Paris Match Belgique

« Ce fut un choc terrible. Je ressentais une douleur comparable à celle que l’on ressent lorsqu’on perd un être cher »

Dans l’une des salles principales du musée de Mossoul saccagé et pillé par Daech en 2015, son directeur, Zaid Ghazi Saadallah, adopte une posture parabolique pour figurer son désarroi. | © Roger Job

Société

Zaid Ghazi Saadallah, le directeur du musée de Mossoul en Irak, exprime symboliquement le désespoir qui l’accable devant les stigmates des destructions et du pillage commis par Daech. Des œuvres millénaires assyriennes dont il assurait la sauvegarde ont disparu à travers les filières transnationales de contrebande d’antiquités. En Europe, Bruxelles et sa place d’art sont l’un des centres nerveux de ces réseaux.

 

« S’il n’y a plus d’histoire, il n’y a plus d’hommes. Un proverbe arabe dit que l’avenir se cache dans le passé. » Zaid Ghazi Saadallah, le directeur du musée de Mossoul, est visiblement étreint par l’émotion. Autour de lui gisent les débris des statues, des stèles et des reliefs qui faisaient sa fierté, en même temps qu’ils témoignaient de la richesse de l’héritage millénaire laissé par l’antique civilisation assyrienne en Irak.

Tout est saccagé désormais, réduit en morceaux par la furie de Daech durant la période où l’organisation terroriste avait fait de Mossoul le centre religieux de son califat autoproclamé, entre 2014 et 2017. Les images de destruction, à coups de masse et de marteau-piqueur, de ces précieux vestiges des empires mésopotamiens ont fait le tour du monde. Spécialement, cette spectaculaire vidéo diffusée en février 2015, qui mettait en scène des « briseurs d’idoles » s’attaquant, au nom de l’Etat islamique (EI), aux trésors en provenance des sites archéologiques de la région : Nimroud, Hatra, mais également Ninive, l’ancienne grande cité assyrienne dont l’emplacement se ­situait dans les faubourgs de l’actuelle Mossoul.

Des bibles vieilles de 600 à 800 ans, dérobées au musée de Mossoul et dans les églises chrétiennes de Bartella et Qaraqosh. C’est la trouvaille faite dans une planque de Daech par la police irakienne cette semaine. Un acheteur turque s’apprêtait à les revendre en Europe. ©DR

Certes, la portée de ce saccage organisé du musée mossouliote est à relativiser. D’abord, parce qu’un peu plus de mille pièces qui s’y trouvaient conservées avaient été déplacées et mises en sécurité à Bagdad au moment de l’invasion américaine de 2003. Ensuite, parce que certaines des imposantes statues jetées à bas étaient en réalité des copies en plâtre, les originaux se trouvant donc au Musée national irakien, dans la capitale. Mais il n’empêche que d’autres antiquités de grande valeur ont bel et bien été sauvagement détruites. C’est le cas, entre autres, du socle du trône du roi assyrien Assurnazirpal II (883-859 av. J-C), pulvérisé à l’explosif. L’emplacement est à présent défiguré par un trou béant dans le sol, où grimacent les fers à béton tordus par le souffle de l’explosion.

 

A l’emplacement du socle du trône du roi assyrien Assurnazirpal II (883-859 av. J-C) pulvérisé à l’explosif, il ne subsiste qu’un trou béant dans le sol. ©Roger Job

Devant ce spectacle douloureux qui s’offre pourtant à lui quotidiennement, Zaid Ghazi Saadallah se dit autant affligé que le jour où il a découvert la vidéo postée par Daech sur YouTube : « En voyant ces images, j’étais abasourdi. Ce fut un choc terrible. Pendant deux mois, je suis resté prostré dans ma chambre à la maison, refusant de sortir malgré l’insistance de ma famille. Je ressentais une douleur comparable à celle que l’on ressent lorsqu’on perd un être cher. J’ai beaucoup pleuré et, aujourd’hui encore, les larmes me viennent à chaque fois que je pénètre ici. » Toujours incrédule, le directeur déambule au milieu des vieilles pierres et des fragments incrustés d’écritures sumériennes. « C’est une perte irremplaçable », dit-il, ­désolé. « Une perte pour le peuple irakien, mais également pour toute l’humanité. »

Derrière les destructions, un trafic international

On sait aujourd’hui que cette mise à sac, Daech l’a orchestrée (comme bien d’autres) principalement à des fins de propagande, au service de son idéologie ultraradicale. Mais s’il a détruit, l’EI a, dans le même temps, très largement trafiqué les biens culturels pillés dans les musées et sur les sites archéologiques d’Irak et de Syrie. Au point même – ainsi que le montrent des rapports de la Rand Corporation (institut de recherches et de conseils proche de l’armée US) et de l’ONG américaine Antiquities Coalition – d’avoir créé son propre « ministère des Antiquités », chargé de superviser le pillage en règle du patrimoine culturel tombé entre ses mains. Les excavations illicites étaient encouragées et soumises à la délivrance de « permis de fouille » payants. Les pièces exhumées entraient ensuite dans les circuits illégaux de revente à l’étranger. Au passage, Daech prenait son pourcentage, quand il ne confisquait pas tout bonnement à son profit les plus jolies trouvailles.

