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Le neurochirurgien Jacques Brotchi sur la crise sanitaire : « Ce qui a manqué pour moi, c’est un capitaine au sein des experts »

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Professeur émérite de l’ULB, chef de service honoraire de neurochirurgie à l’hôpital Erasme, Jacques Brotchi pose à Erasme entouré de son ancienne infirmière chef, Liliane Balfroid (à sa gauche derrière lui), d'une partie de l'équipe qui l'a accompagné des années durant ainsi que de membres des nouvelles équipes soignantes. | © Ronald Dersin / Paris Match Belgique.

Société

Jacques Brotchi, immortel au Sénat. Regards du grand neurochirurgien belge sur le monde comme il va. Enfant caché à Comblain-au-Pont lors de la 2e guerre, neurochirurgien de renom (*), Jacques Brotchi a été récemment honoré au Sénat où son portrait a été dévoilé. Ce défenseur acharné de l’ouverture éthique nous a accordé un long entretien dans son appartement ucclois. Il partage son analyse de médecin et d’homme engagé sur la crise sanitaire et sa gestion. Dans un deuxième volet de l’entretien, à paraître ultérieurement, il évoque les progrès scientifiques et les grands débats de société qui font vibrer le pays.

Sénat belge. La scène se passe sous les lambris dorés de l’hémicycle. Une cérémonie menée franc battant par Sabine Laruelle, alors présidente de l’assemblée. Une cinquantaine d’invités dans un amphithéâtre qui peut contenir deux-cents personnes. Covid oblige, Une séance à l’image de Jacques Brotchi et de sa carrière. A la fois riche en informations et pleine d’humanité. Les amis sont tous là. On reconnaît Salvatore Adamo. Le portrait de Jacques Brotchi y est dévoilé. Il a été réalisé par le peintre belge Ben Vanderick, artiste carolo au style figuratif pointilliste et hyperréaliste. Un autodidacte qui s’expose aux États-Unis et a déjà séduit plusieurs figures célèbres.

Tous les présidents du Sénat sont immortalisés par un tableau. Leurs portraits figurent dans les salles et galeries du Palais de la Nation. « Vous choisissez l’artiste », précise Jacques Brotchi. « Ici, c’est le choix de mon épouse au départ. J’y ai adhéré totalement. Nous avons découvert Ben Vanderick lors d’une vente aux enchères pour les soins de santé pour les soins intensifs d’Érasme ou l’hôpital des Enfants. C’était dans le cadre d’une soirée caritative. Ce que fait Ben Vanderick nous est apparu comme peu conventionnel par rapport à la galerie de portraits qui figure déjà au Palais de la Nation. Nous nous sommes rendus à Fleurus dans son atelier. J’ai vu son travail et ça m’a beaucoup plu. Il a fait un super tableau pour Elton John, la reine Mathilde lui a commandé aussi un portrait, il a peint Rafael Nadal et, plus récemment, Eden Hazard et Marouane Fellaini. Il a donc réalisé, à partir de la photo de couverture de mon livre (“Se dépasser sans blesser ni se perdre”, sa devise lorsqu’il a été anobli. Ed. Luc Pire, 2014), un tableau avec quatorze dégradés entre noir et blanc. C’est une œuvre étonnante, qu’il faut voir de près et de loin pour en apprécier la profondeur. En fond, des résonances magnétiques. Je suis le seul président du sénat à avoir des cerveaux en toile de fond!»

Il est aussi le premier président du Sénat à avoir sauvé autant de vies, comme le soulignera Sabine Laruelle dans son speech introductif. Jacques Brotchi nous parle du Sénat. Son expérience y fut brève en tant que président – il n’y a siégé que quelques mois (entre le 14 décembre 2018 et le 4 juillet 2019) – mais intense. Durant cette période, il a, souligne-t-il, permis de filtrer les propositions « qui auraient pu être fatales à l’unité du pays. Comme toujours avant les élections, la Chambre et le Sénat se penchent sur la Constitution et votent les articles qui pourraient être soumis à révision durant la législature suivante. Peuvent uniquement être revus les articles qui ont fait l’objet d’un vote positif dans les deux assemblées et au niveau du gouvernement fédéral. Les propositions pouvant ouvrir la porte à un démantèlement de la Belgique ont heureusement été rejetée par le Sénat durant ma présidence, et n’ont donc pas eu l’occasion de remonter au niveau gouvernemental. Les filtres se sont mis en place.»

