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Mawda : Quand la police voulait « débriefer » un témoin gênant

Le principe même de la convocation de l'ambulancier à un « débriefing » organisé par la police sur une affaire impliquant des policiers est hautement critiquable | © BELGA PHOTO LAURIE DIEFFEMBACQ

Société

Toujours plus stupéfiant… L’ambulancier auquel des policiers avaient raconté la fausse histoire de « l’enfant tombé » de la camionnette a été convié à un « débriefing » par la police.

 

Certaines pièces de ce puzzle que nous essayons de reconstituer depuis deux ans s’emboitent parfaitement. Posons d’abord le décor avec ce premier élément : en janvier 2019, nous révélions que le 31 mai 2018, soit deux semaines après la mort de Mawda, tous les policiers impliqués dans la course-poursuite (sauf celui qui avait tiré, blessant mortellement la petite fille) participèrent à « un débriefing opérationnel de l’incident (sic) du jeudi 17 mai 2018 ». Nous remarquions alors que le rapport à « diffusion restreinte » relatif à cette réunion ressemblait à un argumentaire, lequel se concluait par ces mots : « la poursuite a été bien gérée. (…) La gestion sur le parking lors du chaos a été bien gérée par 2 inspecteurs principaux qui ont su garder leur sang-froid. »

À l’époque, l’ex-président de La Ligue des Droits Humains, l’avocat Alexis Deswaef, avait estimé qu’une telle réunion était constitutive d’un délit de « coalition de fonctionnaires ». Ce pénaliste dénonçait la chose en ces termes : « Le caractère inopportun d’une telle assemblée relève du simple bon sens. Plusieurs des participants sont des témoins, voire des suspects, dans le cadre d’une instruction judiciaire en cours. Une telle réunion invite inévitablement à s’interroger sur la volonté de ses initiateurs et des participants de construire un témoignage collectif, une version commune du déroulement des faits. »

L’avocat ajoutait que « le dommage pour l’enquête est encore plus grand en ce qui concerne les policiers qui auraient participé à ce type de caucus avant même d’avoir témoigné devant le comité P et/ou le magistrat instructeur. On pourra toujours suspecter qu’ils ont été influencés par ce qu’ils ont entendu. Comment savoir s’ils n’ont pas appris des éléments nouveaux qui ont pu modifier leur perception des faits, comment ne pas se demander s’ils n’ont pas ressenti une pression qui pourrait moduler leur témoignage ? (… ) ».

Des « évaluations internes ». Vraiment ?

En février 2019, à la suite d’une interpellation parlementaire, le ministre de l’Intérieur, Pieter De Crem confirmait l’authenticité du rapport que nous avions révélé : « Peu de temps après les faits, ce débriefing opérationnel a été organisé avec les entités concernées (…) Ce document existe et porte bien la mention ‘diffusion restreinte’. Jouant les porte-parole de la police, ce responsable politique banalisait les faits : « la tenue d’un débriefing est une procédure courante lorsque la police a eu recours à la force. L’objectif de ces évaluations internes est d’examiner dans quelle mesure les procédures doivent être adaptées et, à tout le moins, dans quelle mesure les risques qui y sont liés peuvent être réduits. »

Des « évaluations internes ». Vraiment ? Voici l’autre pièce du puzzle. Nous découvrons aujourd’hui que l’ambulancier Raymond (prénom fictif), lequel intervint le soir des faits sur le parking de Maisières, fut invité par les policiers impliqués dans cette affaire à participer au fameux débriefing du 31 mai 2018. Il s’en est confié au Comité P qui l’interrogea en mai 2019 : « J’ai été mis au courant d’un débriefing fait au sein des services de police ; débriefing auquel j’étais invité. » Fort heureusement, Raymond déclina cette invitation déplacée à cause d’un empêchement professionnel.

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Le principe même de la convocation de cet urgentiste à un « débriefing » de la police sur une affaire impliquant des policiers est hautement critiquable. C’est une évidence mais, en marge de ce dossier où, révélation après révélation, différents acteurs institutionnels se réfugient toujours plus dans le déni, on trouvera peut-être des voix pour soutenir qu’un ambulancier ferait partie des forces de l’ordre au sens large… Cependant, à force de repousser sans cesse les limites de l’autojustification, de banaliser systématiquement tout ce qui ne colle pas dans l’affaire Mawda, les autorités concernées s’enfoncent dans un récit des faits toujours plus abracadabrant. Ainsi, reprenant le phrasé du ministre de l’Intérieur, on ne voit pas très bien en quoi l’ambulancier aurait pu aider les policiers à réfléchir sur les circonstances de leur « recours à la force » afin « d’examiner dans quelle mesure les procédures doivent être adaptées ».

Une invitation très malvenue de nature à interférer dans l’enquête judiciaire

Pour rappel, au lendemain de cet homicide, le parquet de Mons démentit que Mawda avait été tuée par un tir policier. Dans un second temps, le parquet affirma que, sur le parking de Maisières, les policiers et par ricochet les magistrats, avaient été « induits en erreur » par les services de secours qui avaient attribué la mort de Mawda à un traumatisme crânien. Nous avons démontré qu’il s’est agi d’une version des faits biaisée : ce sont les policiers qui ont influencé les urgentistes lorsqu’ils arrivèrent sur le parking – et en premier lieu l’ambulancier Raymond – en racontant une histoire totalement fausse d’un enfant « tombé » de la camionnette pendant la course-poursuite.

Devant le Comité P en 2019, l’ambulancier s’en était d’ailleurs indigné : « Quand j’ai vu dans la presse que la petite était décédée d’un tir policier, je ne comprenais plus rien de l’histoire de cette nuit-là. En effet j’ai pris les policiers pour des menteurs. » Cet homme aurait-il dit la même chose si, le 31 mai 2018, il avait été « débriefé » par la police ? Sa perception des faits aurait elle été modifiée ? Le malaise qu’implique ce questionnement suffit à démontrer que l’invitation lancée par la police fédérale de la route était très malvenue. Celle-ci était évidemment de nature à provoquer une interférence dans l’instruction en cours. Ce « débriefing » fut en effet proposé à ce témoin une année avant que la justice, sur l’insistance de l’avocate des parents de Mawda, daigne enfin l’entendre.

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Cette convocation était d’autant plus inadéquate que Raymond est un témoin gênant pour la police. On rappellera ici ces passages de son audition par le Comité P en 2009 : « Arrivés sur place nous sommes étonnés de voir autant de feux bleus sur le parking car on nous avait signalé un accident. Nous nous stationnons et nous sommes accueillis par un policier qui nous dit qu’un de ses collègues est en train de faire une réanimation sur l’enfant. Ce policier me précise que l’enfant a été jeté par la fenêtre de la camionnette par un des occupants. (…) Trois à quatre minutes après le médecin est arrivé avec l’infirmière. Je lui ai alors expliqué les faits qui se sont produits et qu’on m’a raconté à mon arrivée : à savoir que la petite avait été balancée par la fenêtre de la camionnette. Cela va d’ailleurs être confirmé par un autre policier, différent du premier qui est venu me parler, et qui va lui aussi expliquer que la petite a été balancée du véhicule. »

On le sait, la version de l’« enfant tombé » était une pure fiction policière ne reposant sur aucun élément objectif, comme d’ailleurs celle de « l’enfant-bélier » qui finit pourtant par être développée dans l’incroyable procès-verbal initial rédigé dans ce dossier par l’inspecteur principal Henri (prénom fictif). Contrairement à l’ambulancier Raymond, l’officier Henri était bien présent au débriefing du 31 mai 2018…

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