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Julien Lahaut, un assassinat politique au temps de la guerre froide : documents inédits

Cette photo que l’on regarde avec effroi est inédite. Noyé parmi des milliers de plaques de verre autrefois réalisées par la police scientifique de Liège, ce document conservé par les Archives de l'Etat avait échappé aux recherches des historiens; Presque 70 ans après les faits, il est publié pour la première fois. Où l’on voit Julien Lahaut couché sur le sol, devant l’entrée de sa maison à Seraing, un représentant du peuple victime d’une véritable exécution. Une image insupportable qui témoigne d’une page sombre de l'histoire de Belgique, d'un attentat contre la démocratie. Cependant les circonstances dans lesquelles le cliché a été pris interpellent, comme on le lira dans notre dossier. | © Archives de l'Etat à Liège

Société

Le 18 août 1950, le député communiste Julien Lahaut, le corps criblé de balles, s’écroulait devant sa maison. L’enquête judiciaire relative à cet assassinat politique fut un échec total… La faute à « pas de chance » ? Pas du tout… Récit d’une enquête manipulée, illustré par des photos inédites de la scène de crime découvertes aux Archives de l’Etat à Liège.

 

Avec Jules Pirlot qui dirige le Carcob (Centre des archives du communisme en Belgique), sous une fine pluie rappelant que les étés ne sont plus ce qu’ils étaient, nous marchons dans le cimetière des Biens communaux à Seraing. Nous nous arrêtons devant un imposant monument de style soviétique. Il rend hommage au « fils aimé de la classe ouvrière de Belgique (…) lâchement assassiné par les ennemis du peuple ». Formidable orateur du siècle passé, Julien Lahaut haranguait les foules à deux pas de là, sur la place du Pairay. Ou un peu plus loin, dans un théâtre aujourd’hui disparu dont l’un des murs portait une immense fresque représentant Lénine. Des centaines de militants antifascistes et communistes venus de tout le pays s’y rassemblèrent souvent.

Comme en ce soir de février 1930, où ils assistèrent à une projection du « Cuirassé Potemkine », commentée par Sergueï Mikhaïlovitch Eisenstein. Le célèbre réalisateur s’en souvint dans ses mémoires : « J’ai séjourné en Belgique, où je me suis produit devant les ouvriers, dans un célèbre faubourg de Liège. Son nom, Seraing-la-Rouge, parle de lui-même. » Sans doute aucun, un autre réalisateur se serait certainement délecté d’une visite à Seraing, où tant de réfugiés antifascistes italiens trouvèrent asile : Bernardo Bertolucci aurait pu s’emparer de la vie extraordinairement romanesque de Julien Lahaut pour réaliser un film tout aussi grandiose que le fut son « 1900 », cette fresque brossant, avec De Niro, Depardieu, Sutherland et d’autres, le portrait des luttes sociales et politiques dans l’Italie de la première partie du XXe siècle.

Jules Pirlot, biographe de Lahaut, devant le monument qui rend hommage au « fils aimé de la classe ouvrière de Belgique (…) lâchement assassiné par les ennemis du peuple » © Ronald Dersin.

Né en 1884, Lahaut est le fils d’un ouvrier métallurgiste qui fit partie des fondateurs locaux du POB, l’ancêtre du Parti socialiste. Il sera le produit d’un milieu mais aussi d’une époque que l’on a oubliée, de ce temps où les manifestations pour la conquête de la sécurité sociale et du suffrage universel étaient durement réprimées, parfois même dans le sang. « Lahaut n’est pas devenu communiste en lisant des livres, mais en s’imprégnant des souffrances vécues dans les quartiers populaires de Seraing. Ses indignations successives face à l’injustice ont balisé son chemin politique », explique Jules Pirlot.

Cet apprentissage commence très tôt, dans les yeux et les mots de son père qui, en 1891, est licencié pour faute grave. Laquelle ? Avoir participé à une grève pour le suffrage universel. « Il n’a alors que 7 ans mais déjà il joue à manifester dans la rue avec d’autres gamins, arborant un drapeau rouge confectionné avec un mouchoir et un bâton, en chantant “Vive la révolution” », commente encore le président du Carcob. Lahaut entre dans la vie professionnelle à 14 ans. D’abord comme chaudronnier dans une petite usine, avant d’être embauché chez Cockerill où, rapidement, il se lance dans le combat syndical.

Les mêmes causes produisent les mêmes effets. À 18 ans, à la suite des grèves de 1902 pour le suffrage universel durant lesquelles la garde civique tire sur les manifestants, il est licencié pour « activité politique et syndicale ». Double peine : il est blacklisté pendant trois ans dans toutes les grandes entreprises de la région. En 1905, lorsqu’il retrouve du travail à la Cristallerie du Val Saint Lambert, il fonde le syndicat « Relève-toi », l’ancêtre de la Centrale des métallurgistes de Liège. Trois ans plus tard, à la suite d’une grève, il est à nouveau licencié et commence une carrière de permanent syndical rémunéré. À 29 ans, il est emprisonné en marge d’une nouvelle grève pour le suffrage universel, qui mobilisera plus de 400 000 travailleurs dans tout le pays. Nous avons retrouvé son billet d’écrou aux Archives de l’Etat à Liège (voir photo).

