Paris Match Belgique

Kalvin Soiresse : « Il est urgent de procéder à une réconciliation des mémoires »

Kalvin Soiresse Njall, naguère fondateur du « Collectif Mémoire coloniale et Lutte contre les Discriminations », aujourd'hui parlementaire : « Les non-dits sur les tenants et aboutissants de la colonisation permettent de ne pas remettre en cause le complexe de supériorité des blancs. » | © Ronald Dersin

Société

« Le racisme est nourri par des préjugés et des stéréotypes qui ont été construits par la propagande coloniale. Il faut enfin regarder l’histoire droit dans les yeux, comprendre à quel point le passé influence le présent », dit le parlementaire bruxellois Kalvin Soiresse (Ecolo).  

Les blessures de la colonisation sont importantes. Elles se sont aggravées parce la Belgique ne les a jamais vraiment soignées. L’espace public est truffé d’hommages à des figures coloniales bien plus célébrées, ici par des noms de rues, là par des bustes et des statues, que celles de résistants qui donnèrent leur vie pour la Belgique durant la Seconde Guerre mondiale, que celles de militants pour la paix ou encore de personnages portant des valeurs de concorde, de vivre ensemble. Les Congolais massacrés, exploités, racisés, humiliés ? Aucun monument ne leur demande pardon. Dans le climat tempéré de la Belgique, l’histoire des crimes qui ont été commis a été le plus souvent dite du bout des lèvres. Mais comment croit-on que l’on puisse raconter des millions de morts en chuchotant ? Le climat est tendu. La colère monte, partagée dans des couches de plus en plus larges de la population, surtout chez les jeunes, qui ne supportent plus cette chape de plomb sur un passé qui ne passe pas. A Bruxelles, la majorité affirme vouloir décoloniser l’espace public. Au fédéral, une commission d’enquête « vérité et réconciliation » sera bientôt mise sur pied. Effets d’annonce à à la suite de la grande manifestation « Black Lives Matter » et à quelques jours des célébrations liées au 60e anniversaire de l’indépendance du Congo ou véritable tournant politique ?

Pour introduire cette riche conversation avec Kalvin Soiresse, revenons sur une page d’histoire qui nous dit beaucoup de ce que fut l’entreprise de conquête coloniale. Une affaire exemplative aussi de la difficulté à dire ce passé en Belgique. Elle commence en 1883, à Mpala, sur la rive occidentale du lac Tanganyika, dans l’actuel Katanga. Emile Storms, mandaté par l’Association internationale africaine, une organisation présidée par le roi Léopold II, procédait alors à la conquête de territoires. Ce lieutenant belge disposait d’une puissance de feu qui le rendait « incontestable ». Mpala, un chef local, n’avait pu que le constater. Avant de lui céder son pays, ce dernier déclara à Storms : « Homme blanc, aux objets que tu as débarqués, je vois que tu veux bâtir ici. Comme tu es plus fort que moi, si je te refuse l’autorisation, tu construiras quand même. » Storms s’en était réjoui en ces termes : « D’après tes paroles, je comprends que tu es un chef intelligent. » Le 27 juin de cette année-là, la « soumission » de Mpala fut célébrée par un échange de sang. La cérémonie fut présidée par un autre chef de la région, Lusinga lwa Ng’ombe, qui tint alors ce discours inattendu : « Homme blanc, le serment d’amitié par lequel vous vous liez aujourd’hui doit être sincère. Vous venez au milieu de nous, vous ne pouvez pas nous mépriser. Si vous faites du mal à Mpala ou à l’un des siens, vous mourrez ; si vous lui faites la guerre, vous mourrez, tous les vôtres mourront et votre puissance finira. »

