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Congo, la malédiction des enfants sorciers

Kinshasa Enfants des rues sorciers

En l’accusant de sorcellerie, sa belle-mère s’est débarrassée d’une bouche à nourrir. Depuis, Glody, 10 ans, sans abri, enchaîne les séances de délivrance. | © Patrick Maitre.

Société

À Kinshasa, la capitale, des milliers de parents les livrent au délire des exorcistes.

D’après un article Paris Match France de Florence Broizat

Sous sa casquette à carreaux, ses traits sont ceux d’un homme de 60 ans. Selon l’état civil, John Kankonde n’en a que 37. Mais, quand on a grandi à Kinshasa, ce sont les épreuves, plus que les années, qui dictent votre âge. Lui a pris son premier coup de vieux à 7 ans. Quand, sur les conseils de sa grand-mère excédée, sa tante l’a emmené chez le pasteur. John s’en souvient comme si c’était hier : « Le prophète m’a contraint à cinq jours de retraite. Puis est venu le moment de la ‘délivrance’. Il m’a frotté les yeux avec du savon, ça piquait. Ensuite, il a fait brûler un cierge sur ma tête et m’a tordu les oreilles, comme s’il voulait les arracher. Il répétait : ‘La vérité doit éclater !’ J’avais mal, j’ai avoué : oui, j’étais bien sorcier. »

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Marqué par le pasteur du sceau des damnés, rejeté par les siens, ce Petit Poucet moderne s’est enfoncé dans la jungle urbaine de Kinshasa, grouillante d’ogres en tout genre, où l’on ne survit qu’armé de débrouillardise et d’une « Gillette », une lame de rasoir que, vers 16 ans, les enfants perdus de la capitale remplacent par une machette.

Dans la deuxième plus grande ville d’Afrique, fourmilière anarchique de 12 millions d’habitants, l’histoire de John est une banalité. Sur quelque 30 000 enfants abandonnés, que l’on appelle ici « shégués », ils seraient près de 25 000 à avoir été accusés de sorcellerie. Un peuple de l’ombre, partageant son temps entre petits boulots, bagarres et larcins dérisoires, dormant dans la poussière entre flaques stagnantes et détritus, avec pour seule éducation la rudesse de la rue. Les plus jeunes ont 2 ans. Que s’est-il donc passé pour qu’à « Kin la Belle » l’enfance se retrouve soudain privée d’innocence ? « Avant les années 1960, ce phénomène était impensable », soupire Rémy Mafu, qui travaille depuis vingt ans auprès des plus fragiles et coordonne aujourd’hui Reejer, une plateforme de 165 structures humanitaires œuvrant pour les gamins des rues.

Rascani, 12 ans, vit dans la rue. Selon sa mère, il a « fait disparaître son petit frère ». Sûr de sa culpabilité, il vient se faire « délivrer ».
Rascani, 12 ans, vit dans la rue. Selon sa mère, il a « fait disparaître son petit frère ». Sûr de sa culpabilité, il vient se faire « délivrer ». © Pascal Maitre.

« Si les parents ne pouvaient plus s’occuper de leur gosse, un oncle ou une cousine le prenait en charge, continue-t-il. La situation économique du pays a commencé à se dégrader, les premiers shégués sont apparus. Leur nombre n’a pas cessé de croître, et le concept d’enfants sorciers est né dans la foulée. » Superstition et magie noire ont toujours eu leur place en Afrique subsaharienne. Ni le catholicisme ni l’islam n’auront eu raison des pratiques ancestrales, présentes dans toutes les strates de la société, vivaces jusqu’au sommet des Etats. « Chez nous, quand un malheur arrive, on a tendance à chercher un bouc émissaire plutôt qu’à questionner notre responsabilité, résume Rémy Mafu. Il faut trouver qui nous a ‘bouffés’, comme on dit en sorcellerie. » Jusqu’alors, les personnes âgées, les femmes surtout, avaient la préférence des exorcistes. Les temps ont changé. Et les pasteurs ont remplacé les marabouts.

Il est 5 heures et Kinshasa est réveillé depuis longtemps. Les pots d’échappement fument dans les artères congestionnées, les premières brochettes de criquets grillent sur les braseros des marchés juste à côté des pyramides de foufous, ces boules de farine de manioc prisées des badauds. Tirés d’un mauvais sommeil, les enfants des rues s’éparpillent dans les venelles comme des bandes d’étourneaux. Dans chaque rue ou presque, des chants s’élèvent, rythmés par les tambours et les battements de mains. Issues du néopentecôtisme, apparues en Afrique à la fin des années 1980, les Eglises évangéliques de Réveil font ici florès.

De sorcière à prostituée : une jeune fille, parmi des milliers, devant sa « chambre » près de Kinshasa.
De sorcière à prostituée : une jeune fille, parmi des milliers, devant sa « chambre » près de Kinshasa. © Pascal Maitre.

Conjuguée au sida et à la misère, la guerre civile a fini par faire plier la raison au profit de toutes sortes de croyances, dont les préceptes simplistes donnent au chaos un semblant d’ordre et de sens. S’improviser « prophète », comme se font volontiers appeler les pasteurs évangéliques, est à la portée de tout bon harangueur. Il suffit de trouver un local et de remplir un simple formulaire. En guise de séminaire, des digests de la Bible assortis de best of de versets glanés sur Internet font amplement l’affaire. Le marché est prometteur ; la concurrence, sévère. Pour rabattre les fidèles, ces nouveaux marchands du temple promettent l’accès direct à la prospérité et garnissent leurs étals de services en tout genre. Avec, pour produit phare, le désenvoûtement des enfants. Des proies sans défense, promptes à confesser des péchés imaginaires. Et dont, au sein de foyers souvent recomposés, on peut facilement se défaire sans craindre de réclamation. Dans un pays où, en 2018, 72 % de la population vivaient avec moins de 1,80 euro par jour et où le taux de natalité bat des records avec 6,1 enfants par femme, l’idée a fait son chemin.