Ce dossier d’écrou de Julien Lahaut datant de 1913 est conservé aux Archives du Royaume à Liège © Michel Bouffioux 

Mais, à l’été 14, la guerre éclate et la région liégeoise est fort touchée par l’extrême violence de l’invasion allemande. « Cela le révolte. Il n’est pas mobilisé mais se porte volontaire. Afin de rejoindre l’armée belge, il passe par la Hollande, l’Angleterre et puis la France. Affecté à la première unité de blindés belge, il participe à une incroyable épopée en Russie où il connaît l’épreuve du feu avant d’assister à la révolution russe. Il revient de cette expérience avec la conviction que Lénine a raison », raconte Pirlot.

Dans l’entre-deux-guerres, le combat syndical reprend. Lahaut est notamment le fer de lance, en 1921, d’une grève à Ougrée qui durera neuf mois. Dans toute la Belgique, à la suite de son appel, des familles se proposent pour accueillir les enfants des ouvriers en grève. Toutefois, son syndicat, affilié au POB, conseille d’arrêter la lutte. Il refuse. Il est viré. Après un nouveau séjour en prison, il adhère au Parti communiste. Les combats sociaux se succèdent. C’est l’époque où Henri Storck tourne « Misère au Borinage ». Lahaut est une figure majeure de la très importante grève des mineurs en 1932. C’est aussi l’époque où il devient parlementaire. Il le restera jusqu’à sa mort.

Durant l’époque trouble où le sectarisme et les purges vont bon train dans le monde communiste, il connaît des hauts et des bas. En 1929, il a même songé à quitter le Parti communiste. Dans les années 30, ses séjours en URSS sont nombreux. Comme d’autres communistes de sa génération, il ne perçoit pas – ou il ne veut pas percevoir – l’ampleur des crimes commis par le régime stalinien. Militant antifasciste convaincu, il se mobilise avant la guerre pour soutenir les républicains espagnols, pour dénoncer l’Allemagne nazie, pour que la Belgique offre un accueil plus généreux aux réfugiés juifs… Mais au lendemain du pacte germano-soviétique (1939), sa confiance en Moscou confine à l’aveuglement : il adopte la ligne « Ni Berlin, ni Londres ».

Julien Lahaut était un grand orateur © Carcob

Au début de la guerre, il incite les ouvriers à la résistance passive et organise une grande protestation sociale, la « grève des 100 000 », qui immobilise tout le bassin industriel liégeois malgré l’occupation du pays. En juin 41, il est arrêté par les nazis et, jusqu’à la libération, est détenu ; d’abord dans le camp de Neuengamme, où il est condamné à mort, avant d’être transféré pour exécution dans le camp de Mauthausen-Gusen. Pirlot explique que « durant sa détention, Lahaut se démarqua par un profond sens de la solidarité et par son optimisme. L’un de ses compagnons d’infortune dit de lui : “C’est un homme qui portait le soleil dans sa poche et en donnait un morceau à chacun.” » En Belgique, pendant un temps, on le croit mort. Mais malgré un état de santé précaire à la fin de sa détention, il survit.

Pour en savoir plus, lire la nouvelle édition du livre de Jules Pirlot, « Julien Lahaut vivant, Editions du Cerisier. »

À son retour, Lahaut est accueilli en héros à Seraing. Il retrouve son mandat de député et devient président du Parti communiste. « Cette fonction protocolaire avait été créée parce qu’il était très populaire. En réalité, il n’avait plus vraiment de pouvoir au sein du parti », décode Jules Pirlot. À cette époque, Julien Lahaut s’intéresse beaucoup au Mouvement wallon et s’implique dans le débat fort polémique de la Question royale. Le 11 août 1950, il fait partie du groupe de députés qui crient « Vive la république » au moment de la prestation de serment du prince Baudouin. Toutefois, ce n’est pas sa voix que l’on perçoit sur les enregistrements de ce moment historique mais celle du député Glineur de Charleroi, qui cria plus tôt que ses collègues. Une semaine plus tard Lahaut est assassiné. Le jour de ses funérailles, plus de 100 000 personnes se rassembleront dans les rues de Seraing pour lui rendre hommage.

Une véritable exécution

 « Ces photos prises du corps de Julien Lahaut après l’assassinat sont totalement inédites. Elles ne se trouvaient pas dans la copie du dossier judiciaire que nous avons pu consulter lors notre enquête scientifique sur l’assassinat de Julien Lahaut », nous confirme le professeur de la KU-Leuven, Emmanuel Gerard © Archives de l’Etat à Liège