Emile Storms © MRAC

Dans ses carnets, conservés par le musée royal de l’Afrique centrale (MRAC), Storms témoigna à plusieurs reprises de la volonté qui fut sienne d’éliminer ce chef, Lusinga, qui voulait traiter d’égal à égal. En décembre 1883, il l’exprimait ainsi : « (La tête de Lusinga) pourrait bien, un jour, arriver à Bruxelles avec une étiquette, elle ferait fort bonne figure au Musée. » Le 4 décembre 1884, des mercenaires à la solde de Storms attaquèrent le village de Lusinga. Ils tuèrent 125 personnes. Des femmes furent violées. Le récit des faits par Storms laisse entendre qu’il y eut aussi une scène de cannibalisme. Ces criminels ramenèrent la tête du chef Lusinga à Storms, tel un trophée. L’officier belge l’exhiba. On lit dans son journal : « Je fais apporter la tête de Lusinga au milieu du cercle. Je dis : “Voilà l’homme que vous craigniez hier. Cet homme est mort (…) parce qu’il a menti à l’homme blanc”. »

Lorsqu’il revint en Belgique, Storms plaça le crâne de Lusinga dans l’une de ses malles, à côté de deux autres crânes de chefs dont il avait aussi commandité les exécutions. Le 3 mai 1886, les trois crânes furent présentés dans la cadre d’un exposé raciste aux membres de la Société d’anthropologie de Bruxelles. Ces restes humains revinrent ensuite au domicile de Storms, chaussée d’Ixelles, tout près de l’actuel Matonge. Sur la cheminée de son salon, le militaire belge exposa l’autre part de son butin : différents objets, dont des statuettes volées lors de l’expédition criminelle contre Lusinga. Emile Storms est mort en 1918. Dans les années 30, sa veuve fit don au musée du Congo belge – l’actuel MRAC – des statuettes, des trois crânes et de dizaines d’objets, ainsi que de la correspondance et des journaux de Storms. Le crâne de Lusinga et ceux de ses compagnons d’infortune ne furent jamais exposés, tandis que les statuettes furent vite considérées comme des « trésors » du musée de Tervuren. En 1964, les crânes furent transférés à l’Institut royal des sciences naturelles de Belgique (IRSNB). On les plaça dans des boîtes. Des oubliettes, en fait.

« Dans les moteurs de recherche, il n’y avait alors qu’un seul « Lusinga » : un joueur de foot exerçant ses talents en France »

En 2001, un conservateur du MRAC (Boris Wastiau, qui dirige aujourd’hui le musée d’Ethnographie de Genève) commença à étudier la question délicate de l’origine des objets exposés à Tervuren. Lors de l’expo « Exit Congo Museum », il évoqua l’histoire de Storms, timidement, sans aborder la question des restes humains. Entre 2000 et 2004, un étudiant en histoire qui fut ensuite engagé par le musée de Tervuren, Maarten Couttenier, s’intéressa aussi, dans le cadre d’une recherche doctorale, à l’affrontement entre Storms et Lusinga et aux crânes ramenés par le militaire en Belgique. Mais, durant ses quatre ans de recherches, personne ne l’informa de la présence des restes de Lusinga au musée des Sciences naturelles de Bruxelles ! « La localisation de ces crânes avait été tellement invisibilisée que même des recherches doctorales remarquablement approfondies au musée n’avaient pas abouti à leur découverte », commentera plus tard Boris Wastiau. In fine, la découverte de la présence du crâne à Bruxelles par Wastiau n’eut lieu qu’au début novembre 2005. Dans un silence total, sans remous, sans débat, sans faire l’objet d’aucune publication.

Le crâne de Lusinga conservé dans un musée à Bruxelles. © Ronald Dersin

Toutefois, au sein du musée de Tervuren, quelques personnes avaient connaissance de cette trouvaille dérangeante. Avant de changer d’air et d’aller travailler en Suisse, Wastiau avait en effet laissé quelques notes relatant ses recherches sur des « histoires difficiles ». « Son manuscrit circulait. Dans nos murs, une dizaine personnes étaient au courant », nous raconte une source au sein du MRAC. En janvier 2009, Wastiau évoqua enfin publiquement l’ensemble de ses découvertes, y compris celle du crâne de Lusinga, lors d’un colloque de l’American Historical Association à New York : un discours prononcé en anglais pour un public de spécialistes à des milliers de kilomètres de Bruxelles… qui ne connut aucun écho en Belgique.