(*) Devenu sénateur en 2004, il présidera l’assemblée quinze ans plus tard et en est aujourd’hui président honoraire. Professeur émérite de l’ULB, chef de service honoraire de neurochirurgie à l’hôpital Erasme, Jacques Brotchi a également présidé, de 2005 à 2009, la Fédération Mondiale des Sociétés de Neurochirurgie.

Jacques Brotchi, président honoraire du Sénat belge, devant le portrait qui l’immortalise au Palais de la Nation. Il a été réalisé par Ben Vanderick, artiste carolo au style figuratif pointilliste et hyperréaliste. Un autodidacte qui s’expose aux États-Unis et a déjà séduit une série de personnalités dont la reine Mathilde, Elton John, Eden Hazard… © Ronald Dersin / Paris Match Belgique.

Que pensez-vous de la gestion de la crise sanitaire à ce stade ? (Note : l’entretien a lieu dans le courant du mois d’octobre).
Personnellement je déplore la cacophonie des experts qui n’a pas facilité le travail de Sophie Wilmès lorsqu’elle était Première ministre.

Trop de monde, trop de voix ?
Quand on appartient à un groupe, par exemple je suis membre de plusieurs comités d’experts pour la remise de prix scientifiques, c’est le président qui s’exprime au nom des experts. Chaque expert ne vient pas faire son propre commentaire. A côté de ça, il y a la liberté d’expression que je défends : tout scientifique peut donner son avis dès le moment où il est sollicité par la presse, ça je ne le critique pas. Mais les experts qui ont conseillé la Première ministre se sont permis parfois de se critiquer entre eux. Je salue le travail de Sophie Wilmès qui a pu tirer les conclusions et faire passer des messages pas toujours simples à traduire. Ce qui a manqué pour moi, c’est un général ou un capitaine au sein des experts.

Que retenez-vous des balbutiements et errements lors de la première vague d’infections au Sars-CoV-2 ?
J’ai appris notamment que Taïwan aurait prévenu l’OMS de l’existence, dans la région de Wuhan en Chine, d’une “pneumonie” très contagieuse et mortelle le 31 décembre dernier. Et il m’a été rapporté que l’OMS n’a pas tenu compte de cet avertissement car Taïwan ne fait plus partie de l’Organisation à la suite des pressions de la Chine continentale. Celle-ci a exclu Taïwan de toutes les organisations internationales. Si ce qui m’a été rapporté se révèle exact, les faits sont graves. Nous et le reste du monde aurions pu être prévenus deux mois plus tôt.
L’OMS parlait encore d’épidémie, alors qu’on était clairement en pleine pandémie puisque le virus touchait plus d’un continent. (La pandémie de Covid-19 est apparue à Wuhan, en Chine, en novembre 2019, et l’OMS a prononcé l’état d’urgence de santé publique de portée internationale le 30 janvier 2020 avant de parler, le 11 mars, de pandémie. NDLR) Si l’OMS avait prévenu début janvier et pris la peine de vérifier les infos du courrier taïwanais nous aurions eu deux mois devant nous pour nous procurer masques et tests. Et nous n’aurions pas été pris au dépourvu comme nous l’avons été vers la mi-mars.”

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Dans un tweet publié le 7 avril, Donald Trump a accusé l’organisation de s’être « complètement plantée » en ayant tardé à sonner l’alarme sur la dangerosité du virus, et en a profité pour menacer de mettre fin au financement américain de l’Organisation. A-t-il fait preuve d’opportunisme ?
Il a peut-être été mis au courant du courrier taïwanais dont je viens de vous parler.