Le 18 août 1950, vers 21 heures 15, deux hommes sonnent à la porte de Julien Lahaut, 65, rue de la Véquée à Seraing. Gerardine Noël, la femme du député ouvre. Les inconnus disent vouloir parler au « camarade Lahaut ». Son épouse va le chercher. Le président du parti communiste apparaît dans le vestibule. Aussitôt l’un des deux hommes fait feu. Cinq coups tirés avec une seule arme, un pistolet automatique de calibre 45. Les deux premières balles atteignent la victime au niveau de l’oreille droite, la suivante vient se loger dans l’abdomen ; tirée à une distance de 50 centimètres à peine, elle provoque une hémorragie fatale. Julien Lahaut s’écroule. Alors qu’il était en train de tomber, peut-être même alors qu’il était déjà à terre, couché sur le dos devant la porte de sa maison, la tête reposant sur le trottoir, la victime reçoit encore un projectile, tiré tel un coup de grâce dans la joue droite. Tout en entamant sa fuite avec son comparse, l’assassin appuie une cinquième fois sur la gâchette. La dernière balle s’écrase dans le soubassement du seuil. Les deux auteurs rejoignent une voiture à bord de laquelle les attendent deux complices. Elle démarre en trombe…

Ce soir-là, le juge d’instruction René Louppe est de garde. À ce titre, vers 21 h 40, ce magistrat inexpérimenté est saisi de l’affaire Lahaut ; c’est sa première grande enquête criminelle. Accompagné d’un médecin-légiste et d’un expert en balistique, il descend sur la scène de crime vers 22 h 45. Louppe constate que, contrairement à ce qu’il avait demandé, les policiers, présents sur place depuis plus d’une heure, n’ont pas sécurisé les lieux : le corps de la victime ne se trouve plus sur le seuil de la porte, il a été déplacé à l’intérieur de la maison ; de nombreuses personnes étrangères à l’enquête sont présentes. On s’agite dans tous les sens, on détruit des traces. L’une des douilles ne sera retrouvée qu’au lendemain des faits, ayant été déplacée par l’un des passants incongrus.

L’enquête commençait mal. Ce n’était qu’un début. Vers 5 heures du matin, le juge d’instruction clôture son premier devoir par l’interrogatoire de l’épouse de Julien Lahaut. Encore sous le choc, elle ne donne aucun détail déterminant quant à la physionomie des deux inconnus auxquels elle avait ouvert la porte. Et elle est encore moins diserte à propos de la voiture dans laquelle ils se sont enfuis. Dans les jours qui suivent, l’enquête de voisinage est tout aussi décevante. Pas de quoi de faire un portrait-robot des assassins, aucune certitude en ce qui concerne la voiture utilisée. C’est le brouillard. Enfin ce l’est dans le cabinet du juge d’instruction… Dès le début de l’enquête d’autres fonctionnaires assermentés appartenant à divers services censés participer à l’œuvre de justice et à la sécurité de l’Etat disposent bien d’informations capitales, mais celles-ci ne sont pas transmises. À cet égard, coupons tout de suite le sifflet à ceux qui, par une aveuglante confiance dans les institutions voudraient expliquer le fiasco de l’enquête sur l’assassinat de Lahaut par la « faute à pas chance » ou par un regrettable « morcellement de l’information » : tous les manquements, erreurs, omissions, dysfonctionnements et, osons ces mots, tous les indices de protection évoqués dans la suite de ce récit ont été objectivés par une enquête scientifique menée pendant plusieurs années par des historiens.

L’enquête CegeSoma a été publiée dans un livre intitulé : « Qui a tué Julien Lahaut ? Les ombres de la guerre froide en Belgique, Renaissance du Livre, 2015 »

Car dans ce dossier les faits n’ont pas été éclairés par la justice mais par des scientifiques. En 1972, le dossier Lahaut fait l’objet d’une ordonnance de non-lieu. En 1986, les historiens Etienne Verhoeyen et Rudi Van Doorslaer publient une contre-enquête fracassante ; ils découvrent l’identité de l’un des auteurs de l’attentat. Leurs investigations jettent alors une lumière nouvelle sur des réseaux anticommunistes actifs pendant la guerre froide mais bien des zones d’ombre subsistent, des archives de différents services de polices, celles de la Sûreté de l’Etat doivent encore parler. En décembre 2008, à la suite de longues tractations politiques, le Sénat adopte à l’unanimité une résolution « relative à la réalisation d’une étude scientifique sur l’assassinat de Julien Lahaut ». Cette mission est confiée aux CegeSoma (Centre de documentation et d’études Guerre et Société contemporaine) qui la délègue aux chercheurs Widukind De Ridder (VUB) et Françoise Muller (UC Louvain) qui travaillent sous la direction du professeur Emmanuel Gerard de la KU-Leuven.

Le professeur Emmanuel Gerard (KU Leuven) a dirigé l’enquête scientifique sur l’assassinat de Julien Lahaut commanditée par le Sénat de Belgique. © Ronald Dersin

« L’étude CegeSoma » révèle de nombreux documents qui concordent à démontrer que Julien Lahaut a été assassiné par des militants anticommunistes membres d’un réseau d’action et de renseignements privé financé par quelques grandes entreprises belges. Les noms des auteurs sont connus : François Goossens, les frères Eugène et Alex Devillé et Jan Hamelrijck. Deux pour sonner à la porte, deux à bord de la voiture. Quatre militants anticommunistes venus du Brabant flamand, œuvrant pour un réseau organisé bénéficiant de relations dans les services de police. Tous échappèrent aux foudres de la justice.