C’est en 2009 également qu’une première photo du crâne de Lusinga sera publiée par Maarten Couttenier, devenu collaborateur du musée de Tervuren. Une illustration parmi d’autres dans un article sur l’histoire de l’anthropologie physique. En page 111 (sur 178) d’un catalogue d’une exposition intitulée « L’Homme exotique ». Cette expo fut présentée en Hollande et, pendant un été, à Gand… mais jamais au MRAC. Une publication discrète. Presque un chuchotement. Elle passa inaperçue. Le crâne de Lusinga, certes retrouvé, certes photographié, demeurait muet pour le grand public. Les questions éthiques qu’auraient dû suggérer la conservation des restes d’un homme assassiné, et l’exposition dans un musée belge des objets qui lui avaient été volés, demeuraient inaudibles pour la société. En 2017, de rares initiés apprirent que le discours de Wastiau prononcé en 2009 à New York venait d’être publié en anglais : un texte noyé parmi d’autres dans un ouvrage spécialisé, pour ne pas dire inaccessible, diffusé par une université américaine. Un livre introuvable en Belgique.

En mars 2018, Paris Match constata que cette histoire, qui n’était pourtant pas anodine, était totalement inconnue de l’opinion et des médias. Dans les moteurs de recherche sur le net, il n’y avait alors qu’un seul « Lusinga » : un joueur de foot exerçant ses talents en France. L’autre Lusinga, celui qui avait osé se confronter au colon Storms, n’existait pas. Aucune occurrence ! Nous avons donc décidé de rendre cette histoire accessible au grand public. Cela provoqua un choc à Tervuren. Lors de la réouverture du musée, fin de cette année-là, la présentation du butin de Storms fut modifiée, des étiquettes abordant enfin le contexte criminel de la collecte des objets présentés. Pour autant, les questions éthiques posées par cette affaire sont loin d’avoir été tranchées, et ont d’ailleurs été très peu débattues.

Récemment, le buste de Storms à Ixelles a été couvert de peinture rouge par des activistes. © Olivier Pollet

In fine, rien n’a vraiment bougé : les statuettes sont toujours dans les vitrines de Tervuren et les crânes, dans leurs boîtes au musée des Sciences naturelles. Fin mai, le bourgmestre d’Ixelles a fait connaître son intention de faire « déboulonner » le buste de Storms trônant depuis des décennies square de Meeûs. Et les partis de la majorité en Région bruxelloise ont annoncé leur intention de « décoloniser l’espace public ». Début juin, plusieurs associations de la diaspora congolaise ont décidé de faire du 4 décembre (jour de l’attaque contre Lusinga) la « Journée internationale de commémoration des morts coloniaux du Congo ».

« Cette image de résistance déconstruit complètement la propagande coloniale, qui a toujours présenté les colonisés comme des personnes passives »

Paris Match. L’histoire de l’affrontement entre Storms et Lusinga n’est-elle pas exemplative de la manière dont on raconte, ou dont on ne raconte pas l’histoire coloniale en Belgique ?

Kalvin Soiresse. Cette histoire, en effet très parlante, est celle d’une invisibilisation. Le buste de Storms qui se trouve dans un square d’Ixelles ne dit rien des faits. Dans les livres d’histoire, il n’y aucun chapitre sur Lusinga et, pendant longtemps, les objets qui lui ont été volés furent présentés dans un musée sans qu’on prenne la peine de préciser leur origine criminelle. Ne parlons même pas des crânes, mis dans une sorte d’oubliette. Ce phénomène d’invisibilisation n’est pas spécifique à cette affaire. L’histoire de la résistance africaine aux envahisseurs venus d’Europe a été largement occultée par le récit colonial.

Ce n’est pas le seul voile qui a été placé sur ce passé ?

Non, il y en a des tas. On nous assène des vérités toutes faites qui semblent faire appel au bon sens : « Ce n’était pas tout à fait bien, mais ce n’était pas tout à fait mal. » On relativise : « Il y a eu des massacres, mais on a construit des hôpitaux. » A vrai dire, ça ne passe pas. Ça ne passe plus. Et surtout pas auprès des jeunes générations qui s’informent. Comment peut-on « relativiser » des millions de morts ? C’est abject.

