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Sébastien Ministru à Cyril Hanouna : « On n’est pas énervés ou susceptibles depuis hier. On est énervés depuis des années ! »

Lassé du manque de responsabilité de Cyril Hanouna face à sa jeune audience, le chroniqueur belge pousse sa gueulante. | © Jonas Hamers / ImageGlobe

Société

Figure médiatique et culturelle avant d’être celle du combat LGBT, Sébastien Ministru n’a pourtant pas pu retenir son coup de gueule après la dernière émission de Cyril Hanouna. Le journaliste et dramaturge belge s’insurge face à l’irresponsabilité de l’animateur.

 

« Il n’y aura jamais aucune séquence homophobe dans l’émission » , lâche Cyril Hanouna au micro de L’Express. Pas « il n’y aura plus jamais » . Une négation, en somme, de tout « dérapage » homophobe. L’épisode de « Touche pas à mon poste »  du 18 mai 2017 est pourtant particulièrement interpellant. En direct, entouré d’une cour de chroniqueurs goguenards, l’animateur piège un certain Mathieu, qui répond à une annonce préalablement passée sur une plateforme de rencontre gay par l’animateur, sous couverture. S’en suit un échange stéréotypé au possible, sous la forme d’un canular grossier mené par un Hanouna maniéré. 6 500 signalements au Conseil de l’Audiovisuel français plus tard, selon le Monde, « Baba » lâche cette punchline d’entrée et invite le président de l’association SOS Homophobie sur son plateau.


Mais les yeux humides et les volte-faces ne suffisent pas. En ligne, la colère gronde contre le caïd cathodique qui n’en est pas à son premier méfait en la matière. « Honte sur toi Cyril Hanouna », pointe notamment du doigt le journaliste, chroniqueur et auteur de pièces de théâtre belge Sébastien Ministru, dans un message énervé. « C’est bien la peine qu’on se casse le cul (dans un seul sens du terme – l’autre ne te regarde pas) pour une meilleure représentation des homos dans les médias si c’est pour tout saccager avec des blagues d’enfoiré que même le rire – et dieu sait s’il est bon public, ce con – ne veut pas cautionner », conclut-il.

Responsabilité télévisée

« En général, je ne réagis pas beaucoup à ce genre de trucs. Mais là, c’est tellement énorme, que ça m’a heurté personnellement« , réagit Sébastien Ministru en ce jour de Belgian Pride, mentionnant une malheureuse et inévitable « blessure personnelle ». « Ce que nous avons vécu durant notre jeunesse, il l’a reproduit pour faire rire, et ça je ne l’accepte pas. Il ne se rend pas compte de la douleur et de la souffrance des gens qui ont dû vivre ce genre de comportement ». « Pas militant », souligne-t-il, juste outré.

Leur faire croire qu’on peut comme ça, pour rigoler, s’amuser, se moquer des homosexuels, c’est tout simplement leur donner le feu vert pour le faire aussi.

C’est qu’ici ou là, au cours de sa carrière protéiforme qui a débuté en 1984 chez Moustique, il a porté une cause : « banaliser l’homosexualité dans les médias ». En crypté au quotidien, en clair dans « Bang bang », feu l’émission LGBT de Pure FM. Alors, après près de 30 ans de bons et loyaux services, une scène comme celle qu’Hanouna a une fois de plus offerte, ça passe mal. Très mal. En cause, plus que tout, la « responsabilité » de l’animateur, modèle d’identification pour une certaine génération. « C’est dangereux, dans la mesure où c’est une émission qui est extrêmement regardée par de jeunes enfants et adolescents« , explique-t-il. « Leur faire croire qu’on peut comme ça, pour rigoler, s’amuser, se moquer des homosexuels, c’est tout simplement leur donner le feu vert pour le faire aussi ».

En manque de relais

Quant à son presque mea culpa sous la forme d’une invitation à SOS homophobie, « c’est la moindre des choses », rétorque Sébastien Ministru. « S’il y a à un moment donné un dérapage, il faut mettre les termes de la polémique sur la table et pouvoir en discuter avec les gens qui depuis des années sont en lutte. Il y a des gens qui, jour après jour, essaient de faire évoluer les mentalités et les comportements. C’est difficile, parce qu’ils travaillent dans l’ombre et sans moyens. Alors, quand on voit qu’en deux minutes d’antenne, quelqu’un qui a la puissance, la force de frappe de Cyril Hanouna, peut sapper tout le travail de ces personnes-là, il est normal qu’on débatte avec eux ».

Avec « Bang bang », il pensait avoir fait « le tour de la question ». Aujourd’hui, Sébastien Ministru se ravise : « Il manque des relais pour qu’on puisse entendre ce genre de message ». Pour autant, être acteur de sensibilisation et véhiculer l’ouverture n’est pas que le rôle des médias. « C’est aussi le rôle de l’éducation, des relais et des modèles d’identifiation de la jeunesse. Il faut à l’école, dans les associations, dans les mouvements de jeunesse, être à l’affut de ce genre de comportements qui ne sont plus tolérables« .

À ceux qui imaginent que parce qu’on défile aujourd’hui dans les rues fièrement, la discrimination, les humiliations et la violence sont loin, il répond : « On est en 2017 et on vit dans un pays considéré comme un eldorado juridique, mais il faut bien se rendre compte qu’il y a toujours un grand vide entre les textes juridiques et la rue ».

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Rire de tout, pas avec tout le monde

Alors, avec ce spécialiste du rire, on finit par revenir à cette éternelle question, vieille comme le monde, ou plutôt vieille comme les blessures de l’homophobie, du sexisme, du racisme : peut-on rire de tout ? Car c’est bien derrière les gloussements de ses chroniqueurs que Cyril Hanouna s’est réfugié, après son émission de jeudi. « C’est une séquence que j’ai faite des centaines de fois à la radio sur Virgin ! Personne n’avait rien trouvé à redire, c’était “Le messager de l’espoir” et cela faisait rire tout le monde », a-t-il répondu dans un communiqué.

« Ce n’est pas moi qui vais condamner l’humour, mais il faut voir à qui on s’adresse et ce que l’on sème dans l’esprit des jeunes », assure Sébastien Ministru, plus sérieux que jamais. « Ça« , dit-il pour décrire avec une certaine répugnance la « performance » d’Hanouna, « aujourd’hui, on ne peut plus le cautionner ». Et d’envoyer valser, par la même occasion, les « c’est pour rire », « on ne peut plus rien dire », et « c’est la faute au politiquement correct », ce mal du siècle. « Il y a aussi une histoire, il faut qu’on s’arrête à un moment donné ! On n’est pas énervés ou susceptibles depuis hier à cause de Cyril Hanouna. On est énervés depuis des années ! »

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