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Julie et Melissa, 25 ans après : Ce qu’on a oublié

Il y a 25 ans, jour pour jour, Julie et Melissa étaient enlevées à Grâce Hologne, près de Liège. | © Belga

Société

Ce texte, je vous le livre comme un témoignage, un ressenti. 25 ans après l’enlèvement de Julie et Melissa. Sans doute trouvera-t-on que je ne suis pas assez consensuel… 

« N’oubliez pas ! » : tel était le slogan qui s’affichait naguère au-dessus du pont de l’E42 à Grâce-Hollogne, à côté des regards innocents de Julie et Melissa, ces enfants qui auront définitivement 8 ans. Pourtant, j’ai le sentiment qu’on a tout oublié, à tout le moins qu’on ignore désormais l’essentiel de ce que fut cette affaire d’Etat, lui donnant parfois l’allure d’un fait divers. Un énorme fait divers, certes, mais un fait divers tout de même. Aujourd’hui, certains réduisent l’histoire de cet enlèvement et de ceux qui suivirent – An, Eefje, Sabine, Laetitia – aux actes d’un monstre qui kidnappait, séquestrait et violait des enfants avec la complicité de sa « femme soumise » et de deux ou trois barjots. Une version réconfortante car, comme dans la fable du grand méchant loup, la bête féroce a finalement été mise hors d’état de nuire. Non par un chasseur, bien sûr. Par de bons policiers qui lui ont fait avouer ses crimes. Rideau.

En simplifiant ainsi le récit de ce que fut l’affaire des enfants disparus, il est tout à fait impossible d’encore comprendre le tsunami qu’elle provoqua dans la société belge. Comme si les 300 000 marcheurs d’octobre 1996 étaient descendus dans la rue pour se contenter de dire : « Sus au monstre ! »… J’imagine que le mobile de la « Marche blanche » doit sembler bien indéchiffrable pour les moins de 30 ans. Mais pourquoi donc un pays tout entier s’est-il senti concerné, pourquoi plus par cette affaire que par une autre ? Tant il est vrai que dans les années 1990 – et cela n’a pas changé –, ce monde ne manquait déjà pas de drames horribles, de faits criminels sordides, de misère et de malheurs, enfin de toutes ces matières que nous, les journalistes, nous malaxons, nous maltraitons parfois, au nom du droit de savoir. Pourquoi donc ce dossier Dutroux interpella-t-il plus que tout autre ?

On peut évoquer le caractère horrible des crimes commis par un psychopathe et le fait que ses victimes étaient des enfants sans que cela soit suffisant à expliquer ce que fut cet inédit émoi des Belges. Ce sentiment d’empathie exceptionnel pour le combat mené par les parents des enfants disparus s’est construit dans l’inconscient collectif avant même que l’on interpelle une ordure et ses complices ; il s’est nourri de ces mois qui ont précédé les arrestations d’août 1996, de ce temps affreux où les visages de Julie et Melissa trouvaient plus facilement place sur de petites cartes distribuées par des bénévoles que dans les pages de la presse nationale. Pour comprendre ce qui a conduit les marcheurs blancs dans les rues de Bruxelles, il faut aussi n’avoir pas oublié les dysfonctionnements policiers et judiciaires, cette époque où les disparitions d’enfants étaient traitées avec une certaine inhumanité institutionnelle, comme des faits divers d’une importance relative.

« On ne fait pas tout ce qu’il faudrait pour retrouver nos enfants, on les recherche comme si le temps ne comptait pas, comme s’ils étaient déjà morts »