La propagande coloniale a aussi alimenté cette contre-vérité selon laquelle la « civilisation » n’existait pas en Afrique avant la conquête européenne ?

Et c’est un mensonge qui a la vie dure ! Il suffit pourtant de se rendre sur le site de l’Unesco pour lire l’histoire de l’Afrique précoloniale en huit tomes. Au XIVe siècle, il y avait déjà des universités au Mali, dans lesquelles des Européens, des Espagnols de Cordoue, venaient étudier. De même, en Belgique, on ne raconte pas l’histoire du royaume Kongo, on oublie comment on a réduit en cendre le magnifique royaume Kuba. Par contre, on n’oublie pas d’exposer à Tervuren les œuvres d’art volées aux Kuba.

Quelle est la vertu de dire toute l’histoire ?

Les perspectives sont alors complètement modifiées, les vérités toutes faites remisées au placard. Raconter l’affrontement entre Storms et Lusinga met en lumière le fait que les Africains, les Congolais en particulier, ont été des acteurs de leur propre histoire. Cette image de résistance déconstruit complètement la propagande coloniale, qui a toujours présenté les colonisés comme des personnes passives, tellement « arriérées » qu’elles n’avaient même pas, voyez-vous, la capacité de comprendre et donc de contester leur asservissement. Lorsque Lusinga préside l’échange de sang, il met Storms en garde. C’est une façon de montrer sa souveraineté. Cela annonce les luttes pour l’indépendance qui auront lieu plus tard. Cela renvoie aussi – mais va-t-on enfin le voir ? – aux actes de résistance que des Belges parmi les plus courageux ont déployés pendant les deux guerres alors que leur pays était occupé par les Allemands. Lusinga a marqué son intention de rester souverain dans son pays et a décidé lui-même de son destin. Il est le premier maillon d’une longue chaîne de résistance qui conduit jusqu’à Lumumba.

Lire aussi >Lusinga… Et 300 autres crânes d’Africains conservés à Bruxelles

On constate des parallèles fascinants entre les figures de Lusinga et de Lumumba : la prise de parole du chef tabwa au plein milieu d’une cérémonie évoque le discours inattendu de Lumumba, le 30 juin 1960, qui provoqua la stupeur des officiels belges ?

En effet, le jour de l’indépendance, à la surprise du roi Baudouin, Lumumba déclara : « Nous avons connu les ironies, les insultes, les coups que nous devions subir matin, midi et soir, parce que nous étions nègres. (…) Nous avons connu que nos terres furent spoliées au nom de textes prétendument légaux qui ne faisaient que reconnaître le droit du plus fort. (…) Nous allons supprimer efficacement toute discrimination quelle qu’elle soit et donner à chacun la juste place que lui vaudront sa dignité humaine, son travail et son dévouement au pays. » On retrouve les mêmes thématiques de souveraineté et d’égalité à 75 ans d’intervalle. La filiation est évidente : Lumumba est un héritier en droite ligne de Lusinga. L’histoire de ce chef dont on coupa la tête pour la conserver tel un trophée à Bruxelles brise l’idée reçue selon laquelle des leaders africains fiers et debout ne seraient nés que dans les années 50, tels des fruits défendus des écoles créées par le colonisateur. De toute manière, au Congo, l’émancipation par l’enseignement était très relative puisque, dans cette société inégale qui pratiquait la ségrégation, l’université n’était pas prévue pour le colonisé.

Le discours inattendu de Pqtrice Lumumba, le 30 juin 1960. ©(BELGA ARCHIVES)

Ces deux résistants ont fini par être assassinés. C’est un autre point commun ?