Quelles ont été selon vous les manquements les plus cuisants de la stratégie belge : testing, « tracing », anticipation, matériel dont masques, réactifs etc, repérage des clusters ?
Les Allemands ont une force car ils ont une industrie qui fabrique des tests. Il y a eu en Belgique, entre autres, le problème d’une espèce d’exclusivité qui avait été donnée à la KUL. La crise sanitaire a aussi mis en lumière notre dépendance par rapport à la Chine et la nécessité de rapatrier en Europe certaines industries. On a délocalisé nos industries européennes pour des questions de coûts et de main d’œuvre, et même les Belges, qui ont pourtant une bonne industrie pharmaceutique, ont besoin de certains médicaments produits en Chine. On dépend parfois de l’un ou l’autre composant chimique qui entre dans la constitution du médicament et qui ne peut être fabriqué qu’à l’étranger. Nous sommes prisonniers d’une politique de délocalisation trop marquée. C’est une leçon pour les dirigeants politiques. Ils doivent avoir le courage de prendre ce problème à bras le corps.

On ne peut néanmoins pas tout fabriquer en Belgique…
En effet, mais on peut en tout cas rapatrier en Europe un certain nombre d’activités économiques.

Que dire du rôle qu’a joué l’Europe précisément dans cette crise sanitaire globale ? L’Union n’a pas réussi jusqu’ici à homogénéiser les choses, même si elle a lancé plusieurs pistes – soutien d’un plan de relance, recommandations sur la réouverture des frontières intérieures de l’espace Schengen… On sait bien sûr que la politique de Santé est une prérogative de chaque État. Etes-vous favorable à plus d’Europe sur ce point ?
Il faudrait harmoniser les soins de santé. Dans le cadre de épidémies, devrait y avoir une politique européenne d’entraide et qui harmoniserait la manière de combattre les épidémies futures car il y en aura. Chaque pays doit rester libre d’organiser ses soins de santé selon ses traditions. Mais dès le moment où tout un continent est touché, il faut une harmonisation et une entraide. Ça ne va pas empêcher chaque pays de garder une indépendance sur certains sujets.

Bruxelles, 25 septembre 2020. Inauguration au Sénat du portrait de Jacques Brotchi qui présida l’assemblée de décebre 2018 à juillet 2019. ©Nicolas Maeterlinck / Belga

Vous avez parfois critiqué Maggie De Block. Notamment en février 2019 lorsque, à quelques mois des élections, celle-ci, alors ministre de la Santé avait annoncé vouloir bloquer l’octroi des numéros Inami surnuméraires aux francophones. Vous aviez dit n’être pas d’accord avec la réduction de ces numéros Inami. Comment analysez-vous aujourd’hui, avec le recul, son management de la crise et sa communication?
Maggie De Block n’a pas beaucoup géré la crise. On a fait appel à Philippe De Backer pour la gestion des masques et des tests. Il faut dire aussi que Maggie De Block, comme tout médecin, ne détient pas la connaissance totale du savoir. Elle est tributaire de son entourage. En commission de Santé de la Chambre, questionné sur le sujet en mars, un de ses conseillers, qui fait partie de Sciensano a affirmé que le virus n’était pas plus grave qu’une grippe saisonnière. Quarante-huit heures plus tard, Maggie De Block déclarait que le coronavirus était l’équivalent d’une « petite grippe ». On a tous été pris au dépourvu. Chaque pays a fonctionné selon ses propres critères. La Suède par exemple s’est basée sur l’immunité collective, et tant pis s’il y avait des décès. Ce donc au détriment d’un certain pourcentage de la population âgée qui allait forcément le payer cher.