Se souvenir, oui mais tout passe, le temps efface les traces, la mémoire s’effiloche, les témoins disparaissent. Le 24 juin 1995, Julie et Melissa ont été enlevées près d’un pont qui ne ressemble plus à ce qu’il était à l’époque. Elles avaient emprunté une rue qui a été supprimée pour cause de réaménagement urbain ; ce chemin de Fexhe où elles avaient été aperçues, rentrant dans la voiture d’un inconnu, par une vieille dame qui n’est plus, une vieille qui vivait dans une maison qui a été démolie. Il reste la mémoire de ceux que cette tragédie a détruits, des familles endeuillées. Il reste aussi quelques témoignages de ceux qui ont assisté, de bonne volonté mais bien trop impuissants, à ce véritable fiasco judiciaire ; j’ai été de ceux-là. J’ai été ce jeune journaliste, plein d’illusion encore sur la force du « 4ème pouvoir. Cela s’est passé il y a 25 ans mais je me souviens très bien. De tout. Des horreurs et de l’injustice. Comment oublierais-je l’été 1995 et les mois qui suivirent ? Comment pourrais- je rester silencieux, même autant d’années plus tard ? Les années écoulées n’ont rien effacé de l’effroi que je ressentis en écoutant les appels désespérés des parents de Julie et Melissa.

Melissa Russo et Julie Lejeune.

Je me vois dans la maison de Grâce-Hollogne face à Carine, Louisa, Gino et Jean-Denis. Ensemble, ils crient leurs inquiétudes, s’adressant à la conscience de ceux qui ont encore le pouvoir de changer le cours de cette tragédie : « On ne fait pas tout ce qu’il faudrait pour retrouver nos enfants, on les recherche comme si le temps ne comptait pas, comme s’ils étaient déjà morts. » Début décembre 1995, je reviens encore dans cette maison où les Russo me disent : « C’est évident que nous conservons l’espoir de retrouver un jour Julie et Melissa ! Comment pourrait-on encore vivre autrement ? Tant qu’il n’y a pas de mauvaises nouvelles, nous voulons croire que les petites sont encore en vie… » Et, à ce moment, elles sont encore en vie !

« Le 20 mars 1996, Dutroux sort de prison. Pendant sa captivité, Martin n’a rien fait pour aider les enfants séquestrés dans la cave de Marcinelle »

A ce même moment, les petites filles de Grâce-Hollogne se trouvent enfermées dans un sinistre cachot, tout près du centre-ville de Charleroi, sous la « garde » de Michelle Martin, la fidèle épouse et complice de Dutroux. A ce moment, ce déchet de l’humanité est emprisonné depuis le 6 décembre 1995 pour une affaire de vol. Martin pourrait libérer les enfants. Elle ne le fait pas. Elle ne les ne nourrit même pas. Elle ne se rend dans la maison de Marcinelle que pour nourrir ses chiens. Je me souviens de ce que me déclarèrent les Lejeune pendant cet hiver 1995 : « On peut tout imaginer. Et si elles étaient quelque part en Belgique ? »

Le 20 mars 1996, Dutroux sort de prison. Pendant sa captivité, Martin n’a rien fait pour aider les enfants séquestrés dans la cave de Marcinelle. Le couple de pervers se reforme. Ils copulent dans la maison de Marcinelle où règne l’odeur des déjections de leurs chiens, se confondant avec la merde qui jonche le sol. Ensuite, ils se rendent dans la cave. Ils déclarent tous les deux qu’ils retrouvent Julie et Melissa mourantes. Dutroux, ce salaud, affirmera plus tard qu’il a joué au « médecin » pour sauver Melissa… Il va bientôt enterrer les petites filles à l’aide d’une pelleteuse à Sars-la-Buissière. Dans la même fosse, en novembre 1995, Dutroux a déjà jeté l’un de ses complices, un certain Bernard Weinstein, sans doute le type qui, à la même époque, l’avait aidé à ensevelir An et Eefje, enlevées à la Côte belge en août 1995.

Je revis les heures passées, durant le temps du déni collectif, à écouter les parents de Julie et Melissa. Cela se situe avant l’arrestation de Dutroux et quand je publie leurs paroles d’espoir, certains confrères me suspectent d’entretenir un « égarement causé par la douleur ». Ils raillent mon intérêt pour des familles éplorées que j’accompagne sur une « voie sans issue ». A ce moment, beaucoup de personnes dans le milieu judiciaire, dans la police et dans la presse, mais aussi d’une manière plus générale dans l’opinion, ont déjà enterré les petites. Mentalement, ils ont classé l’affaire bien avant que les victimes aient rendu leur dernier souffle.

