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Inhumanité… Cette ambulance qui partit sans les parents de Mawda

Ali et Amer Shamden, les parents de la petite Mawda,, avec leur fils Mohamed. | © Ronald Dersin

Société

Le fait avait indigné : après qu’un policier blessa mortellement leur fille, les parents de la petite Mawda furent empêchés de monter dans l’ambulance qui conduisait le corps de la victime à l’hôpital de Jolimont. Le parquet de Mons utilisa deux arguments tendant à banaliser cet évident manque d’humanité. A la lumière de notre contre-enquête, ils se révèlent parfaitement faux.

 

Au bout de la course-poursuite, la camionnette s’arrêta sur l’aire de repos du Bois du Gard, près de Mons. Un quart d’heure plus tard, les urgentistes arrivèrent. Des policiers leur firent croire que l’enfant qu’ils venaient secourir était « tombé » de la camionnette. Après avoir tenté de réanimer la petite fille mortellement blessée par le tir d’un policier, les services de secours repartirent vers l’hôpital. Voyant qu’on emportait Mawda, sa maman manifesta le souhait de l’accompagner dans l’ambulance. Ce minimum d’humanité lui fut refusé. Par qui ? Pourquoi ? Dans les jours qui ont suivi l’homicide, la révélation de ce fait avait interpellé l’opinion. Lors d’une conférence de presse, le 22 mai 2018, le procureur du Roi de Mons, Christian Henry, avait cru bon expliquer ce manque de considération pour la douleur des victimes en recourant à deux arguments.

Le procureur du Roi : « Il a fallu identifier les parents, c’est clair que cela a pris un certain temps »

En premier lieu, le magistrat invoquait un prétendu principe général : « Quand le service 100 arrive sur les lieux d’un accident, ils embarquent les blessés et on ne prend personne. » Vraiment ? Nous découvrons que cette assertion cadre très mal avec une déclaration au Comité P de l’infirmière Dorothée (prénom fictif) qui, la nuit des faits, intervint sur le parking en renfort du médecin urgentiste : « Ce qui m’a choquée, c’est que les parents n’ont pas pu nous accompagner, même si ceux-ci étaient privés de liberté. Il est déjà arrivé, quand c’est le cas, qu’un policier accompagne la personne privée de liberté jusque dans nos services. Je ne comprends pas pourquoi cela n’a pas été le cas ici. »

Sans crainte d’affaiblir son premier argument, le magistrat laissait aussi entendre que les parents n’avaient pas pu accompagner leur enfant parce que la police avait eu du mal à les identifier : « Il y a peut-être eu un problème de communication, je vous ai parlé des problèmes de langue. Il a fallu identifier les parents, c’est clair que cela a pris un certain temps. » Cette version de « l’identification difficile » s’avère également inexacte. Lorsque la camionnette s’immobilise sur le parking, l’un des migrants en sort, portant un enfant dans ses bras, appelant au secours. Comme le démontrent différents témoignages, il est évident que, bien avant l’arrivée de l’ambulance, les policiers comprennent que cet homme est le père de l’enfant blessé.

Un policier : « Cet enfant semblait inanimé et le papa l’agitait comme pour nous demander de l’aide »

Interrogé dans le cadre de l’instruction, l’inspecteur John (prénom fictif), a raconté en ces termes les premiers instants qu’il passa sur le parking, très peu de temps après le tir mortel de l’un de ses collègues : « J’ai vu un homme qui tenait la petite. Il la brandissait à bout de bras. Celle-ci était inerte. Sa tête allait de gauche à droite. Son visage était recouvert de sang mais je n’ai pas vu de plaie. L’homme criait. L’homme ne parlait pas français. Nous avons ensuite été rejoints par d’autres collègues et nous avons demandé à tout le monde de s’asseoir. L’homme qui a brandi la petite était en fait le père de l’enfant. La maman criait également à ses côtés. (…) Tous les migrants sont restés assis sauf le papa et la maman. Nous avons dû d’ailleurs maitriser le papa. »