Que dire de cette question du fameux lot de masques détruits par Maggie De Block contrairement à la politique menée par Laurette Onkelinx en son temps ?
S’il n’y avait pas eu de pandémie, on aurait pu l’accuser de faire des dépenses inutiles mais vu la pandémie, il est logique qu’on reproche à Maggie De Block d’avoir détruit ce stock de masques sans prévoir de remplacement. Jamais ces masques n’auraient dû être détruits. Il est facile évidemment de critiquer a posteriori mais c’est un reproche que je partage. La question est de décider d’investir massivement dans les soins de santé et d’être prêt à faire des achats « inutiles » en mettant en première ligne le principe de précaution. Mais ce problème, on l’a retrouvé en France et dans une série d’autres pays. Si les infos que j’ai évoquées sont vérifiées, si l’OMS avait averti début janvier de la dangerosité de ce virus, on aurait fait une provision de masques et prévu des tests en nombre. On aurait eu en tout cas deux mois et demi pour se préparer.

Il y a quelques jours, la Belgique a atteint la deuxième place dans la liste des pays les plus touchés par le coronavirus en Europe, après la République tchèque. Le Plat Pays apparaît aussi en quatrième position des pays européens en termes de nombre de décès liés au Sars-CoV-2. Même si on sait que la façon de comptabiliser les morts varie de pays en pays.
Il faut toujours comparer ce qui est comparable, comparer les régions à même densité d’habitants. Aux États-Unis, le virus flambe là où il y a une forte concentration de population – New York, la Floride, Los Angeles…Nos statistiques sont meilleurs que Paris, New York ou le grand Madrid. La Suède est plus vaste que la Belgique. Il y a énormément de paramètres à prendre en compte.
Il faut par ailleurs rendre hommage à l’organisation hospitalière en Belgique. Lors de la première vague, en une semaine, le pays a doublé sa capacité de lits de soins intensifs. Il y a eu une organisation et une entraide entre hôpitaux, laissant de côté tout contexte philosophique et politique ou de réseau. La Belgique n’a jamais été confrontée à un problème de saturation. Le taux d’occupation des hôpitaux n’a jamais dépassé 67%. Bien sûr c’est une moyenne. Certains établissements étaient peut-être à 90% et d’autres à 50%. Mais il n’a jamais fallu choisir entre deux malades.

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Le 14 octobre, le directeur du CHU Saint-Pierre de Bruxelles, Philippe Leroy, a dit, sur les ondes de la RTBF, regretter « l’absence de solidarité et de coordination effective au niveau national » de cette solidarité dans la gestion de lits Covid en soins intensifs. Ces déclarations s’inscrivent dans un contexte où les hôpitaux bruxellois passent en phase 1B”, c’est à dire qu’ils sont tenus, dans un délai de 48 heures, réserver la moitié de leurs lits en soins intensifs à des patients souffrant de la Covid. Il y eut aussi, plus tôt, la déclaration ronflante du bourgmestre d’Alost (le N-VA Christoph d’Haese), qui avait annoncé qu’il refuserait d’accueillir des patients bruxellois dans les hôpitaux de sa ville. Même position il y a quelques jours de la part du Grand Hôpital de Charleroi… La solidarité des débuts est-elle à ce point érodée ?
La déclaration de Philippe Leroy me surprend car en juin dernier, j’ai eu l’occasion d’entendre, dans le cadre d’un travail d’analyse de la gestion de la crise, les directeurs et gestionnaires des grandes entités hospitalières bruxelloises (Erasme, St Luc, Iris, HIS, Chirec). Tous ont mis l’accent sur la solidarité interhospitalière, tous réseaux confondus lors de la première vague. Mais je tiens à rappeler que sur le plan organisationnel, cet aspect des soins de santé est régionalisé et n’est pas du ressort national. Par contre, je suis profondément choqué et outré de la déclaration du bourgmestre d’Alost qui fait fi de toute compassion et d’humanité. Je suis heureux qu’il ait été rapidement contredit par le médecin-directeur de l’hôpital d’Alost qui a déclaré que les malades bruxellois seraient les bienvenus dans son hôpital et a mis en valeur le côté humanitaire et éthique du corps médical.