Jusqu’aux arrestations d’août 1996, ceux qui laissent les parents crier dans le désert sont bernés par la communication du Procureur général de Liège, un magistrat qui monte régulièrement au créneau pour défendre la forteresse justice. Avec son air bonhomme, Léon Giet s’inscrit systématiquement en faux contre les critiques des parents en colère, présentés alors comme des personnes en « souffrance », comprenez « un peu à côté de leurs pompes ». Il ne faut surtout pas que la population s’imagine que, dans un tel dossier, tout n’est pas tenté pour aboutir.

Le bras de fer des parents de Julie et Melissa avec la justice dure quatorze mois. A cette époque, je croise parfois ces enquêteurs qui jouent au chat et à la souris avec les familles. Ne répondant pas aux nombreuses questions qu’elles leur posent. Ou alors de manière elliptique, énigmatique, voire contradictoire. Il y a de la morgue chez ces gens-là. De la suffisance. Le secret de l’instruction offre à certains flics un pouvoir dont ils abusent. Certes, deux ou trois gendarmes parlent plus aux parents, ils semblent plus humains. Il apparaîtra plus tard que ce sont ceux-là qui leur ont le plus menti. Insondable nature de l’homme, surtout de celui qui, sous le couvert de l’uniforme, se sent investi d’une part de pouvoir.

« Le temps passe dans la douleur. Les bévues et les mensonges de certains policiers s’accumulent »

Je partage encore l’indignation profonde des parents de Julie et Melissa me racontant leurs rares et traumatisantes rencontres avec la juge d’instruction. « Une femme qui fonctionne sous Windows », me dit Gino Russo dès juillet 1995. Pour les moins de 30 ans, je traduis : à l’époque « Windows », les ordinateurs, c’est encore quelque chose de compliqué, de difficilement accessible. J’entends encore l’émotion teintée de colère qui traverse la voix des mamans de Julie et Mélissa, évoquant leur rencontre avec une substitute du procureur du Roi, à quelques jours de Noël 1995, c’est-à-dire à un moment où ne sachant rien du destin de leurs petites, elles espèrent encore qu’elles soient en vie… Mais que leur dit ce magistrat, tel un éléphant dans un magasin de porcelaine ? « Sincères condoléances ». Brutalité institutionnelle.

Le temps passe dans la douleur. Les bévues et les mensonges de certains policiers s’accumulent. Après An et Eefje, et malgré la grande estime que porte l’état-major de la gendarmerie à son « Bureau central de renseignement », malgré son envie de promouvoir sa « cellule disparition » récemment créée, les rapprochements pourtant évidents entre toutes ces affaires d’enlèvements ne débouchent sur aucune action efficace ; Marc Dutroux et consorts font ce qu’ils veulent. Pour qu’il y ait enfin des arrestations, il faudra que Dutroux soit livré sur un plateau à la justice, grâce aux témoignages d’une bonne sœur et d’un jeune homme ayant relevé partiellement le numéro de plaque de sa camionnette à Bertrix, le 9 août 1996, jour de l’enlèvement de Laetitia Delhez.

Août 1996, les larmes et les sourires mêlés des petites Sabine et Laetitia font le tour du monde. A la télé, j’observe le visage de l’homme arrêté. Ce Dutroux n’a même pas la tête d’un monstre. D’autres noms tombent. Martin, Lelièvre. Nihoul. Je sursaute, j’ai déjà enquêté sur cet escroc patenté en 1989. Je ressors le dossier, je réanime des contacts, je découvre les partouzes qu’il organisait, notamment au château de Faulx-les-Tombes. Mais ce que je retiens plus de ces jours-là, c’est mon arrivée chez les Russo, peu après la découverte des corps de Julie et Melissa. Il n’y avait pas de mots à dire, je n’en ai toujours pas à écrire. Etat de choc.