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Le témoignage du policier Charles (prénom fictif) démontre plus explicitement encore que les parents de l’enfant blessé ont été clairement « identifiés » comme tels avant l’arrivée de l’ambulance : « Lorsque nous rejoignons les autres sur le parking (…), mon attention est attirée par un couple qui crie. L’homme tient un enfant dans les bras. Cet enfant semblait inanimé et le papa l’agitait comme pour nous demander de l’aide. (…) J’ai dû maitriser le papa qui était très agité (…) L’ambulance est arrivée quelques minutes plus tard et l’enfant a été pris en charge. J’ai continué à m’occuper du papa quand l’ambulance a pris l’enfant en charge. »

Le témoignage de l’inspecteur Luc (prénom fictif) apporte une confirmation supplémentaire en décrivant cette scène qui se passe, elle aussi, immédiatement après l’interception de la camionnette : « Un homme était occupé à hurler et à se rouler par terre avec un enfant dans ses bras. Mon collègue Charles (prénom fictif) a pris l’homme en charge afin de dégager l’enfant. Le collègue Charles et un autre collègue ont maintenu au calme le père (…). » Tandis que Dimitri (prénom fictif), le coéquipier du policier tireur ne dit pas autre chose quand il explique son arrivée sur le parking, quelques minutes après le coup de feu mais avant l’ambulance : « Nous sommes tous les deux sortis du véhicule. On est allé au contact des migrants et on a vu l’enfant tenu par sa maman. L’enfant était ensanglanté. Une collègue était occupée à lui faire un massage cardiaque en attente de l’intervention du SMUR. »

Une policière : « Je fais comprendre à la maman qu’elle ne peut pas aller avec l’ambulance, un collègue m’ayant précisé qu’elle était en arrestation administrative »

Mais c’est le témoignage de l’inspectrice Ida (prénom fictif) qui est le plus édifiant. Cette policière arrive en renfort sur le parking vers 2h15, soit deux minutes avant l’arrivée des ambulanciers. Interrogée par le Comité P, elle déclare : « Je vois un collègue qui maintient une personne au sol, cette personne criait beaucoup. Une collègue vient me dire qu’il s’agit du papa de la petite fille. Je lui demande quelle petite fille, et là elle me montre une petite fille au sol qu’un collègue essaie de ranimer. (…) Une dame est assise au sol et pleure énormément. Elle est à quelques mètres de sa fille. Je comprends qu’il s’agit de la maman. L’ambulance n’est pas encore sur place, mais j’entends qu’elle va arriver. (…) L’ambulance arrive et l’ambulancier prend tout de suite l’enfant en charge. La maman suit l’ambulancier et je suis la maman. À un moment donné, j’empêche celle-ci de trop s’approcher du travail des ambulanciers. (…) »

La suite du récit d’Ida finit de démentir la version donnée par le parquet de Mons et apporte au surplus un élément d’information inédit et révoltant : avant d’empêcher la maman de Mawda d’accompagner sa fille, la policière a conscience que l’enfant ne survivra pas, mais elle obéit à un ordre qui lui est donné de ne rien en dire aux parents. Au Comité P, Ida a en effet expliqué ceci : « Le SMUR arrive avec le médecin qui essaie de faire le nécessaire pour la petite fille. Celui-ci va me faire signe à un moment donné que c’est fini avec la petite. Je fais comprendre à la maman qu’elle ne peut pas aller avec l’ambulance, un collègue m’ayant précisé qu’elle était en arrestation administrative. Je la ramène jusqu’au groupe de personnes. (…) Je vais aider à fouiller les femmes et les enfants. La maman va me demander à plusieurs reprises ce qu’il en est de sa fille, mais on me dit que je ne peux rien dire. »

La maman : « Je pleurais, je voulais l’accompagner, mais cela ne m’a pas été autorisé »

Un ordre est un ordre : rien ne fut dit aux parents sur le parking et, au même titre que les autres migrants qui s’étaient trouvés dans la camionnette, ils furent arrêtés et conduits dans les locaux de la police. Après un interrogatoire, ils furent dirigés vers l’hôtel social de Mons et ce n’est que plusieurs heures plus tard qu’ils furent informés de la mort de leur petite fille alors que, jusque-là, ils avaient gardé un mince espoir, croyant que Mawda avait peut-être pu être sauvée après qu’elle fut embarquée dans l’ambulance.