Les choix aux soins intensifs ? J’ai vécu des cas, dans ma vie professionnelle, où je devais me poser la question de savoir si, en opérant, j’allais sauver une vie qui valait la peine de l’être ou si j’allais faire de l’acharnement thérapeutique. Je peux comprendre que la question se soit posée en d’autres termes à la faveur de la pandémie. Mais une fois encore, l’âge en soi n’est pas pour moi un critère.

Vous évoquez le fait qu’il n’a jamais fallu choisir entre des patients à traiter urgemment aux soins intensifs. Du moins pas entre deux maladies. En revanche, au début de la crise, il semble que certains patients Covid-19 de plus de 75 ans n’aient pas eu accès à tous les soins possibles – respirateurs etc. Certaines familles ont même menacé les médecins du Montlégia à Liège de poursuites en justice si leurs proches, des personnes âgées, n’étaient pas prises en charge… Quels étaient et sont les critères d’acceptation aux soins intensifs ?
Quand la catastrophe nous est tombée sur la tête, il y a eu des recommandations formulées par la Société belge des soins intensifs et la Société belge de gériatrie disant qu’il fallait tenir compte des facteurs de comorbidité des patients afin de ne pas hospitaliser des personnes âgées qui de toute façon avaient d’autres maladies en cours qui ne leur donnaient pas un espoir de vie très important. Antécédents de cancer, diabétiques, hypertendus, cardiaques ou personnes souffrant d’une maladie neurodégénérative du type Alzheimer ou autre.
Par ailleurs, comment tout cela a été interprété durant la crise que nous vivons, je l’ignore.
J’ai vécu des cas, dans ma vie professionnelle, où je devais me poser la question de savoir si, en opérant, j’allais sauver une vie qui valait la peine de l’être ou si j’allais faire de l’acharnement thérapeutique. Je peux comprendre que la question se soit posée en d’autres termes à la faveur de la pandémie. Mais une fois encore, l’âge en soi n’est pas pour moi un critère de choix. Mais je peux vous dire qu’il n’est pas rare d’avoir des gens de mon âge (78 ans) qui sont en bonne santé. Mais l’âge en soi n’est pas un facteur : j’ai participé récemment à un concours de golf et ai eu le plaisir de rencontrer un excellent golfeur âgé de 90 ans et qui avait toute sa tête ! Il faut voir le pedigree médical. Je me suis personnellement battu pour préserver la qualité, pour ajouter de la vie aux années et non des années à la vie.

 

Parmi les objets fétiches du professeur Brotchi, une caricature de Nicolas Vadot représentant un golfeur, muni de tous les attributs qui synthétisent le parcours du neurochirurgien, président honoraire du Sénat, grand-père gâteau, friand de golf, entre autres passions. ©Ronald Dersin / Paris Match Belgique

Un article du New England Journal of Medecine avait fait état il y a quelque temps, dans un papier écrit par des chercheurs, des questions de l’allocation des ressources en temps de crise sanitaire. Parmi les critères invoqués par ces auteurs américains, il y avait la notion de « valeur instrumentale » qui donne une forme de priorité aux patients qui ont « apporté quelque chose à la société » ou prospective en l’accordant à ceux qui devraient encore y contribuer – en luttant notamment contre la maladie, en l’occurrence dans le combat contre le Covid-19. » Les auteurs prodiguent les recommandations suivantes : sauver un maximum de vies en évaluant l’espérance de vie après le traitement, et, lorsque les lits manquaient, donner la priorité aux professionnels de la santé dans certaines unités de soins intensifs. Cela vous choque ?
Complètement. C’est une aberration totale. Je ne suis pas d’accord avec cette idée de privilégier des cerveaux ou même ceux qui auraient apporté quelque chose à la société. Toutes les professions quelles qu’elles soient méritent le respect. Chacune apporte une pierre à l’édifice. Et l’humain est évidemment un humain, point !