Le musée de Mossoul n’a pas échappé à ce commerce très lucratif. Sa direction a identifié près d’une centaine d’artefacts n’ayant volontairement pas été brisés, mais dont l’EI s’est emparé pour en faire la contrebande. Europol a publié cette liste de 94 objets volés, parmi lesquels le splendide relief d’un lion de Nimroud. Pas plus tard que cette semaine, l’agence fédérale de renseignement et d’enquête de la police irakienne a mis la main sur un lot de livres anciens dissimulés dans une cache en plein coeur de Mossoul. Il s’agit de 32 bibles et de 19 parchemins, vieux de 600 à 800 ans selon un premier examen à confirmer (nos photos), dérobés entre 2014 et 2015 pour partie au musée, ainsi que dans des églises des proches villes chrétiennes de Bartella et de Qaraqosh. « Ces livres se trouvaient scellés dans la maçonnerie d’une planque utilisée par des membres de l’Etat islamique. Il nous a fallu deux mois d’enquête et de filature pour la trouver », raconte le capitaine Ali qui a conduit l’opération. « Un acheteur turque était sur le point de les acheter pour les revendre en Europe. Les investigations se poursuivent actuellement ».

Ce vaste trafic international n’a pas attendu Daech pour voir le jour et n’a pas non plus disparu avec la chute du califat. Il ne se limite d’ailleurs pas à la région syro-irakienne et continue de battre son plein. Quantité d’indicateurs récents le confirment. A la faveur de ses enquêtes, Paris Match Belgique a largement ­documenté ce phénomène et montré que les réseaux de ­revente se ramifient jusqu’au cœur de l’Europe ­depuis le Moyen-Orient. Ces derniers profitent de l’opacité du marché, qui se nourrit notamment de l’internationalisation des flux financiers, du déficit de traçabilité des objets et des multiples infractions commises par un certain nombre d’acteurs du ­milieu (antiquaires, galeristes, collectionneurs, ­maisons de vente, foires).

 

Ouvrage de patience : rassembler et inventorier les fragments des statues et des stèles mésopotamiennes brisées. ©Roger Job

Lire aussi > https://parismatch.be/actualites/societe/371865/sur-la-piste-du-trafic-dantiquites-en-belgique

A cet égard, le marché belge de l’art et de l’antiquité est particulièrement vulnérable. Une législation très permissive, des moyens policiers réduits comme peau de chagrin, des autorités judiciaires laxistes et un secteur échappant ou presque à toute régulation ont fait du royaume l’une des plaques tournantes européennes du trafic. En 2016 déjà, dans un courrier adressé à Charles Michel, à l’époque Premier ministre, Françoise Bortolotti, coordonnatrice à l’Unité des biens culturels d’Interpol, ne disait pas autre chose lorsqu’elle stigmatisait la Belgique en tant que « pays de destination pour les antiquités et autres objets culturels provenant de trafics ou de fouilles illicites ». Mais la situation est peut-être en train de changer, aidée en cela par une réforme législative qui pourrait faire sacrément bouger les lignes. Elle a été adoptée sans bruit à la ­mi-juillet, lors de l’ultime séance plénière du Parlement belge, au creux de l’été.

Terrorisme et blanchiment

Cette réforme (qui modifie la loi du 18 septembre 2017) porte sur des dispositions diverses relatives à la prévention du blanchiment de capitaux et du financement du terrorisme, et à la limitation de l’utilisation du cash. Elle transpose en droit belge la cinquième directive antiblanchiment du Parlement européen et du Conseil du 30 mai 2018.Les objectifs poursuivis par cette directive sont en partie liés au contexte de la vague d’attentats terroristes perpétrés en Europe en 2016, ainsi qu’à l’affaire dite des « Panama Papers », l’énorme scandale planétaire d’évasion fiscale.