Mortes d’avoir été maltraitées, mortes d’avoir été violées, mortes d’avoir été affamées, mortes des crimes commis par une association de malfaiteurs, tout cela c’est vrai. Mais « l’affaire Dutroux », c’est encore autre chose. Julie, Melissa, An et Eefje sont aussi mortes d’avoir été oubliées. Non pas par leurs parents, mais par des institutions policières et judiciaires qui n’ont jamais géré les recherches comme il aurait fallu.

« Ce fut aussi l’histoire d’une suffisance, d’une insupportable condescendance de la justice à l’égard de citoyens fragilisés »

Aujourd’hui encore, il m’est impossible de penser à la découverte des corps des victimes sans révulsion. Les images m’insupportent, celles que j’ai vues notamment dans des fardes que je n’aurais pas dû ouvrir. Ce n’est qu’après ces découvertes macabres que l’on se rendit compte de l’ampleur du mal… institutionnel. Les parents qui avaient exprimé des craintes sur la bonne marche des enquêtes ne se doutaient pas qu’ils avaient pu avoir raison à ce point ! Comment auraient-ils pu envisager que, deux semaines seulement après l’enlèvement de Julie et Melissa, la gendarmerie disposait déjà du nom de Dutroux, de ses antécédents en matière de délinquance sexuelle et, en prime, de ses projets d’enlèvements, en ce compris sa volonté d’aménager des caches dans ses caves pour y loger ses victimes ? En réalité, d’assez d’éléments pour forcer immédiatement la porte de ce suspect avec un mandat de perquisition, ce qui, immanquablement, aurait débouché sur la découverte des petites !

Qui aurait pu imaginer que des officiers avaient préféré la « stratégie » d’observer les maisons de Dutroux, de leur « target », sans jamais y pénétrer ? Ils appelèrent cela l’opération « Othelo ». Ces imbéciles ont poursuivi l’exercice jusqu’au point de se retrouver statiques, en août 1995, devant un immeuble où se trouvaient rassemblées Julie et Melissa, An et Eefje. Oui, des flics dehors, jouant aux espions et des victimes, dedans, séquestrées, laissées sans aide. Ces jours-ci, on reparlera de « la diabolique et introuvable cache » qu’avait aménagée Dutroux, ce chapitre incontournable de la fable du monstre de Marcinelle. On vous bassinera avec le gendarme Michaux, fusible de première classe, qui passa à côté de ce lieu de détention inhumain par deux fois, sans le mettre au jour ; on vous rappellera ces « murmures » d’enfants qu’il entendit alors qu’il se trouvait dans la cave, ne comprenant pas qu’il s’agissait des voix de Julie et Melissa.

Mais le pire est ailleurs, le crime étant celui d’un service de police qui bâcla des perquisitions, qui les réalisa trop tardivement pour, finalement, échouer misérablement. Ce fut aussi l’histoire d’une suffisance, d’une insupportable condescendance de la justice à l’égard de citoyens fragilisés. Vingt-cinq ans plus tard, comme à l’époque, c’est difficile à admettre, mais le terrible constat fondateur de « l’affaire Dutroux » n’est nul autre que celui-là : si la magistrature et les services de police avaient fonctionné correctement, Sabine et Laetitia n’auraient jamais été enlevées tandis que Julie, Melissa, An et Eefje auraient été sauvées.

« Mauvais choix stratégiques, insuffisance de recoupements, occasions manquées, perquisitions mal exécutées… »

Mauvais choix stratégiques, insuffisance de recoupements, occasions manquées, perquisitions mal exécutées… Le somme des erreurs est telle dans la première phase de l’enquête qu’elle demeure partiellement inexplicable. Les commissaires du Parlement fédéral, qui ont travaillé pendant plusieurs mois sur ces dysfonctionnements, allèrent même jusqu’à se demander s’ils ne s’expliquaient pas par des « protections », ont certes formulé des hypothèses. Ils ont fini par considérer que la juge d’instruction chargée du dossier « Julie et Melissa » avait manqué à la fois d’énergie et d’humanité, que le Parquet de Charleroi n’avait guère brillé par sa compétence et que la gendarmerie avait tenté de berner tout le monde en taisant des informations capitales, afin s’octroyer la possibilité de mener une enquête parallèle, de faire cavalier seul.