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Quel remède imaginez-vous à cette crise sanitaire, outre la vaccination ? En êtes-vous d’ailleurs partisan a priori ?
Je crois à la vaccination. Mon épouse, Rachel, et moi-même nous faisons vacciner contre la grippe depuis des dizaines d’années. Dès que le vaccin contre le coronavirus sera disponible, nous nous ferons vacciner. Je le recommande. Mais ce ne sera pas une arme absolue. Comme le vaccin anti-grippe, qui ne protège pas complètement contre la grippe. On peut toujours attraper la grippe quand on a été vacciné mais de manière en principe atténuée. Ce sont les complications de la grippe qui peuvent être fatales au patient. Il en va de même pour le Sars-CoV-2.

Vous avez défendu durant toute votre carrière la cause du personnel soignant, infirmiers en particulier. La crise sanitaire a rendu ce combat plus vital que jamais. Que préconisez-vous outre une revalorisation salariale sans doute ?
Il faut revoir l’encadrement hospitalier d’abord, revaloriser les salaires est un point important – vu le travail fourni, les infirmiers, infirmières et aide-soignants ont droit à une meilleure considération. Mais la solution future, c’est d’améliorer avant tout les conditions de travail pour permettre à tout ce personnel médical de retrouver un plaisir dans les échanges humains. L’encadrement infirmier est insuffisant dans les hôpitaux belges aujourd’hui. On compte en moyenne une infirmière ou un infirmier pour onze malades. Or les normes européennes parlent d’un infirmier ou d’une infirmière pour huit malades. Au-delà de ce chiffre, la sécurité ne peut plus être assurée.
D’autre part, la médecine a beaucoup changé, notamment la chirurgie. Les durées d’hospitalisation sont beaucoup plus courtes quelle que soit la spécialité. Il y a vingt ans, pour une intervention de hernie discale lombaire par exemple, on passait dix jours à l’hôpital, aujourd’hui on sort après cinq jours. Vu le raccourcissement de la durée de l’hospitalisation, les échanges humains s’amoindrissent entre patient et personnel infirmier. Dès que l’état du malade s’améliore, il quitte les lieux, ce qui laisse moins de place à ce type d’interaction humaine. Les infirmiers n’ont plus que des cas lourds à traiter et ne voient plus les personnes qui entament une convalescence sereine. L’aspect humain de la profession a été balayé, ce qui augmente la pénibilité du métier sur le plan physique mais aussi psychique. Je pense donc qu’il faut revaloriser la profession en termes de conditions de travail, il faut rendre le métier plus attractif. Une revalorisation salariale est toujours la bienvenue mais dans un an ou deux, les problèmes de pénibilité seront toujours présents si on n’agit pas. Autre point encore, on a doublé le nombre d’heures de stage, et on a ajouté un an à la formation en soins infirmiers – on est passé de trois à quatre ans. On s’est donc retrouvé, en tout cas cette année, en juin, sans aucune infirmière sortant de nos écoles. Cela n’a pas été géré politiquement. Dès le moment où il y a moins d’infirmières sur le marché, le travail est concentré sur un moindre nombre d’intervenants et on accroît dans ce sens la lourdeur de la profession.

Pourquoi la politique et la médecine ne feraient-elles pas bon ménage ? Je pense au contraire qu’il faut pouvoir associer les connaissances.