Le champ d’application de cette nouvelle législation, qui vise donc à accroître la transparence des flux d’argent susceptibles de financer le terrorisme et d’alimenter les circuits de blanchiment, concerne différents secteurs d’activité parmi lesquels, désormais, figure le commerce d’art et d’antiquités. Si ce dernier contribue de fait à enrichir les organisations terroristes – c’est le constat fait, dans son dernier rapport, par l’équipe de surveillance des sanctions appliquées dans le cadre des résolutions votées par le Conseil de sécurité de l’ONU à l’encontre de l’Etat islamique, d’Al-Qaïda et des groupes ­apparentés –, il est encore davantage exposé au risque d’être utilisé par la délinquance financière et le crime organisé pour blanchir l’argent sale.

C’est la vision sur laquelle s’accordent à la fois Tracfin, l’organisme d’état français chargé de lutter contre le blanchiment, et la Commission européenne. Le premier, dans son rapport d’analyse 2017-2018, observe que « le secteur du ­marché de l’art constitue un secteur à risque élevé en matière de blanchiment de capitaux, compte tenu de ­l’opacité de certaines pratiques (volatilité des prix, transactions en espèces…) ». Quant à la seconde, elle souligne, dans le rapport d’évaluation soumis au Parlement et au Conseil de l’Union en juillet 2019, le fait que « les objets culturels présentent un risque élevé (de blanchiment, NDLR), du fait de l’insuffisance des contrôles. Le trafic et le pillage d’antiquités et d’autres objets d’art suscitent des ­inquiétudes particulières. »

La loi fraîchement votée va s’appliquer aux transactions qui concernent des œuvres et des biens culturels vieux d’au moins cinquante ans et dont la valeur atteint ou dépasse 10 000 euros. Et c’est tout le secteur de l’art et des antiquités qui y sera soumis. Soit non seulement les marchands et les antiquaires, mais également tous ceux qui interviennent comme intermédiaires dans la vente ou l’achat de ces biens : les galeristes, les maisons de vente aux enchères, les organisateurs de foires et de salons et, enfin, les entrepôts douaniers et non douaniers.

Sans entrer dans le détail de leurs nouvelles obligations, ces acteurs vont devoir mettre en place toute une série de procédures et de contrôles auxquels ils échappaient jusqu’alors, singulièrement en Belgique. Pour eux, il va s’agir d’une véritable petite révolution. Le SPF Economie est désigné comme l’autorité de contrôle chargée de faire respecter le nouveau cadre législatif. Et il y a de quoi faire dans ce domaine où, comme le pointait à nouveau Tracfin dans son analyse, « force est de constater que la participation des professionnels du secteur au dispositif de lutte contre le blanchiment et le financement du terrorisme reste très limitée, et que la culture de conformité est peu intégrée dans les pratiques (…) Les risques sont minimisés par une partie importante de la profession. »

« La culture de conformité est peu intégrée dans les pratiques » : une manière policée de dire que le petit monde des antiquités se moque éperdument des règles, surtout celles qui peuvent entraver ses florissantes affaires. C’est en tout cas une réalité sur le marché belge, où les enquêtes administratives et judiciaires initiées par des autorités qui se sont enfin décidées à passer à l’offensive permettent d’objectiver les manquements dénoncés en vain, depuis des années, par la moribonde cellule Art et Antiquités de la police judiciaire fédérale (PJF). Divers dossiers mettant en cause des antiquaires belges (ou étrangers mais actifs en Belgique) sont actuellement ouverts au parquet de Bruxelles ainsi qu’au parquet fédéral, sur lesquels enquêtent, suivant les cas, les douanes, la police fédérale et le service de l’inspection du SPF Economie.

«Je n’ai jamais vu autant d’infractions de toute ma carrrière »

Avec l’aide du Louvre, du Smithsonian Institute ou encore de la fondation Aliph, les Irakiens tentent de redonner vie au musée martyrisé et déserté. ©Roger Job

Selon nos sources, outre les faits présumés de trafic, ces investigations font apparaître quantité de contraventions aux réglementations en vigueur. A tel point qu’un enquêteur nous confie « n’avoir jamais vu, dans d’autres secteurs, autant de d’infractions de toute ma carrière ». De quoi s’agit-il ? Pour ce qui concerne les revendeurs – et non des moindres, certains comptant parmi les prestigieuses enseignes du très réputé marché des antiquités du Sablon (Bruxelles) –, il apparaît que beaucoup ne sont pas inscrits valablement (voire pas du tout dans certains cas) auprès de la Banque-Carrefour des entreprises (BCE). Ou alors, l’activité réelle qu’ils exercent ne correspond pas à celle reprise dans la BCE. On a même vu des antiquaires ne disposant tout simplement pas d’un registre de commerce ! D’aucuns gèrent leur négoce depuis l’étranger ou depuis la Flandre. De plus, bien que haut de gamme, le business des antiquités ne renonce pas au travail frauduleux. Ainsi, derrière les comptoirs, les vendeurs non déclarés se présentent volontiers comme des « amis » qui rendent service bénévolement. S’ajoute à tout ceci la question cruciale de la traçabilité des objets vendus. Les vitrines du Sablon sont pleines d’artefacts dont la provenance n’est pas clairement indiquée, voire carrément fantaisiste ou mensongère. Pour masquer leur origine douteuse, les soi-disant « collections privées X ou Y » d’avant 1970 (date de la convention Unesco qui régit le commerce illégal de biens culturels) fleurissent sur les étalages.