Une scène de crime « reconstituée » ?

Avant de plonger dans les méandres de ce fiasco judiciaire, il convient de contextualiser les deux photos de la scène de crime qui illustrent cet article. Ces documents publiés pour la première fois près de 70 ans après l’assassinat de Julien Lahaut proviennent d’une collection du laboratoire de la Police technique et scientifique de Liège acquise en 2019 par les Archives de l’État. Comme nous l’explique la conservatrice Laurence Druez : « Il s’agit d’un ensemble de pièces exceptionnelles. Cent mille négatifs, principalement sur plaque de verre, rassemblés pendant plusieurs décennies (1923-1988) : scènes d’homicide, de cambriolage, de collision entre des véhicules, reconstitution, intérieurs et façades d’habitation, rues et paysages, objets divers…» Une documentation riche qui devrait être numérisée et inventoriée… Mais pour l’heure, les Archives de l’Etat à Liège n’ont pas le budget nécessaire pour ce faire.

Aux Archives du Royaume, la conservatrice Laurence Druez nous montre quelques-unes des « plaques de verre » de la collection « police technique et scientifique de Liège ». © Michel Bouffioux.

« Ces photos prises du corps de Julien Lahaut après l’assassinat sont totalement inédites. Elles ne se trouvaient pas dans la copie du dossier judiciaire que nous avons pu consulter lors notre enquête scientifique sur l’assassinat de Julien Lahaut », nous confirme Emmanuel Gerard. Toutefois, comme nous, le professeur se pose bien des questions en les découvrant. Vu les circonstances de l’attentat, la position du corps étonne, mais admettons qu’elle correspond à la déclaration faite le soir des faits par l’épouse de la victime : « J’ai entendu quatre détonations (…) Je me suis précipitée vers l’entrée (…) Mon mari était étendu sur le dos, la tête pendant sur le trottoir. » Cependant, on observe aussi que les traces de sang sur le trottoir ont été sommairement nettoyées, ce qui semble indiquer que la scène de crime a été modifiée avant que l’on prenne ces photos.

Cette hypothèse est renforcée par divers éléments chronologiques. L’attentat a lieu vers 21 h 15. Le commissaire Jean Colleye (police communale de Seraing) est le premier policier à arriver sur les lieux vers 21 h 35. À ce moment, le corps a déjà été déplacé, comme il le relate dans un procès-verbal : « À notre arrivée, une foule avait envahi la maison du député. Depuis le seuil de l’habitation jusqu’à la cuisine, des flaques de sang maculaient le vestibule. Lahaut Julien était couché sur le dos à l’entrée de la cuisine. » On ne voit que les traces des « flaques de sang » évoquées par le verbalisant sur les photos. On l’a déjà signalé, lorsqu’il arrive sur place à 22 h 45, le juge d’instruction note aussi : « Nous arrivons et constatons la présence du cadavre de Julien Lahaut à l’intérieur de la maison. » Le témoignage de H.R., un voisin présent sur la scène de crime avant les policiers, est encore plus interpellant : « Je suis arrivé sur les lieux moins de dix minutes après les faits. À ce moment, le corps avait été rentré dans la cuisine et son épouse lui lavait la figure avec de l’éther. » Ce qui tend à accréditer cette hypothèse : immédiatement après les faits, le corps du député est déplacé par ses proches ; ensuite, dans le courant de la soirée, la police scientifique le « replace » devant l’entrée de la maison pour en quelque sorte « reconstituer » la scène de crime. Une manière de faire peu habituelle dans un dossier qui recèle beaucoup d’éléments étonnants…

Un étouffement en 10 actes

Dans cette histoire qui renvoie à l’univers du romancier John Le Carré, plusieurs documents prouvent des rétentions d’informations par des enquêteurs et des « erreurs » d’analyse suspectes. Des « manipulations », pour reprendre l’expression utilisée par Emmanuel Gerard avec lequel nous nous sommes longuement entretenus avant de rédiger ce récit en dix actes d’un étouffement,

1. Une voiture de marque « Vanguard » repérée par la gendarmerie

Le type de voiture utilisé par les assassins © Doc

La première pièce étonnante de ce puzzle date du soir-même des faits. À ce moment, le juge Louppe manquait cruellement d’informations relatives à la voiture utilisée par les auteurs. Toutefois l’étude CegeSoma a permis de prouver que la gendarmerie de Seraing disposait d’une information capitale qu’elle n’a jamais transmise au magistrat. « On a retrouvé ce procès-verbal de la gendarmerie de Seraing dans les archives personnelle de Maurice Brasseur (PSC), le ministre de l’intérieur de l’époque », précise Emmanuel Gerard. Ce document rédigé le soir des faits précise explicitement que les assassins de Julien Lahaut roulaient dans « une voiture de petit modèle, verte ou grise, pouvant être une ‘’Vanguard’’. Eclairage avant déficient – éclairage arrière faisant défaut ». Il se fait que François Goossens, l’un des auteurs de l’attentat, était le propriétaire d’une « Vanguard » de couleur grise.

