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Sur la piste des tueurs de chevaux

chevaux tués mutilés

Des chevaux appartenant à Franck Tognini ont été tués ou mutilés dans leur pré à Puyvert. Ce cheval a eu une oreille sectionnée. | © PHOTOPQR / LA PROVENCE / HIELY Cyril ; Puyvert.

Société

Jamais un tel dispositif n’avait été déployé. Gendarmerie, police judiciaire, Service central du renseignement territorial… Plus de 150 enquêtes en cours, et une trentaine de nouveaux cas pour le seul mois d’août. Tous sont sur le pied de guerre, jusqu’au ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin.

 

D’après un article Paris Match France de Nicolas Delesalle

Un cheval retrouvé gisant, éventré, à Narbonne, dans l’Aude, le samedi 12 septembre ; un poulain de 4 mois, mutilé du côté de Sées, dans l’Orne, le lendemain : la liste des attaques contre les équidés ne cesse de s’allonger et les services de police et de gendarmerie sont sur les dents. L’affaire prend une ampleur nationale : 153 enquêtes étaient ouvertes dans plus de la moitié des départements le 7 septembre. Une trentaine d’entre elles concernent des faits qui ont entraîné la mort de chevaux ou des blessures extrêmement graves. Parmi celles-ci, il en est une qui retient l’attention des enquêteurs. Les faits sont survenus le mardi 26 août dans la commune de Saint-Vallier, près de Montceau-les-Mines, en Saône-et-Loire. D’ordinaire, le travail d’enquête consiste d’abord à déterminer que les blessures constatées ont bien été causées par un être humain et non par des charognards opportunistes profitant de la mort naturelle d’un animal. En l’occurrence, aucun doute n’est possible. La scène de crime ressemble à un épisode de la série américaine Dexter, consacrée aux serial killers.

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Océane avait 15  mois. Une ponette achetée 450 euros en décembre 2019 par M. Carmelo Ferrera, un ancien mineur de 72 ans. Un cadeau pour ses sept petits-enfants de 3 à 14 ans, heureux de se balader sur son dos. Solide comme un roc, les yeux clairs, un accent italien et des mains qui savent tout faire, Carmelo prend des cachets depuis le 26 août pour trouver le sommeil. Il parle de sa ponette comme d’un enfant qu’il n’a pas pu protéger. Océane a partagé sa courte vie avec un autre poney, Pompon, un mâle de 22 ans, témoin du crime et devenu, depuis lors, peureux et farouche. Ils vivaient sur un terrain d’herbes grillées par l’été, à 1 kilomètre du domicile du propriétaire, dans une zone de Saint-Vallier qui hésite entre la ville et la campagne, piquée de pavillons épars et traversée par de jolis petits chemins de promenade. Samedi, trois jours avant la mort d’Océane, M. Ferrera est allé donner à boire à ses équidés : « D’habitude, elle s’approche et grignote les carottes ou les biscuits secs que je lui apporte. C’est gourmand, un poney. Là, elle n’est pas venue. Elle n’a pas mangé. Je croyais que c’était à cause de la chaleur, mais maintenant je pense qu’ils étaient déjà passés et l’avaient frappée sans réussir leur coup. Mais ça ne se voyait pas. Elle n’avait pas de marques. »

Le mardi suivant, M. Ferrera n’est pas dans son assiette. Mauvais week-end. Il a assisté aux obsèques de son oncle. A 17 h 30, il part s’occuper des chevaux. « J’ai vu mon Pompon, il est venu vers moi, mais pas Océane. Un voisin nettoyait sa piscine. Je lui ai demandé s’il avait aperçu ma ponette. Il n’avait rien vu. J’ai immédiatement pensé qu’on me l’avait volée, et puis j’ai remarqué une forme arrondie dans le champ, près de la route, dans un coin à l’abri des regards, protégé par des haies et des buissons. Elle était étendue sur le côté gauche. » La ponette a la crinière coupée, le museau arraché ; la vulve, le rectum et l’oreille droite ont été prélevés. Une signature. Les deux tiers des chevaux attaqués depuis le début de l’année ont été retrouvés avec une oreille sectionnée, très souvent la droite. La plupart des victimes sont des femelles. Et, sur nombre d’entre elles, les agresseurs ont prélevé les organes génitaux. Encore plus étrange cette fois-ci : il n’y a pas une goutte de sang sur la scène de crime. « Pas de sang, vous vous rendez compte ? Qu’ont-ils fait avec ce sang ? »

Barbara Ideler est vétérinaire à Saint-Vallier. C’est elle qui a été réquisitionnée par la gendarmerie de Montceau-Les-Mines, dès le soir de la découverte du corps de la ponette, pour essayer de définir les causes de sa mort. La police de Montceau-Les-Mines était aussi sur place : « Nous avons été appelés à 18 h 50, se souvient le commissaire Christophe Laulan. Nous avons préservé les traces, exactement comme s’il s’agissait d’un crime commis sur un être humain. Juridiquement, il s’agit d’un délit. Mais on a effectué toutes les démarches en faisant abstraction du fait qu’il s’agissait d’un animal. » Alors que le soleil se couche, les policiers et les gendarmes s’affairent sur la scène du crime et la vétérinaire commence son autopsie. Elle vérifie d’abord la rigidité du corps. L’animal est encore souple, ce qui signifie qu’il a été tué dans la journée ou au lever du jour.

