Paris Match Belgique

Marius Gilbert quitte le Celeval : Il explique sa décision

Marius Gilbert : « Petit à petit, une fatigue s’est installée. Je ne veux pas prendre le risque de dysfonctionner, ou de tout faire mal, parce que j’en ferais trop » | © Olivier Polet

Société

L’épidémiologiste Marius Gilbert a décidé de se retirer du Celeval, la cellule d’évaluation chargée de conseiller les membres du CNS (Conseil national de sécurité) dans leur gestion de la crise sanitaire. Il s’en explique.

Paris Match. Pourquoi vous retirez-vous du Celeval ?

Marius Gilbert. C’est un choix mûrement réfléchi après plusieurs mois d’investissement (NDLR : Avant le Celeval, Marius Gilbert fit partie du Groupe d’Experts pour l’Exit Strategy). Mon métier premier, ma vocation, c’est la recherche. A l’université, je dirige une équipe et, par la force des évènements, cela faisait des mois que je ne le faisais plus bien. J’ai des doctorants à encadrer, des cours à donner. C’est une responsabilité que je dois assumer pleinement. Pendant le confinement, j’ai pu avancer sur plusieurs fronts parce l’activité académique était fortement réduite. Ensuite, pendant quelques semaines encore, avant les vacances d’été, mon équipe a pu poursuivre en roue libre. Mais en cette rentrée académique, mon groupe de recherche a besoin de retrouver sa dynamique tandis que, par ailleurs, les cours reprennent. Cela me prend énormément de temps et d’énergie. Autrement dit, mon investissement dans le Celeval est devenu incompatible avec mon travail académique. La participation à ce type de comité de décision implique une charge mentale permanente : on se réveille et on se couche avec cela… On ne vit plus qu’avec cela. Petit à petit, une fatigue s’est installée. Je ne veux pas prendre le risque de dysfonctionner, ou de tout faire mal, parce que j’en ferais trop.

« Je veux récupérer la maîtrise de mon temps tout en continuant à suivre de près l’évolution de la situation sanitaire »

Votre choix est-il tout à fait personnel ? Personne ne vous l’a suggéré, que ce soit votre employeur ou tout autre intervenant ?

Certainement pas ! Mon employeur, le FNRS (Fonds national de la Recherche scientifique) m’a donné son appui plein et entier dès mon engagement au sein du GEES. Dans l’université qui m’héberge (NDLR : l’Université Libre de Bruxelles), j’ai bénéficié également d’un soutien constant des autorités académiques. C’est donc vraiment un choix personnel que je pose au regard de mes responsabilités. Je veux retrouver des conditions de vie qui me permettront de mener à bien mes recherches. Il faut bien comprendre que la mission de conseiller dans un groupe d’experts comme le GEES ou le Celeval n’implique pas que la participation à des tas de réunions entre les membres de tels comités. Il y a aussi des consultations subsidiaires avec des représentants de différents secteurs d’activité et avec des décideurs politiques à différents niveaux de pouvoir, un indispensable travail documentaire pour aider le plus efficace à l’élaboration des prises de décision. En réalité, une telle mission nécessite un temps plein. Jusque-là, j’ai pu composer mais j’ai atteint une limite.

Quel est l’objet de votre travail de recherche ?

Je dirige un laboratoire « d’épidémiologie spatiale » qui observe les facteurs géographiques qui interviennent dans la transmission des maladies infectieuses, qu’elles soient humaines ou animales. Pourquoi certains virus circulent plus dans certaines régions, pourquoi leur impact est-il plus important en certaines parties de la planète, pourquoi disparaissent-ils plus vite en d’autres endroits. En son temps, j’ai beaucoup travaillé sur la grippe aviaire dont l’émergence a comporté des similitudes avec le Covid. Il s’agissait aussi d’une maladie qui avait une origine animale et qui présentait une menace de propagation dans les populations humaines.

« Paradoxalement, il va peut-être falloir que les infections et les morts remontent pour remettre tout le monde d’accord »

Dans votre première réponse, vous parlez de « charge mentale ». Conseiller les décideurs politiques durant une crise sanitaire n’a évidemment rien d’anodin car les mesures de prévention préconisées impactent tous les citoyens…