2. François Goossens se vante d’avoir tué Lahaut

Le 27 septembre 1950, la Sûreté de l’Etat rédige une note à l’attention du parquet général de Liège. Ce document transmis le 2 octobre au juge d’instruction dénonce notamment « les déclarations du nommé Goossens François, né à Beringen, le 16 septembre 1909, agent d’assurance, domicilié (…) à Hal, qui récemment s’est vanté d’avoir participé à l’assassinat de Lahaut Julien ». Le juge d’instruction confie cette piste à Joseph Dessaucy, commissaire principal à la Police judiciaire de Liège. Ce dernier n’interrogera jamais Goosens, se contentant de renseignements « rassurants » fournis par la PJ de Bruxelles.

3. François Goossens est propriétaire d’une « Vanguard »  

En effet, le 4 novembre 1950, Joseph Dessaucy rédige un PV n°7361. Il relate qu’il a demandé à la Police judiciaire de Bruxelles de procéder à « une enquête discrète » concernant Goossens. Précisant que le suspect est « agent d’assurance », il ajoute que « ses fonctions nécessitant de nombreux déplacement à travers tout le pays, l’intéressé pilote une voiture automobile de marque « Vanguard » (…) Il ne semble pas avoir d’opinions politiques bien définies mais il serait toutefois un royaliste convaincu. Sous l’occupation, il se serait activement occupé de résistance dans le secteur de Hal. Goossens aurait un caractère exubérant et vantard, il n’hésiterait pas, dans le but de se rendre intéressant, de déclarer qu’il a été mêlé à certaines affaires (…) Les services de la PJP Bruxelles n’ont pu recueillir renseignement au sujet des propos qu’il aurait tenus concernant sa participation dans l’assassinat du député Julien Lahaut. Il ne semble pas être en rapport avec des particuliers suspects ou des personnes s’occupant de politique » Circulez, il n’y a rien à voir ! Signalons qu’à cette époque, le réseau anticommuniste auquel collaborait le suspect était un pourvoyeur d’infos pour la section politique de la PJ de Bruxelles et même pour les Parquet général de la capitale.

Le 4 novembre 1950, le commissaire Dessaucy, sur base de renseignements de la PJP de Bruxelles considère que Goossens est un « vantard,, qui n’est pas impliqué dans l’affaire Lahaut mais il note que « l’intéressé pilote une (…) Vanguard.» Un élément important dont il ne se souviendra pas, moins de deux ans plus tard (voir acte 9).

4. François Goossens espionne les communistes

Certes, la Sûreté de l’État a signalé Goossens dans sa note du 27 septembre 1950. Cependant, elle s’est bien gardée de transmettre plusieurs rapports qui auraient été très utiles à l’enquête judiciaire. « Goossens intéressait déjà la Sûreté en janvier 1949. », explique Emmanuel Gerard. « Il ressort des renseignements récoltés à cette époque qu’il espionne des personnes qui sont supposées être communistes pour le compte d’une organisation privée et qu’à cette fin, il œuvre à gagner des membres de services de police à sa cause. On ne sait comment les agents de services secrets belges y sont arrivés mais moins de deux ans avant l’assassinat de Lahaut, ils ont réussi à s’emparer d’un carnet de note de Goossens dans lequel il mentionnait les noms des membres de son réseau anticommuniste. Parmi ceux-ci figurait un certain Alex Devillé, soit l’un des quatre hommes impliqués dans l’attentat de Seraing. » Durant le printemps 1949, d’autres rapports de la Sûreté mentionnent encore que Goossens vit « sur un grand pied » grâce aux notes de frais qu’il peut envoyer à l’organisation qui a recourt à ses services. L’étude CegeSoma met cet élément en rapport avec le fait que, lors de ses nombreux déplacements dans le pays, il arrivait à Goossens de livrer des armes et émetteurs ; ce qui renvoie à un mode de fonctionnement des réseaux « stay behind » mis en place par différents services secrets européens dans l’immédiate après-guerre pour résister à une éventuelle invasion du pays par le Soviétiques.

5. François Goossens fait partie du « Bloc anticommuniste belge »

Un autre document mis au jour par l’équipe du professeur Gerard est fort intéressant. En novembre 1949, moins d’un an avant l’assassinat de Lahaut, un agent de la Sûreté de l’Etat établit un rapport de renseignement sur le « Bloc anticommuniste belge », ce qui met un nom sur le groupe d’action et de renseignement auquel collabore François Goossens. Comme les précédents, ce rapport n’a jamais été transmis à la justice liégeoise alors qu’il aurait fort bien complété la note du 27 septembre 1950. On y lit ceci : « Nous apprenons de source sûre que le BACB a été créé à l’initiative d’André Moyen, allias capitaine Freddy (ndlr : un nom renvoyant à son passé de résistant au sein du réseau Athos pendant la seconde guerre…) On peut mentionner avec certitude que les personnes suivantes travaillent pour Moyen A. et interviennent effectivement dans le cadre du BACB. » Le premier nom cité est celui de François Goossens qui est décrit en ces termes : « Goossens (…) manifestement ne recule devant aucune action qui lui serait confiée. L’intéressé a affirmé que, lors du dernier pèlerinage de l’Yser à Dixmude, il avait eu l’intention de faire sauter le pont qui se trouve à côté du mémorial afin de faire porter le chapeau aux communistes. Seule la présence de gendarmes sur le dit-pont l’a fait changer d’avis. (…). À plusieurs reprises, Goossens F a déclaré que le BACB à Anvers était déjà assez bien implanté et que, si nécessaire, ce mouvement pouvait disposer de matériel militaire de toute sorte comme des mitraillettes (…).» Une note précédente du service secret, en avril 1948, décrivait le BACB avec ces mots : « L’organisation de ce groupement pourrait être comparée à un groupe de résistance pendant l’Occupation. Le bureau central est situé à Bruxelles. »