Il y avait chez Lumumba – et j’ai la conviction que ce fut aussi le cas pour Lusinga – cette volonté d’aller jusqu’au bout, cette idée que sa mort allait servir une cause plus grande que sa propre vie. Quand on lit la mise en garde de Lusinga lors de l’échange de sang, on comprend qu’il se met en danger face à un conquistador en quête de pouvoir absolu. Mais on perçoit aussi une intuition politique. Lusinga anticipe. Il comprend que cet « accord » entre Storms et Mpala est factice et que l’envahisseur va ensuite étendre toujours plus sa domination. Avec courage, il avertit le colon qu’il ne se laissera pas faire. On retrouve cette même capacité d’anticipation chez Lumumba dans son discours du 30 juin. Il démontre qu’il n’est pas dupe, qu’il a déjà bien décodé le projet néocolonialiste. Comme celui de Lusinga, son discours était une mise en garde. Il disait à l’ancien colon : « C’est notre souveraineté et c’est à nous de la gérer. » Même cause, même résultat : il a été liquidé. Toutefois, son histoire a nourri la fierté des générations suivantes.

« Les non-dits sur les tenants et aboutissants de la colonisation permettent de ne pas remettre en cause le complexe de supériorité des blancs »

Dans les moteurs de recherche, avant la publication de Paris Match en 2018, il n’y avait qu’un seul Lusinga référencé, un joueur de football exerçant ses talents en France. De même, avant l’ouvrage du chercheur indépendant Ludo De Witte sur l’assassinat de Lumumba, les dessous de cette élimination politique étaient restés dans l’ombre. D’autres pages officielles de l’histoire coloniale sont-elles encore écrites avec des pointillés qui restent à relier ?

J’en suis persuadé. Il faut en finir avec le déni colonial. Il suffit de se promener à Bruxelles pour se rendre compte de l’ampleur du phénomène ; d’observer tous ces monuments, ces noms de rues et de bâtiments qui renvoient à l’époque de la colonie sans que rien ne l’indique aux citoyens ou aux touristes qui se baladent dans la ville. A ce déni, il ne faut d’ailleurs pas en opposer un autre : à l’époque des faits, tous les Belges n’étaient pas liés au fait colonial et beaucoup de personnes ont dénoncé cette entreprise inhumaine et prédatrice. Plus le font encore aujourd’hui. Le devoir de mémoire est essentiel. Je le répète, il favorisera une société plus harmonieuse. De plus, et beaucoup s’en rendent compte aujourd’hui, cette conquête coloniale a surtout enrichi certaines familles mais le fardeau des fautes commises doit ensuite être porté par tous. De plus en plus de Belges sont mal à l’aise avec ce passé.

Où en est ce projet de commission scientifique qui, à l’initiative du Parlement, devrait faire la lumière sur tous les aspects de l’histoire coloniale ?

Cela fait des années que des élus de mon parti déposent des textes au Parlement pour réclamer cela. Ils l’ont encore fait ces jours-ci. Il y a un accord d’Ecolo, du PS, du sp.a, de Groen et du PTB sur ce point. D’autres rejoignent le mouvement. Cela dure depuis trop longtemps, il est urgent de procéder à une réconciliation des mémoires.

En quoi ces non-dits sur le passé colonial ont-ils des conséquences actuelles ?

Le racisme se nourrit des préjugés et des stéréotypes qui ont été construits par la propagande coloniale. Il faut oser regarder enfin l’histoire droit dans les yeux, pour dévoiler à quel point ce passé influence le présent. L’image du noir soumis a été entretenue, celle du noir résistant a été gommée. On ne s’imagine pas à quel point ces représentations fabriquées de toutes pièces affectent encore les générations actuelles. Elles créent des problèmes identitaires extrêmement douloureux. Des personnes souffrent d’une image dégradée. Parfois, à force d’insultes, elles finissent par l’intérioriser. Comme tant d’autres, j’ai vécu cela et je le vis encore. Récemment, alors que je prenais part au débat sur le buste de Storms, on m’a traité de « cannibale ». Alors que j’étais enseignant, j’ai souvent dialogué avec de jeunes afro descendants qui étaient mal dans leur peau, qui éprouvaient un malaise quant à la manière dont on présentait leur histoire. Mettre à jour le fait que les Africains ont résisté à la colonisation, c’est aussi donner aux afro-descendants qui vivent en Belgique une autre perception d’eux-mêmes.

