Paris Match Belgique

Pour gagner leur vie, les Philippines partent seules à l’étranger, aux limites de l’esclavage moderne

Overseas, un documentaire sur l'esclavage moderne

Une institutrice montre comment s'occuper de la toilette d'un nourrisson aux apprenties. | © IOTA PRODUCTION

Société

Le documentaire Overseas nous montre la formation de ces jeunes femmes qui s’apprêtent à partir travailler à l’étranger. Des jeux de rôle les préparent au pire, à une réalité terrible remplie de violence. Rencontre avec la réalisatrice Sung-A Yoon.

 

Chaque année, aux Philippines, des milliers de femmes décident de partir travailler à l’étranger en tant qu’aide ménagère. Laissant derrière elles leurs propres enfants et tous leurs repères, elles se retrouvent dans un autre pays avec une culture totalement différente. Si certaines ont la « chance » de tomber sur de « bons patrons », d’autres se retrouvent à la limite de l’esclavage moderne.

Dans le documentaire Overseas, la réalisatrice Sung-A Yoon montre le sacrifice de ces femmes pour faire vivre leur famille, à la recherche d’un avenir meilleur. Pour la première fois dans un documentaire, on découvre ces jeunes femmes avant leur départ, en pleine formation. Des jeux de rôle sont organisés afin de faire découvrir à celles qui ne sont jamais parties, comment leurs patrons peuvent se comporter avec elles. Entre harcèlement et maltraitance, ces femmes vivent au plus près ce qui pourrait tristement leur arriver. Une manière de les prévenir et de leur enseigner comment réagir.

Ce documentaire ne laissera personne indifférent. Les mises en situation, bien que fictives, interpellent le spectateur aussi violemment que la candidate en formation. Mais malgré la gravité du sujet, Overseas montre également l’entraide entre ces femmes, qui ne se connaissent pas avant cette formation, mais qui tissent rapidement des liens. Entre mises en garde des plus anciennes et projets d’avenir entre elles, ce documentaire montre aussi la force de ces femmes et leur désir acharné d’offrir une vie meilleure à leur famille.

ParisMatch.be. Tout d’abord, comment avez-vous eu l’idée de ce sujet si particulier ?

Sung-A Yoon. Cette idée m’est venue quand je faisais mes études à Bruxelles. J’empruntais un tramway de temps en temps, et je voyais les nounous philippines qui s’occupaient d’enfants qui allaient à l’école britannique. Au bout d’un moment, je me suis posé la question de savoir comment elles étaient arrivées, si elles avaient elle-même des enfants… ça me trottait dans la tête.

J’ai fait de nombreuses recherches sur le travail domestique en général, par rapport au fait que c’est une immigration typiquement féminine et liée à notre monde globalisé. J’ai découvert comme ça les écrits d’une sociologue philippine qui s’appelle Asunción Fresnoza-Flot. Dans Mères migrantes sans frontières, elle étudie la condition des travailleuses philippines à Paris sous l’angle familial, ce qui est rare. On parle plutôt de la migration sous l’angle économique généralement, mais là, c’est vraiment la manière dont elles essayent de garder les liens affectifs avec leurs enfants, avec la famille qui s’occupe de l’enfant au pays, comment se passe le lien conjugal … Quand j’ai lu ce livre, ça m’a reconnectée à ma propre histoire – même si ce n’est pas vraiment pareil – mais surtout à ce déchirement affectif que ces femmes connaissent en partant loin de chez elle, pour quelque chose qu’elles ne connaissent pas. Ce livre m’a beaucoup marqué et m’a bouleversée.

Ce sujet m’intéressait aussi du fait que les travailleuses philippines sont très stéréotypées, toutes les études le montrent, comme des femmes étant naturellement faites pour s’occuper des enfants et des vieilles personnes, pour être naturellement dociles, naturellement joyeuses, qui s’adaptent… et du coup j’avais envie de briser aussi ce stéréotype.

Dans votre Overseas, vous suivez un groupe de femmes en formation pour devenir travailleuse domestique à l’étranger. Comment les avez-vous rencontré ?

Les femmes que l’on voit dans le film, je les ai rencontré sur le tournage, je ne les connaissais pas avant. Chaque parcours est individuel, donc c’est très compliqué de rencontrer chaque personne à l’avance. Ce que j’ai fait à la place, c’est que j’ai choisi le centre de formation. J’en ai visité une quinzaine et mon choix s’est porté sur celui-là pour différentes raisons. Déjà, le nombre d’élèves était moins important que dans certains centres, et j’avais envie vraiment de rencontrer ces femmes. Je me disais qu’un groupe trop grand allait me desservir.

Et puis par rapport au lieu, il y a des scènes de jeux de rôle avec une sorte d’appartement modèle de l’employeur à l’étranger, et j’avais envie de les filmer d’une certaine manière pour rappeler un peu le côté soap opéra, le côté factice du lieu. On fait semblant d’être ailleurs, mais pas totalement. Il y a quelque chose un peu d’entre-deux comme ça.