6. Un projet d’assassinat de Lahaut dès 1948

À vrai dire, diverses polices judiciaires disposaient d’informations sur le BACB d’André Moyen bien avant l’assassinat. Dès novembre 1947, une enquête est ouverte par la section politique de la Police judiciaire d’Anvers à la suite de la distribution d’un tract du BACB dans les rues de la métropole portuaire. Cette bafouille tirée à 10.000 exemplaires est assez limpide : « Nous déclarons la guerre au communisme. (…) Nous exigeons l’arrestation immédiate de tous les leaders communistes, traitre par excellence, qui ne méritent rien de mieux ou rien de moins que la mort par fusillade, avec comme disposition complémentaire et comme il convient pour les traîtres : dans le dos ». L’enquête révèle l’existence de liens étroits entre le BACB et Eltrois, une organisation léopoldiste prônant l’action violente. Ainsi Germain Deloof, inspecteur à la PJ d’Anvers, reçoit les confidences d’un membre du BACB qui lui parle d’une stratégie d’infiltration au sein du Parti communiste belge en lui montrant sa carte de membre. Cet indicateur, apeuré car on ne rigole pas avec le secret dans son organisation, confie avoir assisté à une réunion, au printemps 1948, durant laquelle un attentat contre Julien Lahaut a été envisagé. Il précise qu’il n’était pas d’accord avec un tel projet. Dans ses notes de travail, Deloof écrit : « Lahaut – Seraing – attentat – pas d’accord – un de ces jours – pas d’assassinat Le numéro de plaque sera communiqué. »

En 1948, l’inspecteur Deloof est mis au parfum d’un projet d’attentat contre Julien Lahaut par un indicateur .Le policier le note dans son carnet de travail mais omet de le mentionner dans son rapport d’enquête.

Le 8 octobre 1948, Deloof rédige un rapport confidentiel n°12092 sur ses recherches relatives au BACB mais il omet d’évoquer le projet d’attentat contre Lahaut. En 1949, après avoir reçu la « Médaille civique de 1ère classe » pour s’être distingué dans la résistance pendant la guerre, Deloof entame une carrière coloniale comme inspecteur de la Police judiciaire des Affaires africaines. Au Congo belge, il devient l’un des correspondants du réseau « antisubversif » « Crocodile ». Ce qui nous ramène au réseau Moyen comme nous l’explique le professeur Emmanuel Gerard : « Dans les archives de l’Union minière, nous avons trouvé un rapport d’une réunion de 1949. Le ministre des colonies Pierre Wigny (PSC) a donné personnellement à André Moyen la mission de créer ce réseau « Crocodile ». Parmi les agents que Moyen a recrutés, il y avait des administrateurs de région et des fonctionnaires coloniaux, des employés de l’Union minière, et même le vicaire apostolique de Katanga, Monseigneur Felix de Hemptinne. Il y avait aussi Germain Deloof. » En quelque sorte, l’indicateur qui avait prévenu du projet d’attentat contre Lahaut s’était mis dans la gueule de crocodile.

7. Le grand carnet d’adresses d’André Moyen

L’enquête du CegeSoma dévoile que, le 10 juin 1948, « la police judiciaire de Bruxelles signale la création par Moyen, au 14 de la rue des Comédiens à Bruxelles, d’un « Bureau de renseignements », sous le couvert d’une association regroupant d’anciens résistants ». Comme nous l’explique Emmanuel Gerard, « Dans les polices judiciaires de plusieurs arrondissements, on n’avait pas seulement une connaissance de l’existence du réseau mais on collaborait avec lui dans l’échange de renseignements. Les rapports de Moyen trouvaient aussi leur chemin jusqu’à certains magistrats. Il les envoyait encore à certains responsables politiques comme par exemple Albert De Vleeshauwer qui fut ministre de l’Intérieur dans la période immédiate qui précéda l’attentat. Ses rapports étaient encore communiqués à des bailleurs de fonds, soit des grands holdings comme la Brufina (Banque de Bruxelles) ou la Société Générale de Belgique. » En gros, il s’agissait d’identifier tous groupes ou individus pouvant être suspectés d’être communistes ou favorables au communisme en Belgique. Une sorte de maccarthysme à bas bruit, à la Belge, qui ne fut pas sans conséquences pour la carrière professionnelle de certaines personnes.

8. La « revendication » du 31 août 1950

André Moyen quelque temps avant son décès qui survint en 2008 alors qu’il était âgé de 93 ans. © La Dernière Heure.