L’état-major de la gendarmerie aurait voulu recueillir tous les mérites de l’arrestation de Dutroux dans le cadre d’un bras de fer avec la police judiciaire et avec la magistrature. L’idée étant de démontrer que les flics peuvent mener des enquêtes de manière plus autonome, sans juge d’instruction (un fantasme qui perdure aujourd’hui encore). On a aussi supposé qu’il se serait agi, dans le chef de ces idiots, de planquer assez longtemps pour découvrir des clients, un éventuel réseau… Ayant révélé une bonne partie des dysfonctionnements sur cette opération Othello, je dois vous avouer que je reste dubitatif. Quand on veut mener une action d’éclat, n’utilise-t-on pas alors tous les moyens dont on dispose pour réussir ? Rien à voir avec cette pantalonnade de l’été 1995, ce manque d’investissement. Cet insoutenable manque de sérieux de l’opération « Othelo ».

Après quelques semaines d’observation des allées et venues devant les maisons de Dutroux, les gendarmes se sont donc retrouvés avec une piste inaboutie, exploitée dans le dos d’une magistrate qui instruisait ce dossier avec un pince-nez. En d’autres termes, avec un dossier pourri qui ne devait plus jamais sortir de la clandestinité et du mensonge institutionnel. Lamentablement, la gendarmerie tenta de sauver l’affaire.

Souvenez-vous des paroles des parents de Julie et Melissa en décembre 1995 : « Nous voulons croire que les petites sont encore en vie… » A la même époque, on ne surveillait plus les maisons de Dutroux depuis longtemps mais, apprenant que le « target » avait été arrêté pour une affaire de vol par la police judiciaire, la gendarmerie de Charleroi fit des pieds et des mains pour « rentrer » dans ce nouveau dossier. L’idée ? Recevoir d’un juge d’instruction de Charleroi, les mandats de perquisition que l’on s’était refusé de demander à un juge d’instruction de Liège durant l’été précédent. Ils parvinrent à rentrer dans la maison de Marcinelle mais sans rien trouver. On va les épargner en ne commentant pas plus avant les indices mal exploités, les informations importantes qui ne furent pas échangées avec la police communale et la police judiciaire de Charleroi…

« Après les découvertes et les arrestations de l’été 96, le premier réflexe a été de cacher l’enquête parallèle de la gendarmerie, mais aussi les manquements de plusieurs magistrats carolos et liégeois  »

Les erreurs et les mensonges expliquent tout ce qui s’est passé ensuite. Après les découvertes et les arrestations de l’été 96, le premier réflexe a été de cacher l’enquête parallèle de la gendarmerie, mais aussi les manquements de plusieurs magistrats carolos et liégeois. Un « chacun pour soi » parfaitement résumé par l’affrontement de l’adjudant Lesage et de la juge d’instruction Doutrèwe devant la commission parlementaire diffusée en direct à la télé. « Il y en a un de vous deux qui ment ! » : la réplique du président Verwilghen restera dans les annales, même si elle résume mal ce qui s’est passé car tous les acteurs des dysfonctionnements ont un peu ou beaucoup menti.

Après le sauve-qui-peut des acteurs d’institutions discréditées devait venir le temps de la reconstruction. Las, après avoir bien débuté l’enquête, le juge d’instruction Connerotte s’est pris les pieds dans un plat de spaghettis et les Belges ont découvert le mot « dessaisissement », hésitant entre des manifestations de colère et d’indignation. On a alors vu des ouvriers en grève, des pompiers arroseurs de palais de justice et in fine la Marche blanche… Un mouvement citoyen habilement « géré » par Jean-Luc Dehaene, le Premier ministre qui reçut les parents au soir du 20 octobre 1996, pour calmer le bon peuple…  Alors qu’au mois d’août, il n’était même pas revenu de vacances après le séisme provoqué par la découverte des corps des enfants dans les fosses creusées par Dutroux.