En effet, chaque participation aux choix décisionnels dans un tel contexte de crise sanitaire est engageante sur le plan de la responsabilité. Avec ce climat délétère qui s’est amplifié depuis quelques semaines à l’égard des « experts », c’est d’autant plus lourd à assumer. Je constate en effet qu’une partie de la population considère désormais que les experts sont le problème, plutôt que l’épidémie. Ou encore que les experts auraient un pouvoir qu’ils veulent garder. Tout cela devient vraiment très lourd… Je n’ai jamais cherché un quelconque pouvoir. Les décideurs politiques sont venus me chercher pour des compétences qui me sont reconnues et je me suis donné à fond, comme tant d’autres dont on ne parle pas toujours, pour participer à un effort collectif.  Dois-je ajouter, pour couper court à toute ces choses que l’on invente gratuitement à l’endroit des scientifiques qui préconisent la vigilance face au Sars-Cov 2, que je ne puis être suspecté du moindre « conflit d’intérêt » ? Je n’ai jamais eu le moindre contact avec une entreprise pharmaceutique et les bailleurs de fonds de mes recherches sont tous publics (Union Européenne, FNRS, …). Cela dit, je n’ai pas envie de jouer les victimes. J’assume. Cela fait partie des contraintes avec lesquelles il faut composer lorsque l’on prend des responsabilités. Je ne suis d’ailleurs pas le plus exposé et cela tient sans doute au fait que j’ai toujours veillé à éviter les déclarations fracassantes dans les médias. Surtout, je voudrais ici exprimer ma sympathie et ma solidarité envers d’autres experts qui, en Flandres, ont été l’objet d’intimidations, de plaintes et de menaces au point de devoir bénéficier d’une protection policière.

Le Conseil national de Sécurité sera privé de l’expertise de Marius Gilbert .© BELGA PHOTO POOL OLIVIER MATTHYS

En effet, on sent comme un basculement dans une partie de l’opinion ?

Oui, cela m’attriste. C’est comme si tout le monde oubliait que l’on doit le niveau bas actuel de l’épidémie à l’ensemble des mesures qui sont encore en place.  Paradoxalement, il va peut-être falloir que les infections et les morts remontent pour remettre tout le monde d’accord. C’est vraiment déplorable d’en être arrivé là. J’aurais préféré que la force des arguments scientifique soit suffisante. Car rappelons-le, en parallèle du déni la dangerosité du Sars-Cov 2 par certains, il y a encore des patients qui souffrent, des patients qui auront des séquelles, des patients qui meurent.

« Pour certains, il est plus tentant de céder à l’attrait narratif d’un complot de Big Pharma que de constater la banale réalité d’un système qui dysfonctionne »

Vous êtes remonté ?

Non, cela ne correspond pas à ma manière d’être. Je ne veux jeter la pierre à personne, chacun a droit à sa vision des choses et à son ressenti. L’apparition de ce phénomène de déni qui s’accompagne d’un rejet du discours scientifique est aussi lié à l’histoire de la réponse institutionnelle durant cette crise sanitaire. On associe les experts à des tas de décisions qui ont été prises alors qu’ils n’ont jamais eu le pouvoir de décider mais seulement de conseiller, alors aussi qu’il leur est arrivé de ne pas être en accord avec certaines mesures. De plus, des tas d’experts qui interviennent à des niveaux différents. En conséquence, la réponse qui est finalement donnée ne représente pas toujours un consensus.

Les tâtonnements du début de la crise liés à l’apparition d’un virus inconnu jusque-là n’ont-ils pas nourri la méfiance d’une partie de la population ?

C’est clair. En même temps, il n’est pas aisé de faire des recommandations dans un contexte d’incertitude, alors que le savoir évolue en permanence. J’ai souvent dit qu’il fallait preuve d’humilité par rapport à l’étendue de notre ignorance mais certaines personnes préfèrent peut-être des réponses simples, immédiates et rassurantes. Oui, tout n’a pas été parfait et on l’a aussi souligné, il y a eu beaucoup de contradictions dans les discours, les mesures prises etc… A partir de là, pour certains, il est plus tentant de céder à l’attrait narratif d’un complot de Big Pharma que de constater la banale réalité d’un système qui dysfonctionne.

Lire aussi > L’épidémiologiste Marius Gilbert répond aux « coronasceptiques »

On a évoqué des tensions au sein du Celeval. N’ont-elles pas tout de même un peu contribué à votre retour vers vos chères études ?

Absolument pas. Plutôt que tensions, je parlerais de confrontations d’idées entre des personnes qui sont toutes de bonne foi mais qui peuvent avoir des lectures différentes de la situation sanitaire ou de la manière d’y répondre. Dans la population, il y a des gens qui trouvent qu’on en fait trop et d’autres qui pensent qu’on n’en fait pas assez. On retrouve les mêmes oppositions parmi les experts du Celeval et cela n’a rien d’anormal.

Dans quel état d’esprit ressortez-vous de cette aventure particulière ?

J’ai besoin de plus de recul pour répondre à cette question. En quelque sorte, je sors du peloton formé par toutes ces personnes qui ont dû apporter des réponses institutionnelles à la crise, en prenant parfois le risque de rouler à grande vitesse, en pouvant parfois être entraînées par l’effet de groupe. Je veux récupérer la maîtrise de mon temps tout en continuant à suivre de près l’évolution de la situation sanitaire.

CIM Internet