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Emma, auteure de « Fallait demander » sur la charge mentale : « les questions féministes peinent à être prises au sérieux dans les médias »

Extrait de la BD "Fallait demander" | © Emmaclit

Société

Le 9 mai dernier, avec « Fallait demander », la blogueuse Emma a abordé en récit dessiné un sujet qui était encore jusqu’alors plutôt méconnu : la charge mentale ou le syndrome des femmes épuisées de penser à tout, tout le temps. Quelques jours après, sa BD faisait le tour du web et éveillait les consciences.

 

Depuis plusieurs années, Emma, 36 ans, troque de temps en temps sa casquette d’ingénieure-informaticienne pour le crayon, et aborde en images sur son blog plusieurs questions liées au féminisme, à la politique, à la santé ou encore à la sexualité. La blogueuse féministe et militante Emmaclit souhaite briser les clichés avec ses dessins tout « en revisitant avec beaucoup de justesse et d’engagement, des sujets tels que le sacro-saint instinct maternel, le baby blues, ou encore les réfugiés, elle parvient à remettre en question des vérités qui pouvaient paraître établies ».

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Dans sa bande dessinée « Fallait demander » publiée sur son blog et partagée via sa page Facebook plus de 211 000 fois à ce jour, Emma aborde un sujet qui était encore assez méconnu : la « charge mentale » et qui a permis à de nombreuses femmes de mettre un nom sur un tourment.

Comment cela se fait-il que votre bande dessinée ait soudainement mis en lumière ce phénomène qui était assez méconnu jusqu’à présent et dont les médias ne parlaient pas/peu ?
D’abord, je pense que de façon générale, les questions féministes peinent à être prises au sérieux dans les médias. Elles sont souvent traitées comme des broutilles, du pinaillage. Le fait que cette rage féminine ait émergé d’un coup par le biais de la BD a permis de porter le sujet sur le devant de la scène et c’est très bien.
Je pense aussi que le fait de voir dessiner des personnages dans des situations que nous connaissons toutes a permis à beaucoup de femmes de s’identifier. J’ai senti en lisant les commentaires qu’il y avait une sorte de blessure, une rage latente de subir cette charge et souvent de ne pas pouvoir en discuter sans que ça finisse en dispute. Le fait de la voir en dessins, de voir que nous étions nombreuses, et de savoir que ce phénomène porte un nom -la charge mentale- a retiré un gros poids des épaules de beaucoup de femmes qui pouvaient jusqu’ici avoir l’impression de vivre une situation isolée.

Vous vous attendiez à ce que cela prenne une telle ampleur ?
Pas du tout ! Je savais que ça parlerait à mon entourage militant car c’est un sujet que nous abordons régulièrement, mais que ça traverse les cercles féministes à ce point m’a prise de court. J’en suis vraiment ravie mais je ne m’y attendais vraiment pas.

J’essaie de politiser ce qui nous pèse au quotidien.

Votre BD s’appelle « Un autre regard ». Quel est cet autre regard que vous proposez justement ?
J’essaie de montrer que nos « petits malheurs » (je mets le terme entre guillemets car ma BD aborde des thèmes loin dêtre anondins, ce sont des vies qui sont en jeu) ne sont pas des situations iolées, mais des problèmes de grande échelle que nous vivons tout-e-s et qui sont dûs à une mauvaise organisation de notre société, pas à un malheureux hasard. Et quelque part tant mieux, car si ces situations ont des causes, elle ont aussi des solutions !
Dans notre quotidien je trouve que nos sommes encouragé-e-s à penser que nous jouons juste de malchance, pour justement éviter que nous prenions notre avenir en main. Mon « Autre regard » tente d’apporter des explications à ce dont nos souffrons, pour que nous réfléchissions ensembles à des solutions . Pour résumer, j’essaie de politiser ce qui nous pèse au quotidien !

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« Fallait demander », deux mots « innocents » dans la bouche des hommes, mais qui veulent dire beaucoup…
Oui ! Ça veut dire qu’on a la flemme de réfléchir à ce qu’on pourrait faire comme corvée à la maison. C’est un peu comme si on était aussi un enfant ou un invité dans la maison. Pourtant chaque membre du foyer a sa part de responsabilité dans son fonctionnement, et prévoir des menus ou prendre des rendez-vous est à la portée de tout le monde.

