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Johanna Clermont, l’icône des chasseurs

Johanna Clermont, l'icône des chasseurs

Johanna Clermont, le 8 septembre 2020. | © Lionel BONAVENTURE / AFP

Société

À 23 ans, l’étudiante de Perpignan pose fièrement sur Instagram avec ses trophées. Une influenceuse qui n’a pas peur de déplaire.

 

Daprès un article Paris Match France de Pauline Delassus et Juliette Pelerin

Elle tire et son regard change, soudain plus dur. La balle fuse, frôle une branche et dévie. Le chevreuil s’échappe, Johanna Clermont enrage. Elle a repéré l’animal à l’aube, carabine en bandoulière, jumelles à la main, ses longs cheveux blonds noués en chignon. « À quelques millimètres près, je l’avais ! » lâche-t-elle, dépitée. Autour, les Pyrénées s’éveillent, les vaches font tinter leurs cloches, des marmottes s’étirent au soleil. La jeune femme admire le pic du Canigou à l’horizon, le paysage de son enfance, non loin de Prades, sa ville natale et le fief de Jean Castex, en Occitanie. Elle marche dans les ruisseaux, grimpe en haut des rochers. « La nature, dit-elle, c’est une passion. » Tuer du gibier également, « une sensation extraordinaire, un mélange d’adrénaline et d’euphorie ».

L’arme que Johanna Clermont dégaine le plus, ce matin, est son Smartphone, l’objectif capture la splendeur de la vallée de la Rotja et, surtout, sa frêle silhouette perdue dans des vêtements de camouflage. C’est ainsi que cette étudiante en master de droit des affaires gagne sa vie : sa popularité virtuelle lui apporte des contrats de publicité avec des armureries du monde entier, qu’elle signe rarement pour moins de 1 000 euros. Elle est une Diane des temps modernes, visage poupin d’un milieu vieillissant qui compte 97 % d’hommes, initiée à la communication digitale autant qu’à la balistique.

« Étant jeune et blonde, je corresponds à un idéal féminin pour les chasseurs, ça leur plaît », affirme-t-elle sans gêne. « C’est une égérie », déclarent ses soutiens ; « une marionnette », persiflent ses détracteurs. Elle divise et s’en réjouit : « Si je dérange, tant mieux. » Par sécurité, Johanna Clermont s’est tout de même choisi un pseudonyme, après avoir reçu des menaces de mort de militants antichasse. Elle garde en mémoire la fin tragique de Mel Capitan, son « double » espagnol, avec qui elle correspondait régulièrement. Comme Johanna, cette Catalane mettait en scène son goût pour la chasse. Harcelée jusque chez elle, Mel s’est donné la mort le 19 juillet 2017. La Française lui a rendu hommage en écrivant : « On ne devrait jamais mourir pour une passion. » Aujourd’hui, elle assure : « Le flot d’injures que je reçois, c’est une bonne nouvelle ! »

Johanna Clermont, l'icône des chasseurs
Rencontre avec Willy Schraen, président de la Fédération nationale des chasseurs, le 20 août. © Instagram

Derrière la rhétorique provocatrice de la chasseresse débutante surgit l’ombre d’un vieux renard de la politique. Thierry Coste, 64 ans, ancien éleveur devenu lobbyiste, n’a pas hésité à l’aider quand certains lui ont reproché de faire de leur passion une activité lucrative. Fier d’avoir « parlé à l’oreille de tous les présidents depuis Jacques Chirac », Coste assure que c’est avec l’actuel qu’il partage « le plus d’affinités ». Emmanuel Macron n’est pas chasseur, « mais toute la famille de Brigitte l’est », indique-t-il, persuadé d’avoir le soutien du chef de l’État, « plus éclairé et plus sensible sur ces sujets que ses prédécesseurs ». Le grand manitou de la chasse offre ses conseils à Johanna Clermont ; ils déjeunent régulièrement ensemble et discutent de « stratégie ». Coste le fait savoir et place la novice sous sa protection. « Elle a choisi un angle qui n’aurait pas été le mien si j’avais voulu fabriquer une égérie, mais il faut l’accompagner, nous confie-t-il. Elle sert une cause juste et elle parle à un public différent de celui des fédérations. »

Jean Codognès, avocat à Perpignan, ex-député socialiste et ancien chasseur converti à l’écologie, parle de Thierry Coste comme d’un « opportuniste de génie » et voit derrière lui la volonté de Macron de récupérer les voix de 1,1 million de détenteurs de permis, afin de dissuader une candidature du Mouvement de la ruralité, anciennement Chasse, pêche, nature et traditions. « Mais exploiter l’image de la femme comme des vendeurs de voitures de luxe, c’est ringard ! » ajoute-t-il, peu progressiste en tout cas.