Neurochirurgien d’expérience, vous êtes entré en politique en endossant un rôle de grand sage. Quel regard portez-vous sur la crise qu’a vécue récemment le MR dont vous faites partie? Le président, Georges-Louis Bouchez a-t-il péché par immaturité? Comprenez-vous que cette agitation ait nui au parti et comment analysez-vous l’impact que cette crise a eu sur la cohésion libérale francophone ?
Il y a eu du « jeunisme » de tous temps. Chaque génération a son style et est différente, c’est normal. Je l’ai vécu sur le plan médical aussi. Un successeur ne poursuit que rarement la voie de son patron, c’est naturel. Il faut d’ailleurs pouvoir céder sa place. J’ai décidé d’arrêter sur le plan politique et de pousser les jeunes. Il y a un temps pour tout. Il ne faut pas s’accrocher jusqu’à ce qu’on vous mette dehors. Mais pouvoir compter sur l’expérience de gens plus âgés est important et, personnellement, je l’ai fait souvent.
La moyenne d’âge des présidents de parti a baissé. Ils ont souvent moins de 40 ans. Voyez aussi Conner Rousseau qui n’a pas 30 ans et dirige le S-Pa. Le choix pour élire les présidents de partis s’est fait démocratiquement. Le renouvellement est important et il faut des gens qui osent. Mais l’expérience, on ne peut pas l’acquérir en accéléré, surtout dans un pays où la complexité institutionnelle n’est plus à démontrer. Les présidents de partis actuels sont tous brillants, parfois un peu trop impétueux. C’est naturel et parfois mieux que les discours hypocrites et sournois où il faut lire entre les lignes. Ceci dit, l’âge et la maturité vous apprennent parfois qu’il faut savoir se taire. Je ne peux pas reprocher à quelqu’un d’être spontané mais il doit assumer la responsabilité des risques qu’il prend.

Mais dans le cas précis de Georges-Louis Bouchez, l’impétuosité et aussi le « nombrilisme » souvent évoqué ne semblent pas exclusivement liées à l’âge. Les nouvelles « générations » de politiques, de tout âge d’ailleurs, sont particulièrement promptes à communiquer en mode express via les réseaux sociaux. Comment percevez-vous son profil ?
J’ai beaucoup d’estime pour Georges-Louis Bouchez qui a un talent immense et une intelligence hors du commun. Il a commis une erreur de jeunesse dans son casting ministériel en remplaçant, sans concertation avec les responsables du parti, Valérie De Bue par Denis Ducarme, excellents ministres tous deux. C’est la fougue de la jeunesse. Aucun parti n’est à l’abri. Il s’en est excusé, ce qui le grandit. Je ne crois pas que beaucoup de présidents de partis aient présenté des excuses quand ils se sont trompés. D’autre part, qui ne s’est jamais trompé dans la vie? Le reconnaître fait partie de ce qu’on appelle l’expérience. Dans « l’Éventail de Lady  Windermere » Oscar Wilde dit : « Experience is the name everyone gives to their mistakes ».  Bien sûr, cet épisode a fait l’objet d’un électrochoc au sein du MR et a donné une mauvaise image dans la population. J’espère que les décisions prises d’entourer le président de dix sages redonneront au MR une image d’efficacité et de confiance comme ce fut le cas avec Madame Sophie Wilmès.

Est-ce une erreur pour un scientifique d’entrer en politique ? C’est ce que l’hyper-médiatisé Didier Raoult, professeur de microbiologie à l’Université de Marseille, invoquait en précisant qu’il avait refusé de nombreuses offres d’engagement sur ce terrain, ajoutant que le « conseil scientifique doit rester dans l’ombre », qu’il n’est « pas un décideur ». A l’heure où les experts occupent le terrain politico-médiatique, continuez-vous à penser qu’il faut s’engager plus que jamais ?
Pourquoi la politique et la médecine ne feraient-elles pas bon ménage ? Je pense au contraire qu’il faut pouvoir associer les connaissances. Pourquoi se priverait-on en politique de médecins qui peuvent apporter leur savoir et leur expertise pour le bien de la population ?

Vous n’avez jamais regretté d’avoir plongé dans ce grand bain politique ?
La vie m’a apporté d’énormes satisfactions sur le plan médical. En politique aussi. Si on m’avait dit quand j’ai rejoint la politique en 2004 que quinze ans plus tard je serais président du Sénat, je ne l’aurais pas cru. Bien sûr, la vie politique n’est pas un long fleuve tranquille non plus. J’ai dû me battre, je n’ai pas toujours obtenu satisfaction mais ce que j’ai pu obtenir pour la santé en général, pour le bien-être de la population, m’a procuré beaucoup de bonheur.

Première partie du sujet dans l’édition belge de Paris Match du 22/10/20. La suite de l’entretien, portant sur les progrès de la médecine et les grands débats éthiques est à paraître ultérieurement.

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