Elle remarque aussi l’absence de mouches et une faible météorisation (production de gaz intestinal, du méthane, qui gonfle le ventre de l’animal), ce qui lui confirme l’heure du crime : probablement à l’aube. La blessure au museau est nette, sans doute causée par un couteau tranchant, le même qui a servi à découper avec une grande précision le rectum et la vulve de l’animal : « Ici, il y a deux zones atteintes et, entre les deux, aucune blessure, indique la vétérinaire. Ce n’est pas l’œuvre de prédateurs ou de charognards. Ces plaies sont nettes, elles ressemblent à un acte sadique. » Barbara Ideler remarque un énorme hématome de la taille d’un poing sur la tête de la ponette, provoqué par un objet contondant. Sous le choc, un œil est sorti de son orbite. Mais, pour la vétérinaire comme pour le propriétaire et les enquêteurs, le plus étrange demeure l’absence de sang. Pas une goutte autour du cadavre, ni ailleurs dans le pré. Pas de sang dans le corps, non plus, à l’ouverture de l’abdomen. Cet animal de 150 kilos a été vidé de la plus grande partie des 10 litres de sang qu’il contient. Les enquêteurs ont noté une zone de 10 mètres carrés d’herbes aplanies autour du cadavre. « Ils ont peut-être étendu une bâche sur laquelle ils ont déposé l’animal », suggère Barbara Ideler. Dans la nuit, à la lumière d’une lampe torche, elle poursuit ses investigations : l’ouverture du thorax révèle, vers la sixième côte, à l’endroit du cœur, un bruit d’aspiration d’air. Ce qui signifie qu’il y a peut-être un trou : « Contrairement aux autres organes, le cœur était très dégénéré, flasque, confie la vétérinaire. ça peut être le résultat d’une injection intracardiaque. » Des prélèvements sont en cours d’analyse dans les laboratoires.

Toutes les hypothèses sont possibles

Voici un scénario possible de ce crime : deux personnes au moins participent à l’opération, à l’aube du mardi 26 août. Il est impossible à un homme seul d’agir avec une telle discrétion et une telle efficacité. L’un attire l’animal, l’attrape par le collier et l’isole dans un coin du pré moins exposé, où une bâche a été étendue. L’autre assène un coup violent, avec une barre de fer, sur sa tête. Puis les deux procèdent, par un moyen mystérieux, à l’extraction du sang et des organes en prenant soin de ne laisser aucune goutte, aucune trace au sol. Pour quelles raisons, à quelle fin ? Mystère. Dans l’Yonne, dans la nuit du 24 au 25 août dernier, soit la veille de la mort d’Océane, deux individus ont été surpris alors qu’ils s’attaquaient à deux poulains qu’ils ont gravement lacérés. Ils se sont enfuis, blessant à la serpette Nicolas Demajean, le propriétaire du refuge Le Ranch de l’espoir, qui avait interrompu leur besogne. Un portrait-robot d’un assaillant a été diffusé et un homme mis en garde à vue, le 7 septembre, dans le Haut-Rhin. Sans suite.

« En trente ans de service, je n’avais jamais vu ça, raconte un enquêteur au commissariat de Montceau-les-Mines. C’est extraordinaire, dans le premier sens du terme. Toutes les hypothèses sont possibles : concours sur Internet, troubles psychologiques, secte, satanisme… Sans éléments matériels, difficile d’avancer. » « Ce qui frappe le plus, c’est la précision des actes et la détermination des auteurs, ajoute la commissaire adjointe Caroline Lobry. Les mutilations sont particulières, réfléchies. Selon les constations judiciaires, techniques et médicales, il s’agit de personnes qui connaissent les équidés, leur anatomie. Et puis les incohérences entre la scène de crime et les constations médicales sont étonnantes : il aurait dû y avoir du sang partout. »

Le jour du martyre d’Océane, une note rédigée par le Service central du renseignement territorial (SCRT), révélée par Le Parisien, évoquait déjà des hypothèses sans en privilégier aucune : « Rituels sataniques », « challenge entre plusieurs individus », « frustration sexuelle ou morbide », « actes de vengeance dans le milieu équestre  », voire « passage à l’acte par mimétisme » lié à la médiatisation de l’affaire. La note précisait enfin que des investigations avaient conclu à l’empoisonnement de chevaux retrouvés morts dans le Jura, les Deux-Sèvres et les Yvelines. Le sadisme des blessures infligées aux animaux et le nombre d’attaques semblent suivre la même courbe : exponentielle. Seulement quatre cas répertoriés entre 2014 et 2019, et une déferlante en 2020 : deux attaques en février, deux en avril (en plein confinement), deux en mai, trois en juin, quatre en juillet, une trentaine en août, et l’accélération se poursuit en septembre. Par le passé, au Royaume-Uni, entre 1983 et 1993, plus de 160 équidés ont été mutilés. En Allemagne, 300 cas de mutilations ont été recensés entre 1992 et 1998. Jamais aucun coupable n’a été arrêté.

Dans son pré, Carmelo Ferrera caresse le museau de Pompon. Le retraité tient à remercier les policiers, les gendarmes et la sous-préfecture de Mâcon, qui l’ont soutenu. Depuis le crime, son dernier poney refuse d’entrer dans la jolie maisonnette qu’il lui a construite pour le protéger, avec Océane, des mouches et des journées trop chaudes. Comme s’il était traumatisé. « Il a assisté à l’assassinat… Si seulement il pouvait parler ! marmonne Carmelo d’une voix lasse. Qui ça peut être ? Qui peut nous menacer ? Qui peut s’en prendre à une innocente ? Cette ponette, c’était la joie des enfants et des adultes qui passaient en promenade. Ils venaient la voir, la caressaient. Eh bien ! la joie, elle est partie. »

Mots-clés:
chevaux Tueurs mutilation
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