En fouillant les archives de l’ex-ministre de l’intérieur Albert De Vleeshauwer, Emmanuel Gerard a découvert des centaines de rapports rédigés par André Moyen sous le nom de code « Richard ». Il se rappelle bien cette découverte importante : « Ces documents étaient mélangés dans une farde intitulée ‘’ renseignements.’’ Lorsque je me suis rendu compte que des rapports portait le titre « activité du réseau pendant le mois de… », je suis donc allé voir ce qui était dit du mois d’août 1950. » Une très bonne idée, car le rapport du 31 août 1950 ressemble presque à une revendication. Moyen écrit : « L’exécution de Lahaut a démontré la veulerie des pouvoirs publics attachés à venger ce traître comme s’il ne s’agissait pas après tout d’un agent de l’URSS contre lequel nous sommes en guerre par personne interposée, du moment que nous envoyons un avion en Corée, que nous recrutons des hommes pour ce combat et que nous souscrivons aux mesures des Nations Unies (ndlr : la guerre de Corée venait de commencer). Il s’agit d’un crime, c’est incontestable et regrettable qu’on en soit déjà arrivé là ; mais ceux qui ont agi estiment qu’il est temps d’éveiller les responsables de chez nous et puisqu’ils ne veulent pas prendre de mesures contre la 5ème Colonne, on les prend à leur place. Tant pis, disent les exécutants, si quelques dirigeants sont exécutés à leur tour en représailles ; s’ils avaient fait leur devoir, on n’aurait pas dû en arriver à ces mesures radicales. Nous pouvons ajouter que le groupe d’action qui parle ainsi affirme qu’il continuera sa série jusqu’au jour où le gouvernement se décidera à mettre fin lui-même aux agissements de la 5ème colonne soviétique. (…) On est décidé jusqu’à prendre des mesures contre les magistrats qui se montreraient trop zélés à venger la mort de ces « traîtres ».  (…) Nous rapportons ainsi sans commentaire les propos qui se tiennent dans le milieu que nous tenons pour responsable de l’exécution de Lahaut : il s’agit en tout cas d’un groupe apolitique et même antipolitique, patriote et désintéressé, qui avait cru d’abord n’entrer en lice qu’après l’occupation soviétique. C’est une sorte de synarchie qui a ses gens jusqu’aux enceintes les plus fermées et, pour le cas Lahaut, jusque dans les enquêteurs. » L’équipe du professeur Gerard a trouvé aussi trace de ce rapport dans les archives de la section politique de la PJ d’Anvers et dans celles d’Herman Robiliart qui était, à l’époque des faits, l’administrateur-délégué de l’Union minière et membre du comité de direction de la Société générale. Sans aucun doute d’autres copies furent envoyées à d’autres services, à d’autres personnes, mais il ne trouva personne parmi les correspondants de Moyen pour tuyauter la justice liégeoise.

9. Le retour de la Vanguard de couleur grise

Le 31 mai 1951, « Capitaine Freddy » publie un article intitulé « Les espions des Soviets à Bruxelles » dans le journal d’extrême-droite « Europe-Amérique ». Le texte met en cause des membres du Parti communiste. L’un d’entre eux, Roger Van Praag, dépose plainte. La société éditrice fait valoir que l’auteur de l’article est André Moyen. Début février 1952, l’avocat de Moyen verse diverses pièces au dossier. Parmi celles-ci se trouve une missive que Van Praag a écrite le 24 août 1951. Le sang de ce dernier ne fait qu’un tour, il reconnait parfaitement bien cette lettre. Elle fait partie d’une série de documents qui ont été volés le 27 août 1951 lors d’un attentat contre une militante communiste à Schaerbeek. La victime, Frederika Stern, avait été attaquée par des hommes qui lui avaient dérobé son sac et sa serviette avant de prendre la fuite. Ce lien étant établi, Frederica Stern envoie une lettre d’une extrême clairvoyance au procureur du Roi de Bruxelles, demandant que l’on s’intéresse à Moyen dans l’affaire qui la concerne. Dans ce document qui date de la fin février 1952, elle écrit : « Le sieur Moyen est l’auteur d’un livre ‘’Service 8’’ (…) dans lequel beaucoup peut être appris en ce qui concerne ses conceptions, son activité et ses relations ; ce livre fait apparaître Moyen comme ayant l’expérience et une grande compétence technique dans l’organisation de coups de main avec usage d’automobiles. Elle ajoute enfin à propos de l’attaque dont elle fut la victime : « Les témoins de l’attentat ont reconnu dans la voiture dans laquelle les agresseurs se sont enfuis, une Standard Vanguard 1950 Grise. Le nombre de ces voitures qui circulent en Belgique est relativement restreint. Il serait sans aucun doute utile de faire des recherches parmi les propriétaires de ces voitures. »

Un extrait de la lettre clairvoyante écrite par Frederika Stern, le 22 février 1952. © Doc