Voulez-vous dire que la propagande perdure insidieusement, entretenant toujours des images de dominés et de dominants ?

1896. Image raciste : Footit « lave » le clown « Chocolat » © Domaine public

Exactement. Le noir dominé et passif. Les non-dits sur les tenants et aboutissants de la colonisation permettent de ne pas remettre en cause le complexe de supériorité des blancs. On se contente de phrases toutes faites : « Dans la colonisation, il y a eu du mauvais, mais aussi du bon. » Fin du débat. Il s’agit d’images d’Epinal. On raconte toujours la même histoire dans laquelle le colonisé a un rôle bien précis, bien formaté. On entretient une représentation fausse du colonisé correspond parfaitement à celle que l’on se fait du noir dans la société belge d’aujourd’hui (voir les enquêtes Unia de 2011 et 2017) : il est gentil et sympathique, mais il n’est pas très malin et fort paresseux. On peut donc continuer à lui botter le c… avec beaucoup d’empathie, comme Foottit s’occupait du derrière du clown Chocolat dans des spectacles de cirque et de music-hall fort appréciés à la fin du XIXe siècle.

« Quand on n’est pas victime du racisme, on ne se rend pas compte de ce que cela représente au quotidien »

Mesure-t-on bien la charge mentale qui est celle de la personne racisée ?

Je ne crois pas. Quand on n’est pas victime du racisme, on ne se rend pas compte de ce que cela représente au quotidien. Cela peut avoir de très graves conséquences en termes de dégradation de l’image de soi. Sans parler de tous les obstacles qui se placent sur le chemin d’une existence. Dans le domaine de l’emploi, dans le domaine du logement, il faut chercher cinq fois, dix fois plus qu’un Blanc. Par contre, il faut se promener trois fois moins qu’un Blanc pour être l’objet d’un contrôle policier. Quand on est victime de racisme, on est touché au plus profond de soi-même et on tombe malade. On se dit d’abord que ce n’est pas grave, mais, en fait, on intègre ce poison. Personnellement, j’ai appris à guérir de cela en militant.

Mais il y a aussi des victimes du racisme qui n’ont pas cet exutoire. Chez elles, la colère monte ?

C’est évident. Ces dernières années, diverses associations regroupant des afro-descendants ont agrégé les colères individuelles pour les transformer en revendications collectives. Ainsi, depuis dix ans, la puissance du message a toujours été plus forte, décuplée il est vrai, par l’impact des réseaux sociaux. Le monde politique doit prendre conscience qu’il a maintenant affaire à une nouvelle génération afro-descendante moins complexée, qui ne veut plus accepter les coups sans broncher, en ravalant sa colère. Il y a là une grande détermination qui m’impressionne. Or la détermination précède les victoires.

Lire aussi >Musée royal de l’Afrique centrale : les non dits de la collection « Rom »

Pour la Belgique, l’examen critique de son passé colonial est devenu incontournable ?

Oui, c’est une démarche qui nous permettra de vivre plus harmonieusement. C’est l’intérêt de tous. Je suis dans cette lutte depuis une dizaine d’années et jamais je n’ai senti une telle atmosphère. Le mot « insurrection » est sans doute trop fort, mais je parlerais bien d’un soulèvement des consciences qui invite nos institutions à réagir. Il n’y a pas que l’histoire qu’on ne dit pas, que « l’affaire Floyd », que les discriminations au logement, que les discriminations à l’emploi, que les violences policières sur les personnes racisées, que les insultes périodiques… Il y a tout cela en même temps. Il y a un racisme systémique, structurel. La coupe est pleine. Mais il y a aussi de l’espoir, car, en parallèle, cela commence à vraiment bouger sur le plan institutionnel. En Fédération Wallonie-Bruxelles et dans la Région de Bruxelles-Capitale, les accords de gouvernement en témoignent. Pour la première fois, il est prévu de se livrer à un travail de décolonisation de l’espace public. La ministre de l’Enseignement a annoncé qu’elle rendrait l’enseignement sur la colonisation obligatoire dans le secondaire. Ces cours commenceront dès le tronc commun. On sera évidemment attentifs aux référentiels qui seront donnés aux professeurs, mais, incontestablement, il y a des choses qui vont dans le bon sens.