Overseas, un documentaire sur l'esclavage moderne
Afin de se confronter à la dure réalité, des jeux de rôle sont mis en place dans la formation pour préparer les futures travailleuses. © IOTA PRODUCTION

Est-ce qu’il y a des mises en scène dans tous les centres de formation ?

Dans tous les centres il y a ce cours de « stress management », et les jeux de rôle ont lieu dans ce cadre-là. Tous les centres de formations ne proposent pas de jeux de rôle, mais certains s’en servent comme d’un outil pédagogique. Il y en a d’autres que j’ai observé qui l’utilisent, mais ce n’est pas de partout.

Est-ce que c’est important pour ces femmes de vivre durant la formation ce qu’elles pourraient vivre à l’étranger, de manière aussi « réelle » ?

Elles sont dans un état où, forcément, elles sont en train de projeter les choses par rapport à l’avenir, car elles savent que le départ est imminent. Elles ont peur, parfois, de ce qu’il va se passer. Il y a une violence qui se dégage de ça puisqu’elles savent, potentiellement, que des abus sont possibles, et elles prient finalement pour se retrouver avec un bon employeur. Et j’ai pu remarquer que, que ce soit par la parole quand elles échangent entre elles, ou par le jeu, il y a une sorte de préparation psychologique effectivement qui se produit de toute façon. Les profs les préparent à ce qui pourrait se passer, et elles échangent aussi des stratégies de défense entre elles.

Ce système n’est malheureusement pas nouveau et existe depuis de nombreuses années. Est-ce qu’il y a quand même une meilleure préparation maintenant par rapport à avant ? On voit notamment dans le film que les professeurs leur disent comment réagir en cas d’abus (que ce soit sexuel ou autre, si elles ne sont pas nourries par exemple).

Alors il faut savoir que ce système a été institutionnalisé en 1974, sous la présidence du dictateur Marcos. C’était une manière provisoire au départ de recouvrir la dette du pays, mais ça s’est développé et ça a perduré. Il y a de plus en plus de femmes qui partent chaque année, et maintenant le pays vit de ça. Il vit d’une exploitation de main-d’oeuvre bon marché.

Donc d’une certaine façon, oui, elles sont mieux préparées, car l’instructrice qui leur donne cours a elle-même connu cette émigration. Elle est partie à 14 ans, dans des conditions vraiment pires, et elle n’avait eu aucune formation, que ce soit dans la manière d’utiliser des appareils ménagers, électroniques… et c’était extrêmement dur, avec beaucoup moins de protection.

Après, c’est pas parce que maintenant ils signent un contrat de deux ans et qu’il y a un accord bilatéral qu’elles sont parfaitement protégées. On voit bien que tous les jours, il y a des cercueils qui reviennent aux Philippines avec un corps mort d’une travailleuse domestique. Les abus sont absolument énormes. Certaines choses sont mises en place, à la fois par le gouvernement mais aussi par les ONG sur place, mais c’est clair que ce n’est pas suffisant.

Concrètement, que représentent les travailleurs étrangers dans l’économie philippine ?

En 2012, les transferts d’argent depuis l’étranger vers les Philippines représentaient 28 milliards de dollars. C’est plus de 10 % du PIB ! Ces chiffres ne comptabilisent pas seulement les travailleuses domestiques mais tous les travailleurs philippins à l’étranger, comme par exemple les hommes travaillant dans la construction, sur les bateaux de croisière…  Malgré tout, il faut savoir que le travail domestique représente la majorité de ces travailleurs.

Overseas, un documentaire sur l'esclavage moderne
La réalisatrice de Overseas, Sung-A Yoon. © Le Courrier de l’Ouest / Josselin Clair

Est-ce que cette formation est obligatoire pour toutes les femmes qui partent travailler à l’étranger ?

Oui, si elles veulent travailler légalement à l’étranger, elles sont obligées de passer par là. Après ça, il y a un examen, qu’on ne montre pas dans le film, mais elles sont évaluées et ça leur donne le diplôme de « National Certificate of domestic work ». Et c’est ça qui leur permet d’aller à l’étranger en tant que travailleur domestique.

Une question un peu plus délicate, mais quel est votre regard sur ce système économique ?

Dans Overseas, j’interroge justement ce système lié à notre monde globalisé. Comment se fait-il que dans certaines régions du monde, des femmes soient obligées de quitter leur pays, leurs proches, leurs enfants, pendant des années, pour pouvoir subvenir à leurs besoins quotidien. C’est ça que j’interroge. Et je pense que ce n’est pas normal. Je pense que c’est pas normal que des femmes soient obligées de faire ça pour survivre, sachant qu’en plus, beaucoup des femmes qui partent sont diplômées d’université. Quand elle dit « vous ne gagnerez jamais autant qu’en récurant les toilettes », et que même si vous travaillez dans une administration aux Philippines, même si vous êtes infirmière, même si vous êtes architecte, et bien vous gagnerez moins bien qu’en récurant les toilettes à l’étranger. Et ça, je pense que c’est profondément anormal.

Overseas sera diffusé le 22 octobre au Cinéma Vendôme (Bruxelles), en présence de la réalisatrice Sung-A Yoon et d’Amnesty International. D’autres dates sont également prévues dans toute la Belgique.

CIM Internet