L’avocat de la famille Lahaut, Jean Fonteyne, saisit la balle au bond et écrit au juge d’instruction chargé de l’affaire Lahaut. Bien sûr, vu le secret de l’instruction, il ne sait rien de la piste Goossens, cet agent d’assurance de Hal, membre du réseau Moyen, qui s’était vanté d’avoir participé à l’assassinat de Lahaut et qui roule dans une Standard Vanguard 1950 de couleur grise… Mais l’avocat a le nez fin, il constate des similitudes entre les affaires Stern et Lahaut : « un objectif anticommuniste, le caractère brutal, l’utilisation d’une voiture avec une fausse plaque d’immatriculation. » Le juge d’instruction Louppe le suit. Il envoie le commissaire principal Dessaucy pour vérifier les liens entre les deux dossiers. Le 30 mai 1952, le policier rend son verdict dans un procès-verbal d’anthologie : « Nous n’avons pas découvert d’indices permettant de faire un rapprochement entre l’attentat commis contre Lahaut Julien et l’agression dans a été victime Stern Frederika. » Arguments ? Moyen a dit qu’il a reçu les documents volés à Stern par une source anonyme. Et puis, il y a cette phrase : « L’enquête faite lors de l’assassinat de Lahaut n’a jamais fait apparaître l’existence dans cette affaire d’une voiture Standard-Vanguard, 1950, de teinte grise, comme dans l’agression commise contre Stern Frederika ». C’est faux (voir l’acte 3), mais cela passera comme une lettre à la poste. Commentaire du professeur Emmanuel Gerard : « Soit Dessaucy n’était pas à la hauteur de sa fonction. Soit il n’a pas voulu faire le rapprochement. Ma conviction penche vers la seconde proposition. »

Le 30 mai 1952, le commissaire Dessaucy note que l’enquête Lahaut « n’a jamais fait apparaître l’existence dans cette affaire d’une voiture Standard-Vanguard , 1950, de teinte grise » (voir aussi l’acte 3.)

10. Un dernière « omission » pour aboutir au non-lieu

En 1961, un détenu dans une affaire de meurtre fait des confidences à la PJ d’Anvers : il sait des choses sur l’affaire Lahaut. Le commissaire Alfred Van der Linden s’empare du dossier avec passion. En parfaite symbiose avec le juge d’instruction de Liège, il mène une enquête en profondeur qui le conduit à s’intéresser à l’organisation Eltrois et au BACB. Interrogatoires, perquisitions, multiples procès-verbaux, ce policier mène un travail remarquable qui le conduit aussi à fouiller dans les archives de la section politique de son service de police où il découvre que son collègue Deloof, en 1948, avait été mis au parfum d’un projet d’attentat sur Lahaut sans pour autant en faire rapport (voir acte 6). Van der Linden signale ces faits au magistrat instructeur. In fine, son enquête cible un homme : André Moyen. Il écrit dans un PV : « le Capitaine Freddy est dépeint comme quelqu’un qui serait capable de tout. Il a été insisté qu’en recueillant des renseignements plus précis concernant sa personne ou son réseau, à Bruxelles, il fallait agir avec la plus grande circonspection, vu qu’antérieurement il aurait collaboré avec différents services policiers. »

Dans un PV n°6236 du 24 juin 1961, cet enquêteur trahit le fait que, dans la documentation de la section politique, il a eu accès à la fameuse « revendication » de Moyen du 31 août 1950 (voir acte 8). A destination du magistrat instructeur de Liège, il écrit en effet : « Moyen aurait adressé des rapports mensuels secrets et réguliers à ses mandants, sous le titre : « Activité du réseau pendant le mois de… » dans lesquels successivement la « situation internationale » et la « situation intérieure » étaient prises sous la loupe. (…) Cela vaudrait la peine d’entrer en possession d’un rapport de fin août 1950, après le meurtre de Lahaut, et également de celui, qui le précédait immédiatement, et dans lequel, d’après ce qu’il semble, il aurait été question d’intentions de prises de pouvoir de la part du Parti Communiste. »

Le Commissaire Van der Linden était bien informé quant aux rapports mensuels dressés par André Moyen.(voir aussi l’acte 8)…

Comme le dit le professeur Gerard, « Vander Linden savait presque tout » et « par la bande, il tenta de sensibiliser le magistrat instructeur à une investigation en profondeur sur la piste Moyen mais Liège ne bougea pas ». Mais aussi, comme tellement d’autres fonctionnaires de police dans cette affaire, il fit de la rétention d’information en ne transmettant pas le rapport du 31 août 1950 au juge d’instruction chargé de l’affaire Lahaut, en ne lui signalant pas que ce document essentiel était archivé dans la documentation politique de la PJ d’Anvers. Ainsi Van der Linden protégea son service d’un scandale car il est évident que ces informations auraient dû être communiquées en temps réel à la justice liégeoise. Le commissaire passa à autre chose et fit ensuite une belle carrière…

En 2009, quand les historiens de l’équipe du professeur Gerard firent à leur tour une visite des archives de la PJ d’Anvers, ils trouvèrent eux aussi le rapport d’activité du 31 août 1950. Toutefois, celui-ci était amputé du passage relatif à l’assassinat de Lahaut… Emmanuel Gerard en est convaincu, le feuillet manquant a été retiré de la documentation en 1961 car il témoignait d’un silence injustifiable.

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