriens, mais aussi en syriaque qui est pratiqué par certains chrétiens d’Orient et en kurde, la langue des habitants de la région. La radio locale émet dans un rayon de 80 km jusqu’aux positions de Daesh. Des ondes de résistance face à l’horreur.

Une programmation « normale » mais pas que…

Une partie des programmes sont « ordinaires » (parce que la vie continue malgré tout) avec les flashs d’infos, la météo, la musique… Mais on retrouve aussi des programmes spécifiques consacrés à la vie dans les camps. Le studio propose également des tables rondes et des émissions quotidiennes entre les réfugiés et les organisations humanitaires qui œuvrent à leurs côtés. L’équipe part plusieurs fois par semaine en reportage dans les différentes zones pour prendre des nouvelles de ces familles, de ces humains qui attendent que se dessine leurs lendemains.

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La vie dans les camps

À travers ses émissions, Radio Al-Salam valorise les activités qui se déroulent à l’intérieur des camps. « On doit encourager les déplacés, on essaye de leur rappeler que ce qu’ils vivent n’est qu’une période et que ça va passer », continue la Française. Certains témoignages sont particulièrement douloureux. « Il y a quelques semaines au camp de Bahrka, j’ai vu un jeune qui m’a raconté que treize personnes de sa famille avaient été tuées par Daesh. Il n’était vraiment pas bien. On était tous choqués », s’émeut Samir. Dans les camps, même si l’horreur, la mort et la souffrance font partie du quotidien, la vie continue et reprend le dessus. « Au camp de Kawergosk, lors de Newroz, le Nouvel-An kurde, les artistes chantaient, faisaient de la musique, jouaient des pièces de théâtre. J’ai rencontré un jeune garçon de 13 ans qui chantait super bien. J’ai appris qu’il avait été sélectionné pour The Voice Arabic au Liban. Malgré tout ce qu’il se passe, les enfants continuent leur vie ».

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Un projet plein d’espoir dans une région incertaine

À Erbil, la vie peut paraitre relativement tranquille. Maguelone explique oublier parfois que Mossoul, (dont une partie est encore aux mains des djihadistes), n’est qu’à quelques kilomètres. Quand nous lui avons parlé, la jeune femme revenait de Qaraqosh où des centaines de chrétiens d’Irak s’étaient rendus pour célébrer les Rameaux dans les ruines d’une église incendiée par les djihadistes pendant l’occupation de la ville. La célébration était sans aucun doute un symbole de renaissance après la barbarie. Cependant, la coordinatrice s’inquiète quant au futur de la région : « Quand Daesh sera enterré, il n’y aura plus d’ennemi commun. On a peur de la recrudescence des problèmes entre sunnites et chiites et entre kurdes et arabes ».

Le dialogue et la réconciliation sont essentiels, même si ce n’est qu’une petite pierre à l’édifice, Radio Al-Salam est un très beau message d’espoir. Samir, lui est bien décidé à continuer le projet jusqu’au bout. « Si un jour, il n’y a plus de réfugiés, on deviendra la voix des minorités ». Définitivement, cette initiative locale a de quoi en inspirer plus d’un.

Si vous aussi, vous voulez suivre Radio Al-Salam, c’est par ici.

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