20 octobre 1996., la « Marche blanche » . -Belga

On promit une réforme de la justice, de la police et, de fait, des avancées essentielles ont eu lieu en matière de droit des victimes, tandis que la gendarmerie s’est fondue dans la nouvelle police fédérale. Mais sur le plan de la recherche de la vérité, on n’avança guère. A vrai dire, tout ce que l’on sait de « l’affaire Dutroux » a été découvert dans les vingt-cinq premiers jours de l’enquête. Du temps du juge Connerotte. Un maigre savoir. Il repose essentiellement sur les déclarations des criminels qui ont été arrêtés.

« C’est aussi l’image d’une résistance citoyenne, d’une contestation jugée par trop subversive, qu’on a ainsi voulu abattre.»

Les circonstances de l’enlèvement de Julie et Melissa, les circonstances de leur vécu à Marcinelle et les circonstances de leur mort restent très mystérieuses. Exemple parmi les exemples, la question de la survie des deux petites dans la cache entre le 6 décembre 1995 et le 20 mars 1996. Malgré tous les efforts mis en œuvre par le juge Langlois pour contourner cette question qui gênait son schéma d’enquête, elle reste entière : impossible que les petites aient pu y survivre aussi longtemps sans sorties et sans ravitaillement. La détentrice principale des clés de cette énigme qui colle mal avec la thèse du pervers isolé est aujourd’hui en liberté : c’est Michelle Martin.

Des incohérences, des questions sans réponse, il y en a autant dans le volet An et Eefje. Là encore, l’instruction ayant tenté d’écrire un récit plus ou moins cohérent sur la base des déclarations souvent contradictoires de Dutroux et de Lelièvre. A vrai dire, le grand tour de magie de l’instruction du « dossier Dutroux » après l’éviction du juge Connerotte aura été de contourner toutes les questions sans réponse, au travers de diverses techniques qui, certes, indignèrent les parties civiles à l’époque mais qui, finalement, passèrent comme des lettres à la poste.

Il y a eu le saucissonnage du dossier, l’ouverture d’un dossier bis et, surtout, il y a la création d’un climat. A l’aide de quelques plumes serviles, de quelques porte-micro, le questionnement légitime des parties civiles fut ridiculisé. Toute question sur les éventuelles complicités de Dutroux à encore rechercher ou sur l’implication de Michel Nihoul dans les enlèvements d’enfants fut bientôt qualifié d’obsession complotiste. C’est aussi l’image d’une résistance citoyenne, d’un contestation jugée par trop subversive, qu’on a ainsi voulu abattre. J’ai connu cette époque où l’on était qualifié du terme dénigrant de « croyant » quand on osait encore s’interroger sur les failles de l’instruction menée à Neufchâteau. Je me souviens du confrère qui a créé ce mot. Un valet. Il ne s’occupe plus aujourd’hui d’affaires judiciaires.

Finalement, la grande théorie de cette enquête imparfaite aura été de considérer que le vécu de captivité de Sabine et Laetitia, les victimes de Dutroux sauvées en août 1996, suffisait à expliquer celui des victimes mortes. Si Sabine et Laetitia n’ont vu que Dutroux, c’est le cas aussi pour Julie, Melissa, An et Eefje. On n’a pas cherché plus loin. Abject. Et pour arriver ensuite au comble de l’abjection, c’est Dutroux lui-même et ses avocats qui, ensuite, se serviront des lacunes de ce dossier-gruyère pour prendre à leur compte les questions restées sans réponse, se substituant ainsi de manière honteuse au questionnement entamé par les parties civiles.

Que Dutroux lui-même fasse mine de chercher par quel réseau il aurait été employé n’est pas la seule des incongruités de cette affaire. On a parlé des erreurs inexplicables de 1995, du dessaisissement, des saucissonnages, de la création d’un dossier bis, mais il y a eu aussi les pistes fumeuses comme celle du satanisme, les fouilles dans les tunnels de Jumet commentées tous les soirs dans le poste par le major Boudin, l’apparition des témoins X, l’évasion momentanée du « monstre », la condamnation de l’avocat des parents de Julie et Melissa pour consultation de sites pédopornographiques… Le romancier qui aurait pondu une histoire pareille aurait été recalé par tous les éditeurs !