La déclaration que nous fit la maman de la victime dans un entretien publié en juin 2018 nous revient en mémoire : « Elle était encore en vie quand elle est montée dans l’ambulance. (…) Je pleurais. Je voulais l’accompagner mais, étant privée de liberté, cela ne m’a pas été autorisé. Le lendemain, un policier est venu nous dire que Mawda était morte. Lorsqu’ensuite des policiers nous ont conduit à la morgue pour voir la dépouille de notre fille, ils nous ont dit : “C’est nous qui avons tué votre enfant. Nous sommes désolés.” »

Au regard de ces nouveaux éléments, on se remémore aussi les propos de l’avocat Selma Benkhelifa lors d’un entretien que nous avons publié en mars 2019 : « Je ne veux pas vivre dans un pays ou des vies ont moins de valeur que d’autres. Cette affaire Mawda a mis en évidence des schémas mentaux qui effraient. Je pense à cette policière qui n’a pas permis à la maman d’accompagner la petite lorsque son corps a été chargé dans l’ambulance sur le parking de Maisières. Elle a considéré que l’état d’arrestation administrative de cette “migrante” primait, que la priorité était de la diriger vers le cachot. Quelle image déshumanisée du migrant faut-il avoir pour infliger une telle souffrance supplémentaire à une maman en pleurs ? Il faudrait expliquer aux policiers que l’infraction, c’est le trafic des êtres humains et que les êtres humains qui sont sur le chemin de l’exil sont les victimes de l’infraction. »

S’est-il seulement agi d’un défaut d’humanité ?

Mais pourquoi donc des policiers ont-ils donné une fausse version des faits aux urgentistes (l’histoire de l’enfant « balancé » de la camionnette qui orienta les secours vers un diagnostic de traumatisme crânien) ? Mais pourquoi ont-ils ensuite empêché les parents d’accompagner leur enfant dans leur ambulance ? S’est-il seulement agi d’un défaut d’inhumanité ? Et si ces deux questions, qui n’apparaissent nulle part dans l’enquête menée par la justice montoise, étaient étroitement liées ? Quoi qu’il en soit, une tragique évidence apparaît : si elle avait pu monter à bord de l’ambulance, la maman de Mawda aurait pu donner des informations cruciales, ne fût-ce que par gestes, aux services de secours. Des informations de nature à faire comprendre au médecin urgentiste qu’un coup de feu avait été tiré pendant la course-poursuite et que la cause de la mort était étrangère à une « chute ».

À cet égard, on se souviendra de cet autre extrait de l’entretien que nous accordèrent les parents de Mawda en juin 2018 :

Paris Match. Que pouvez-vous dire du coup de feu qui a été tiré ?

Ali, le papa. Nous roulions encore quand le policier a tiré. Ma femme a tout de suite constaté que le visage de Mawda était en sang.

Avez-vous fait le lien avec le tir qui venait d’avoir lieu ?

Amer, la maman. Oui, très clairement. Mawda avait une blessure ouverte près du nez qui n’était pas présente avant le tir et elle perdait beaucoup de sang.

Interrogée dans le cadre de l’enquête judiciaire, la maman de Mawda fut encore plus explicite : « J’ai entendu un seul coup de feu et, immédiatement après, du sang (est apparu) sur la figure de ma fille. J’ai regardé et j’ai vu que ma fille avait une blessure au niveau du nez et qu’elle ne réagissait plus. J’ai compris ce qu’il s’était passé, ma fille venait d’être touchée par une balle. » Après avoir été tenus à l’écart pendant l’intervention des secours sur le parking, les parents de Mawda n’auraient-ils pas cherché à communiquer avec le médecin urgentiste s’ils étaient montés à bord de l’ambulance ? La maman n’aurait-elle pas montré aux secouristes cette « blessure ouverte près du nez qui n’était pas présente avant le tir » ? Poser ces questions, c’est y répondre.

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