Quel enseignement le monde politique doit-il tirer de la grande manifestation Black Lives Matter qui s’est déroulée le 7 juin dernier à Bruxelles ?

Dans la manifestation, il y avait des gens de toutes les couleurs, de toutes les origines, de tous les milieux. Le fait qu’il y ait eu tellement de monde en période de Covid témoigne d’un grand appel de la société civile, qui exige des politiques qu’ils ne considèrent plus le racisme comme une question secondaire. La Belgique a pris beaucoup de retard. En 2001, à Durban, dans le pays de Nelson Mandela, notre pays a pris l’engagement de concevoir un plan interfédéral de lutte contre le racisme. Chaque jour qui passe sans que cela soit mis en œuvre est une trahison de ces promesses. Dix-neuf ans après Durban, on ne dispose pas toujours du début de quelque chose en la matière. Je trouve cela ahurissant.

N’est-ce pas aussi irresponsable ?

Oui, parce que cela désespère les personnes qui souffrent du racisme. Une population qui est aussi touchée par des problèmes d’emploi, de précarité. Finalement, cela débouche sur des problèmes d’affiliation citoyenne. Quand des gens ont l’impression d’être traités comme des citoyens de seconde zone, quand on ne tient pas compte de la lutte contre le racisme, ils se sentent déshumanisés. Des afro-descendants, des personnes d’origine maghrébine ou d’origine turque m’ont déjà montré leurs papiers en me disant : « J’ai la carte d’identité, mais je ne me sens pas belge. » Ce ne sont pas des antibelges, ils ont grandi ici, ce sont des personnes qui se sentent abandonnées par le système, qui sont atteintes dans leur dignité. Quand on est Blanc, c’est très difficile de comprendre ce que cela représente d’être victime du racisme. Le « racisé » a parfois le sentiment de n’être même pas considéré tel un humain comme les autres.

« Il faut laisser la place à d’autres témoignages, assurer la pluralité des mémoires »

Le monde qu’il y avait sur la place Poelaert ne donne-t-il pas l’espoir d’une évolution de notre société ?

Oui, bien sûr, et surtout c’est un immense cadeau pour les décideurs politiques, qui doivent maintenant se montrer à la hauteur de celui-ci.

Des milliers de personnes rassemblées le 7 juin 2020 à Bruxelles pour dire non au racisme © BELGA PHOTO NICOLAS MAETERLINCK

Un cadeau ? En quel sens ?

Malgré la colère, malgré les souffrances accumulées, malgré la chape de plomb de cette histoire coloniale qu’on ne dit pas au risque de laisser perdurer la contamination des esprits par les stéréotypes racistes, malgré tout, les manifestants sont restés dignes et non violents. C’est une chance pour nous, politiques, d’être confrontés à des citoyens responsables qui nous demandent simplement de faire notre métier. Je n’aurai qu’un mot pour ces casseurs qui n’avaient rien à voir avec les organisateurs de la manifestation : ce sont les idiots utiles du système. Nous, politiques, devons comprendre que cette manifestation a été un moment démocratique et citoyen formidable qui nous incite à avancer sur la question de la lutte contre le racisme. Et cela passe notamment par un traitement approfondi de la question de l’histoire et de la mémoire coloniales, car il faut extirper le mal à la racine.

Lire aussi >Musée de Tervuren : un masque tellement « emblématique »

Vous vous êtes réjoui de la disparition annoncée du buste de Storms qui trône toujours au square de Meeûs. Par ailleurs, une pétition réclamant le déboulonnement de toutes les statues qui célèbrent Léopold II a reçu des dizaines de milliers de signatures. Peut-on se contenter de faire disparaître les traces d’un passé encombrant ? Dans certains cas, n’y aurait-il pas avantage à contextualiser des monuments pour faire parler l’espace public ?

Les statues de Léopold II sont taguées, renversées, contestées. © Ronald Dersin.