Je n’ai jamais ressenti le besoin de m’associer à des femmes pour me sentir forte dans un monde d’hommes

Interpeller à tout prix, « sortir du bois », lance Coste, « ne plus vivre caché », dit Willy Schraen, président de la fédération nationale : voilà les nouveaux arguments des chasseurs, inquiets des victoires écologistes aux élections municipales et de l’opinion des Français, qui, en 2018, n’étaient que 19 % à être favorables à la chasse. « La jeunesse récuse la pratique ancestrale de la chasse, c’est donc un pari contre l’avenir tenté de façon pathétique par les chasseurs », estime de son côté Allain Bougrain-Dubourg, président de la Ligue pour la protection des oiseaux. Au sein de la communauté des chasseurs, les critiques fusent également. Martine Pion, présidente de l’Association nationale de la chasse au féminin, juge avec dureté le positionnement de Johanna Clermont : « C’est un biais pour sa carrière, estime-t-elle. Ça ne donne pas envie aux femmes de pratiquer. Elle est dans le business et l’image ; nous, dans l’associatif et le concret. » Offensive à laquelle l’intéressée riposte : « Je n’ai jamais ressenti le besoin de m’associer à des femmes pour me sentir forte dans un monde d’hommes. » Et, face à la salve des militants écologistes, elle se contente de lâcher, bravache : « Si on commence à écouter les associations… »

Elle était encore au collège quand trois camarades de classe l’ont initiée à la battue. Elle y retournera chaque week-end. Elle obtient son permis à 16 ans et, cette année-là, reçoit une carabine pour Noël. Quelques mois plus tard, elle tue un sanglier. Sa première fois. Elle publie ce souvenir sur Internet. Son sourire juvénile face à la bête abattue intrigue, fascine, choque ; la photo est partagée des milliers de fois. L’adolescente a trouvé un créneau ; elle continue, jusqu’à éveiller l’intérêt du fabricant d’armes Browning. Ce sera son premier partenariat.

Johanna Clermont, l'icône des chasseurs
Dans le métro parisien pour la campagne de pub de Zone 300, le « Netflix de la chasse ». © Instagram

À Perpignan, où elle étudie, elle nous reçoit dans les bureaux de Zone 300, une société de production créée par un de ses amis. Elle prête son visage à la campagne d’affichage de sa plateforme de vidéos à la demande, destinée à devenir le « Netflix de la chasse ». Son compagnon, Frédéric, 29 ans, qui l’a rencontrée lors d’un ball-trap, vante ses qualités : « Johanna est une grande tireuse, douée et passionnée. » Elle écoute en souriant et joue avec Nelson, leur teckel à poil dur, un des cinq chiens de chasse que le couple possède. Chez eux, ils comptent aussi une vingtaine d’armes à feu, rangées sous clef, quelques trophées et un congélateur de 600 litres pour conserver les produits de leur chasse. La jeune femme dépèce puis découpe elle-même son gibier : du chevreuil le plus souvent, sa cible de prédilection. « Mais je vais aussi à la mer, en boîte de nuit, je regarde des séries et même les dessins animés Disney, comme tout le monde ! » tient-elle à préciser. Elle allume une cigarette, boit une gorgée de Red Bull et surprend en racontant avec enthousiasme sa découverte de la littérature romantique allemande, surtout Les souffrances du jeune Werther et Les affinités électives de Goethe. « Des romans fascinants, si sombres… » Ses parents, cadres, vivent toujours dans la région de Perpignan, mais ne sont jamais allés à la chasse. Elevée dans une famille soucieuse de l’environnement, elle assure s’interroger sur les modes de consommation alimentaire et sur le dérèglement climatique, mais ne ressent aucune culpabilité à abattre un animal – « la viande est bien meilleure que celle que vous trouverez dans les supermarchés », plaide-t-elle.

Les obstacles se multiplient pour les chasseurs, et la génération de Johanna Clermont voit se profiler un avenir incertain

Comme d’autres chasseurs de son âge, elle emploie le verbe « prélever » pour dire « tuer ». « C’est un terme nouveau adopté par les technos de la fédération, explique Thierry Coste. Moi j’assume, je dis “tuer”. » Lui raconte le goût du chasseur pour la prédation, mais également pour tout ce qui vient avant de tirer : la marche au grand air, le repérage, l’entretien d’un biotope. Jean-Luc Planes, guide de chasse dans les Pyrénées et ami de Johanna Clermont, évoque lui aussi, avec ferveur, son attachement à la nature et à la vallée, qu’il parcourt chaque jour pour prévenir sa dégradation. C’est l’autre argument du lobby pro-chasse et de ses communicants : les préoccupations environnementales prêtées aux chasseurs, des « lanceurs d’alerte », selon Thierry Coste, fins connaisseurs de la flore et prêts à tout pour défendre le territoire qui fournit leur gibier. « Avant de promettre un avenir serein, il faudrait qu’ils s’expliquent sur les 6 000 tonnes de plomb déversées chaque année dans la nature, nuance Allain Bougrain-Dubourg. Sur le surnombre des sangliers qu’ils élèvent pour les tirer. Sur leur refus de l’action des grands prédateurs, loups, ours ou lynx, qui sont ceux qui doivent se charger de la régulation. Ou encore sur les oiseaux, dont vingt espèces chassables figurent sur la liste rouge des variétés en déclin. »

Les obstacles se multiplient pour les chasseurs, et la génération de Johanna Clermont voit se profiler un avenir incertain. Lancé en juillet, le projet de référendum d’initiative citoyenne sur la cause animale prévoit d’abolir la chasse à courre, le déterrage du renard et du blaireau et des pratiques traditionnelles comme le piégeage des grives à la glu. Cette dernière pratique est dans le viseur de la ministre de la Transition écologique, Barbara Pompili. « Je pense que c’est de la bêtise de la part de la ministre, fanfaronne Johanna Clermont. C’est l’envie d’exister et de mener une inquisition sur un sujet qu’elle connaît peu. » Elle a lu le récent livre de Willy Schraen (Un chasseur en campagne, éd. Gerfaut), a trouvé la préface d’Eric Dupond-Moretti « agressive » mais utile. Elle aimerait rencontrer le garde des Sceaux, lui-même chasseur, et passera peut-être l’examen du barreau pour devenir avocate. Un métier où il faut aussi savoir viser juste.

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