« On riait, on buvait. Pour peu, on serait aussi allé danser sur les tombes de Julie et Melissa.»

Au bout de tout cela, on ne sait toujours pas ce qui est vraiment arrivé à Julie et Melissa, pas plus qu’à An et Eefje. Après sept ans de réflexion, il fallut bien que procès se tienne. L’enterrement définitif de la recherche de la vérité a donc eu lieu au printemps 2004 à Arlon. Tout le décorum y était. Je connaissais le dossier sur le bout des doigts, je n’ai raté aucune audience. Je suis sorti de ces semaines de procès complètement écœuré. Beaucoup d’intervenants, avocats comme magistrats, profitant de la crédibilité que leur confère leur fonction, ne connaissaient que très mal l’affaire. Oserais-je d’ailleurs confier l’anecdote étonnante que me raconta un confrère bruxellois ? Alors qu’il parlait avec le président de la Cour d’assises, celui-ci lui dit : « La série que vous avez publiée dans votre quotidien m’a beaucoup aidé à préparer ce procès. » Tout est dit.

Sabine Dardenne et Laetitia Delhez,, éprouvées, lors du procès d’Arlon en 2004. /.DENIS CHARLET / AFP)

Au bout de plusieurs semaines de débats n’apportant aucun éclairage nouveau sur les faits, cette reproduction à l’orale d’un dossier écrit qui était lui-même très insuffisant ne pouvait déboucher que sur une vérité judiciaire surréaliste. Et voilà donc que Dutroux était condamné pour avoir été le chef d’une association de malfaiteurs qui enlevait des enfants. Ses membres : Lelièvre et Martin. Quant à Nihoul, il était condamné pour avoir été le chef d’une association de malfaiteurs qui trafiquaient de la drogue, des documents d’identité et des voitures. Ses membres : Dutroux et Lelièvre. Les liens entre ces activités criminelles ? Le verdict dit qu’il n’y en avait aucun.

Le grand cirque d’Arlon pouvait fermer ses portes sur cette vérité judiciaire. Cette parodie de justice à laquelle les Russo ont eu raison de ne pas participer, n’a eu, finalement, qu’un rôle de communication, la délivrance d’un message en lettres grasses à la population : la justice a finalement bien travaillé et il faut tourner la page. Après tant de dysfonctionnements, l’institution judiciaire avait, il est vrai, limité ses objectifs au minimum. A défaut de chercher toute la vérité, elle se contentait de se satisfaire que le procès se soit déroulé sans couacs.

Après les enterrements, ceux qui ont assisté à la cérémonie finissent par se retrouver autour d’un verre. Donc, à l’issue du procès d’Arlon, il y avait du monde sur la terrasse d’un café dont j’ai oublié le nom mais qui se situait juste en face du palais de justice. Des avocats. Des journalistes, surtout. On ressentait chez beaucoup d’entre eux un véritable soulagement. On riait, on buvait. Pour peu, on serait aussi allé danser sur les tombes de Julie et Melissa. Dans cette ambiance surchauffée, j’aperçu un confrère qui avait fait du covoiturage pour aider Nihoul avant le procès. Je vis aussi cet autre journaliste, paix à son âme, qui au moment du prononcé du verdict, plus précisément quand le président avait déclaré que Nihoul était acquitté pour les enlèvements d’enfant, avait sauté de joie dans la salle de presse, tel un footballeur qui vient de marquer le but de sa vie. Je me vois encore saluer timidement Sabine Dardenne. Que faisait-elle parmi ces loups ? Dégoûté, j’ai pris la fuite.

Je suis monté dans ma voiture. Je voulais rentrer chez moi. Avant de faire tourner le moteur, j’ai placé l’image de Julie et Melissa sur le tableau de bord. J’ai poussé le volume du lecteur de cd pour écouter « Con Te Partiro » et j’ai pleuré. Aujourd’hui, quand je pense à cette affaire où il manqua de tout mais surtout d’humanité, je pleure encore.

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