Comme beaucoup de jeunes, avant de m’engager dans la lutte décoloniale, j’avais la volonté de tout déboulonner. Toutefois, quand je suis devenu guide décolonial et enseignant, je me suis rendu compte de la vertu pédagogique de l’espace public. En organisant des visites commentées de ces monuments j’ai fait d’innombrables rencontres marquantes. J’ai été touché par l’émotion de ces participants de toutes origines qui finissaient par s’effondrer en larmes en découvrant des pans méconnus de l’histoire coloniale. Ce patrimoine peut donc être un outil de lutte contre le racisme, pour autant que la signalétique soit bien faite. Cette contextualisation est au centre de la résolution (à la suite d’une initiative du groupe Ecolo), qui vient d’être déposée par la majorité (DéFI, Ecolo, PS, Open Vld, one.brussels-sp.a, Groenau Parlement bruxellois. Il n’est pas question de tout raser, mais a-t-on vraiment besoin de 70 monuments pour célébrer Léopold II dans la capitale ? Il faut laisser la place à d’autres témoignages, assurer la pluralité des mémoires, donner aussi la place à ceux qui ont voulu résister à la colonisation. Mais, bien entendu, personne ne pense à démolir le Cinquantenaire ! Par contre, il serait intéressant de trouver le moyen de mieux lui faire dire ce qu’il est. Voire de le transformer, par exemple en faisant appel à des artistes. Quoi qu’il en soit, il faudra faire des choses très visibles, qui participent au travail de mémoire. L’idée de la majorité bruxelloise est de lancer un groupe de pilotage composé d’historiens, de citoyens et d’associations pour mener une réflexion collective sur le sujet.

Est-ce cohérent avec la décision qui a déjà été annoncée de « déboulonner » le buste d’Emile Storms ?

Quand on veut faire avancer une lutte, il faut aussi des gestes forts et symboliques. Vu le haut degré de criminalité du monsieur, son implication directe dans les crimes qui ont été commis, je pense que cela participe aussi de l’intention de faire passer un message.

En Belgique, existe-t-il un monument qui demande pardon aux victimes de la colonisation ?

Non, il n’y en a aucun, mais Storms et d’autres vont libérer de l’espace.

Malgré la révélation de l’histoire de Lusinga au grand public, le butin de Storms est toujours à la même place : les statuettes au musée de Tervuren, les crânes au musée des Sciences naturelles.

J’ai parlé des espoirs qu’on peut entretenir, d’un tournant. En même temps, on ne peut nier l’ampleur du problème. L’Etat belge commence seulement à sortir de sa torpeur coloniale. Il n’est pas encore totalement guéri de son conservatisme. Alors que tous les éléments du débat sont sur la table, il tarde à en faire ce qu’il faut. Ce qui frappe, c’est cette capacité à laisser passer la tempête pour finalement ne rien décider. Il me semble évident que les descendants de Lusinga et/ ou la communauté à laquelle il appartenait doivent pouvoir récupérer ses restes. Mais rien ne bouge depuis deux ans. J’ai l’impression que le traitement de cette affaire par certains décideurs politiques belges renvoie à un complexe de supériorité qui se traduit par de la condescendance. A un dossier qui intéresse notre humanité, on a répondu par des arguties juridiques sur l’inaliénabilité des propriétés de l’Etat belge. Ce dossier qui pose des questions éthiques essentielles aurait dû avoir une urgence certaine, susciter la formulation de regrets, d’excuses officielles. Mais il n’y a eu qu’un frémissement avant que ne se remette en place la chape de plomb. Je ne comprends pas que le monde politique belge dans son ensemble n’ait pas encore pris la mesure de ce que nous raconte l’histoire du crâne de Lusinga. Au niveau fédéral, la volonté politique de décoloniser a été bien trop faible pendant trop longtemps. Cependant, il semble que cela commence à bouger. Dans le cadre de la négociation d’une prochaine majorité à ce niveau de pouvoir, il faudra que les questions de la mémoire coloniale et du racisme fassent partie des points prioritaires. C’est essentiel en termes de citoyenneté, de respect et de dignité pour l’ensemble des personnes qui vivent en Belgique.

CIM Internet