Avez-vous vous-même souffert de charge mentale ? Et comment vous en êtes-vous sortie ?
J’ai la chance d’avoir un compagnon féministe avec qui il est facile d’aborder ces questions, malheureusement, nous avons tous les deux grandi avec les conditionnements liés à notre genre donc oui, ça a longtemps été principalement moi qui planifiais l’organisation de notre foyer.
Pour équilibrer la situation, j’ai progressivement arrêté de faire certaines choses et devant le fait accompli, mon compagnon les a prises en charge sans problème. Nous essayons aussi d’avoir des tâches attitrées pour ne pas avoir à discuter chaque jour de qui fait quoi. Bien sûr, il s’agit de tâches quotidiennes, on n’a pas réparti d’un côté les lessives, de l’autre le contrôle technique, sinon ça ne serait pas juste !

La BD, une manière imagée de dénoncer et de vous engager ?
Tout à fait, je suis moi-même devenue féministe sur le tard grâce à des militant-e-s qui avaient pris le temps de vulgariser des concepts pour qu’ils soient abordables. Alors, je me suis dit qu’après avoir appris, il était temps de transmettre à mon tour. J’avais envie d’expliquer mon cheminement comme j’aurais souhaité qu’on me présente les choses bien des années auparavant.
Le dessin permet de transmettre en peu de place et de temps, beaucoup d’émotions et d’informations. Dans un contexte où une quantité incroyable d’informations nous passent sous les yeux en permanence, je me suis dit que certain-e-s apprécieraient le format.

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La majorité des femmes est-elle touchée par cette charge mentale ?
Je ne crois pas qu’il existe de statistiques officielles sur ce concept, mais au vu des retours que j’ai eus et de mes conversations avec mon entourage, j’ai en effet le sentiment d’une situation largement répandue. Ce n’est pas étonnant quand on voit l’attribution encore très genrée des jouets aux enfants, et la représentation des femmes dans l’univers médiatique.

« On pourrait croire qu’il ne s’agit que de quelques lessives à lancer, un sujet somme toute trivial, mais au final cette charge, on la traîne avec nous en permanence : au boulot, en soirée, la nuit »

Quel est l’impact de cette charge mentale sur elles ?​
On pourrait croire qu’il ne s’agit que de quelques lessives à lancer, un sujet somme toute trivial, mais au final cette charge, on la traîne avec nous en permanence : au boulot, en soirée, la nuit. Penser au repas du soir peut assez facilement nous faire décrocher d’une réunion, ou simplement nous empêcher de nous détendre devant un film ou nous réveiller en pleine nuit. Tout ça ne peut qu’avoir une influence négative sur l’égalité femmes hommes.

Peut-on quand même souffrir de charge mentale même lorsqu’il y a équité dans la répartition des tâches ?
Oui, c’est tout le problème ! On peut avoir l’impression de prendre 50% des corvées, mais si on ne prend pas aussi leur planification, au final il n’y a pas une répartition équitable de cette charge.

On a tendance à survaloriser l’investissement des hommes dans le ménage et à sous-évaluer celui des femmes car il est considéré -bien trop souvent- comme quelque chose de « normal », de « naturel » (le fait de tout faire, de tout penser, à tout, tout le temps) ?
Oui, ça c’est vraiment la double peine pour les femmes. Quand on est une bonne mère/épouse, on n’est absolument pas valorisées pour cela car dans l’imaginaire collectif, ce sont des talents innés qui ne nous coutent aucun effort. Et si on n’arrive pas ou si on n’aime pas effectuer ces tâches, alors on est jugées et considérées comme des femmes non accomplies.
On perd à tous les coups. Pour un homme qui n’effectue pas ces tâches, on dira juste qu’il est « bien un homme » et cela n’ira pas plus loin. Et s’il les effectue, alors là, c’est limite si on ne lui remet pas une médaille !