L’une des solutions à ce défaut de transparence, que pourrait imposer le nouvel arsenal législatif, consisterait dans ce que réclame la fameuse convention Unesco, de même que le Sénat de Belgique qui s’est penché sur le problème voici deux ans. C’est-à-dire l’obligation, pour les marchands d’art et d’antiquités, de tenir un registre des pièces entrantes et sortantes, qui faciliterait dès lors l’analyse du risque de fraude et de blanchiment. A condition toutefois, insiste Tracfin, que ce registre comporte suffisamment de renseignements précis et surtout sécurisés (un simple tableau Excel autoriserait toutes les manipulations) pour assurer une traçabilité complète des pièces.

Les autres acteurs concernés dont le rôle est prépondérant dans la circulation et la commercialisation des biens culturels, ce sont les organisateurs de foires et de salons. Il en existe de très renommés en Belgique et il semble qu’un nombre croissant des exposants qui les fréquentent ne possèdent plus leur propre galerie, mais commercent uniquement à l’occasion de ces grands rendez-vous feutrés. Or, lors de ces événements, les récentes enquêtes ont mis en évidence la vente de pièces recelées, la présence d’antiquaires poursuivis par la justice pour trafic présumé, des importations d’objets illicites ou dont ­l’origine est plus qu’incertaine, etc.

Enfin, il y a les entrepôts douaniers et non douaniers actifs dans le stockage de longue durée des œuvres d’art. Une quinzaine d’entreprises belges sont répertoriées dans ce segment du marché. Très connectées aux sociétés de fret et de transport, elles disposent d’un large éventail de clients : fondations privées, sociétés anonymes, collectionneurs fortunés, salles de vente, antiquaires, galeries d’art. Outre que beaucoup de ces entrepôts ne sont pas en ordre auprès de la BCE, ils sont exposés aux mêmes risques que les ports francs, les coffres-forts les plus secrets au monde, avec lesquels ils partagent un fonctionnement similaire, hormis le régime de suspension des droits de douane. Ces risques sont là encore liés à la nature et la provenance, parfois très floues, des biens que ces entrepôts renferment pour le compte de leur clientèle.

Deux trafiquants étrangers à Bruxelles ?

En marge de ces avancées législatives, des instructions et des informations judiciaires sont actuellement en cours visant des faits présumés de trafic d’antiquités et de blanchiment. Il y a tout d’abord « l’affaire Phoenix Ancient Art », du nom d’une société mondialement réputée sur le marché de l’art, révélée par Paris Match et confiée par le parquet fédéral au juge financier Michel Claise, avec l’aide de la section financière de la PJF de Bruxelles.

Les objets culturels présentent un risque élevé de blanchiment,
du fait de l’insuffisance des contrôles

Mais deux autres dossiers importants font également l’objet d’investigations. Le premier concerne un antiquaire bruxellois chez qui des sculptures funéraires cyrénaïques, pillées selon toute vraisemblance sur un site archéologique libyen et proposées à la vente sous une fausse origine, ont été saisies. D’après nos sources, l’enquête montre que ce marchand entretient des relations très étroites avec un sulfureux intermédiaire libanais bien connu du milieu des antiquités. Il apparaît de surcroît que ce dernier séjourne régulièrement à Bruxelles, où il ne dispose pourtant d’aucune vitrine commerciale. Le second dossier met en cause un négociant israélien, impliqué dans plusieurs affaires de trafic de biens culturels à l’étranger (France, Angleterre, Canada). Installé lui aussi au Sablon, il est suspecté d’opérer depuis la Belgique afin d’obtenir des licences d’exportation pour des pièces qu’il y fait transiter, mais qu’il achemine ensuite vers d’autres pays de destination. En l’occurrence, il s’agit d’une technique éprouvée pour maquiller la provenance d’une œuvre.

« S’il n’y a plus d’histoire, il n’y a plus d’hommes », disait Zaid Ghazi Saadallah.

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