Une mort subite, la maladie, une perte d’argent ou la nécessité de se débarrasser d’une bouche à nourrir : les aléas de la vie sonnent soudain comme des chefs d’accusation. Et voilà Grâce, Lucie, Antonin, Paulin ou Aristote soupçonnés par un beau-père, un cousin, une tante d’avoir été transformés en sorciers par un autre membre de leur famille, dans le but de leur nuire. Purificateur en chef, le pasteur Guy Vano Vangu, de l’église du Bon Berger, détaille volontiers le machiavélisme de l’être possédé : « L’esprit sort du corps la nuit, il libère des gaz pour endormir son entourage et se livrer à ses méfaits. Les sorciers les plus jeunes rentrent vers 3 heures. Les aînés plus tard, à l’aube. »

Pour les « apprentis sorciers », point de salut. Tôt ou tard, ils finissent dans l’enfer de la rue

Lisa, 10 ans, a ainsi été confondue par sa belle-mère : elle avait décidément trop de mal à se réveiller le matin… Quand la famille ne fournit pas un coupable tout trouvé, le pasteur se charge de le désigner. Rejeton jugé turbulent ou trop sage, doué ou handicapé, avec le ventre gonflé (preuve qu’il « dévore » ses victimes), qui fait pipi au lit ou tire sur ses nattes pour communiquer avec les démons : le diable se niche dans les détails. Chaque paroisse prêche pour sa méthode expiatoire, avec un sens du business éprouvé. La cérémonie de délivrance coûte entre 5 000 et 50 000 francs congolais (soit entre 2,2 et 22 euros). Les poules ou les packs de bière sont aussi acceptés…

Pour les « apprentis sorciers », en revanche, point de salut. Tôt ou tard, ils finissent dans l’enfer de la rue. John Kankonde raconte : « Après avoir passé trois nuits devant chez moi sans que personne ne me laisse entrer, j’ai pris la direction du rond-point de la Victoire. » Cette place vibrionnante, grouillante de motos-taxis bringuebalantes, de voitures à la tôle défoncée, est un point de ralliement pour les jeunes bannis. « Les autres m’ont bizuté. Ils m’ont entouré de sacs en plastique pendant que je dormais et ils les ont enflammés. J’ai eu une main brûlée. Plus tard, un grand m’a traîné en laisse des journées entières en m’attachant un câble électrique au poignet. » Nulle pitié chez ces démons assignés, biberonnés au lait de la violence et des injustices, mais une nécessité : survivre. En début d’année, David, 12 ou 13 ans, s’est fait taillader le pied « à la Gillette » pour avoir osé résister à des racketteurs à peine plus âgés. Montant du butin : 30 centimes.

Infecté, son pied a triplé de volume. Soupçonné de sorcellerie par sa belle-mère à la suite de problèmes financiers, David a fui sa famille et a grandi sans abri. De temps à autre, il pousse la porte d’une structure d’accueil. Un repas, des soins médicaux, un peu de repos, et c’est de nouveau l’appel de la liberté malgré les dangers. John l’a sans doute déjà croisé au fil de ses tournées. L’ancien paria est aujourd’hui éducateur de rue, mandaté par l’Unicef pour aller à la rencontre des jeunes ensauvagés. Il a créé sa propre ONG, Consolation Congo, qui s’occupe de 22 enfants. Certains s’en sortent après avoir été hébergés de longues années dans un centre, scolarisés, parfois recueillis par une autre famille, comme ce fut le cas pour John. « Les orphelinats ne sont qu’une solution transitoire, explique Rémy Mafu. À Kinshasa, la réalité, c’est qu’on vit dehors. Alors il faut rendre la rue vivable, moins violente, car les enfants des rues ne disparaîtront pas. »

Depuis 2009, la loi condamne les accusations de sorcellerie portées à l’encontre des mineurs. Mais ce volet répressif peine à être appliqué de façon systématique

Chez Reejer, on ne désespère pas de faire changer les mentalités. Un travail de longue haleine qui implique « une révolution par la base ». D’anciens gamins errants deviennent éducateurs, des voisins sont formés pour convaincre les parents du danger des rituels de délivrance, des actions de sensibilisation sont menées auprès de certains pasteurs, des messages de mise en garde sont diffusés sur les radios communautaires. Au printemps, la pandémie de Covid-19 est venue s’ajouter à la liste des maux qui gangrènent Kin la Belle. La majorité des habitants, convaincus que cette « maladie de riches » n’existe pas, refusent de se protéger. Et les ONG s’attendent déjà à une recrudescence d’enfants sorciers, plus faciles à châtier qu’un virus… L’Etat regarde cela d’un œil distrait.

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Depuis 2009, la loi condamne les accusations de sorcellerie portées à l’encontre des mineurs. Mais ce volet répressif peine à être appliqué de façon systématique. Rémy Mafu reste pourtant optimiste. Il a été témoin de miracles : Gladys, ex-sorcière devenue banquière, Paul, qui a désormais un atelier de peintre… « Bien sûr, explique-t-il, on a besoin d’aide. Pas forcément d’argent mais de jeux, de vieux manuels scolaires, de masques, de vitamine C. En attendant, on continue de tout miser sur l’article 15 de la Constitution. » Un article imaginaire, que tous les Congolais invoquent en rigolant… Rémy aussi éclate de rire. « C’est celui qui dit : débrouillez-vous ! »

Pour vos dons, ONG Oseper : oseperkin.e-monsite.com

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