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Pour être sûre que ce soit « bien » fait ou ne pas vivre dans l’angoisse de ‘si on ne le fait pas, cela ne se fera jamais’, certaines femmes préfèrent tout faire elles-mêmes que d’attendre de l’homme qu’il le fasse spontanément. Une façon d’être indépendante, un manque de confiance en l’autre ou pas ?
Plein de choses entrent en jeu. Déjà, pour se libérer de cette charge mentale, on peut avoir mis en place une petite routine permettant de faire les corvées par automatisme, sans avoir à trop y réfléchir. Casser cette routine demande du temps, des efforts et un moment de déséquilibre le temps de se recaler correctement : ça nécessite une volonté des deux côtés, je pense que quand on court partout toute la journée, on n’a pas forcément l’espace mental pour juste arrêter et remettre les choses à plat. Il faudrait travailler moins de 35 heures pour ça !
Après, bien sûr, si le conjoint prend une tâche en charge, c’est mieux d’éviter de repasser derrière pour défaire/refaire. Mais je trouve aussi que certains se reposent sur cette excuse : quand je fais, c’est pas assez bien, donc je ne fais plus. On pourrait aussi dire : si ce n’est pas assez bien fait, j’essaie de m’améliorer ! C’est sûr que la personne qui gère ces tâches depuis plusieurs mois ou années a des choses à apprendre à celle qui commence juste à s’en occuper.

Avec 6 millions de chômeurs en France, on devrait pouvoir trouver un moyen de mieux répartir l’emploi !

La charge mentale peut-elle aussi concerner les personnes qui vivent seules et sont fatiguées de devoir penser à tout et de n’avoir personne pour les soulager ? Un homme peut-il aussi en souffrir ?
Bien sûr ! Comme je l’explique dans la BD tout ça n’a rien de génétique donc les circonstances peuvent tout à fait amener d’autres personnes que les femmes à souffrir de surmenage au foyer. Simplement, notre société tend à faire reposer cette charge sur les épaules des femmes, et il est important je pense de tenir compte de ce fait pour rééquilibrer les choses efficacement.
Bien entendu, on ne résoudra pas le problème en remettant tout sur le dos du partenaire. D’ailleurs, j’ai lu dans les commentaires, et je suis à 100% d’accord, qu’il n’est pas possible de gérer sereinement une famille quand les deux parents travaillent à temps plein. La solution doit donc forcément s’accompagner d’une réflexion sur la baisse du temps de travail : avec 6 millions de chômeurs en France, on devrait pouvoir trouver un moyen de mieux répartir l’emploi !

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On en est encore à une époque où il y a des tâches féminines et des tâches masculines. Le sens des responsabilités ne devrait-il pas enfin n’être plus genré ?
Oh que si ! Le problème, c’est que dans notre culture les tâches dites masculines (le bricolage, le travail en entreprise) sont valorisées et les tâches dites féminines (le soin aux autres, le travail ménager) sont considérées comme naturelles et sont dévalorisées. Du coup, dans une visée féministe, on a eu tendance à pousser les femmes vers ces tâches masculines, alors qu’on aurait dû faire le contraire ! L’intention était louable, mais si tout le monde passe la journée au bureau, qui reste-t-il pour prendre soin des autres ? Beaucoup de foyers se tournent alors vers des femmes souvent précaires, qu’ils paient peu, pour prendre soin de leurs enfants et de leur maison. Femmes qui à leur tour sont obligées de faire venir quelqu’un de leur famille pour s’occuper de leurs enfants.
Je pense qu’il faut réfléchir à d’autres solutions car dans la situation actuelle, au bout de la chaîne, il y a toujours quelqu’un qui travaille gratuitement. À mon avis une piste intéressante est de réfléchir à une vie plus collective, pour répartir ces tâches sur plus de deux adultes : par exemple des habitats partagés, ou des crèches collectives. Et d’un point de vue écologique c’est aussi très intéressant.

Vous finissez votre planche en parlant de « travail émotionnel ». Vous pouvez nous en dire plus ?
C’est tout ce qui consiste à entretenir le lien social du foyer, et à s’assurer que tout le monde a non seulement de quoi vivre, mais aussi de quoi vivre de façon agréable. C’est ce qui fait par exemple que l’on attend plus des femmes qu’elle « égaient » le lieu de travail, en apportant des plantes, ou des petits gâteaux, ou en étant simplement souriantes … bien sûr sans être payées pour cela car c’est censé être une qualité naturelle qui ne nous coûte pas. C’est aussi penser aux anniversaires, organiser les vacances, bref, se soucier du confort de notre entourage.
Cela se retrouve aussi dans la sexualité où les femmes ont tendance à faire passer leur désir après celui de leur partenaire. Les petites filles sont beaucoup plus encouragées à être empathiques que les petits garçons, ce qui fait qu’une fois adultes, c’est encore à nous que cette tâche de soin aux autres revient.

« Un autre regard » d’Emmaclit aux Éditions Massot, est en librairie depuis le 10 mai.
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