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Enquête dans les « cultisti » : Palerme sous l’emprise des black mafias

Vue du quartier historique de Ballaro, à Palerme. La mafia nigériane y prospère. | © Francesco Bellina

Société

Dans le monde de l’omerta, elles font désormais partie du paysage. De la Sicile jusqu’au nord de la péninsule italienne, des mafias africaines, nigérianes et sénégalaises, en particulier, ont scellé des pactes avec Cosa Nostra, la Camorra et la ’Ndrangheta. Trafics, crimes, intimidations et ententes secrètes : elles entretiennent leurs réseaux et se partagent les territoires. Terrifiant.

 

Les enquêteurs italiens les appellent les « cultisti ». Ces sectes, appelées « cults » au Nigeria, mêlent des croyances inspirées du christianisme à des pratiques de sorcellerie. Elles sont originaires de l’Etat d’Edo, une province pauvre du sud du pays gangrenée par la prostitution et le crime organisé. Si la capitale, Benin City, est le terrain de chasse de la plupart de ces groupes appelés Maphite, Bokania, Vicky, et Pierace, c’est en Italie que le plus puissant d’entre eux, le Black Axe, contrôle des pans entiers de territoires.

Notamment, Palerme, en Sicile, dont cette mafia tient le cœur historique, Ballaro. Le nom vient de l’arabe, Souk el Ballarak, qui signifie « le marché des miroirs ». Il remonte au Xe siècle, quand, occupée par les Arabes et les Berbères, la Sicile était un émirat. Trois siècles plus tard, Palerme devient la capitale du Saint Empire romain. Les mosquées sont transformées en églises et Ballarak est rebaptisé Ballaro. C’est dans ces ruelles aujourd’hui bordées de palais en ruine qu’est née Cosa Nostra au XIXe siècle. Une poignée de criminels agissant pour le compte de la bourgeoisie locale décide de s’organiser pour lutter contre le pouvoir royal et forme le premier clan de la Mafia. C’est l’une des nombreuses raisons qui poussent encore les touristes à admirer les murs décrépis du marché de Ballaro. Mais, à la tombée de la nuit, ces curieux disparaissent pour laisser place aux nouveaux maîtres des lieux : les Nigérians du Black Axe. L’antique quartier mafieux n’est plus géré directement par Cosa Nostra, mais par une « Cosa Nera ».

La mafia nigériane en plein essor

« C’est la première fois qu’une organisation criminelle étrangère a un tel impact chez nous, à Palerme, à côté de la Mafia sicilienne », confie le procureur Geri Ferrara. Pour les enquêteurs du Servizio Centrale Operativo (SCO), brigade spécialisée dans la lutte contre le crime organisé, la mafia nigériane est en plein essor. Mais les « Nivuri », comme les appellent les Siciliens, reversent un pourcentage aux boss italiens et suivent certaines règles : interdiction d’importer de la drogue pour leur propre compte et de porter des armes à feu, dont l’usage est réservé aux clans siciliens. C’est donc avec des haches et des armes blanches que les hommes du Black Axe règnent sur Ballaro. Le quartier est encore sous la « juridiction » d’une zone longtemps contrôlée par les frères Giovanni et Giuseppe Di Giacomo. Après l’arrestation du premier, les deux hommes se retrouvent au parloir de la prison d’Ucciardone, à Palerme. Dans une séquence connue, Giovanni explique à son jeune frère comment se débarrasser d’un corps. Au cours d’une autre conversation, Giuseppe donne des nouvelles de Ballaro. « Maintenant, il y a les Turcs », explique-t-il. « Quels Turcs ? – Les Nigérians. Ils sont respectueux, ils m’attendent sur le pas de la porte ». Giuseppe ajoute en dialecte sicilien : « I nivuri ammagazzinanu, ci a portanu a nuatri ». Traduction des enquêteurs : les Nigérians stockent et vendent de grosses quantités de drogue.

©DR – Le « marché aux voleurs », de Ballaro, où se dealent aussi bien l’héroïne que les contrats mis sur la tête des ennemis.

En 2009, la police sicilienne démantèle un premier réseau. Deux ans plus tard, l’opération Golden Eggs (œufs d’or) met en lumière un vaste trafic de drogue entre le Nigeria et la Sicile. Le chef de la bande, Francis Wiwoloku, et son associé Salvatore Castigliola se sont connus dans la prison d’Ucciardone. L’ambassadeur du Nigeria à Rome envoie alors un câble diplomatique pour alerter les autorités italiennes sur l’ampleur du phénomène et la nature des groupes nigérians qui fleurissent dans toute la péninsule. « J’attire votre attention sur les activités criminelles d’une de ces sectes secrètes interdites dans notre pays et qui se livrent à des actes de banditisme et des violences. Malheureusement, des membres de ces groupes ont réussi à pénétrer sur le territoire italien, où ils ont fondé une antenne ».

Une première grande enquête est menée grâce aux confidences d’un jeune homme originaire de Benin City. Emeka Don a 27 ans et il a toujours refusé de se laisser enrôler par une de ces sectes, qui, sous couvert d’offrir leur « protection » aux jeunes démunis, les enchaînent à une vie de violences. Après avoir échoué à Lampedusa à bord d’une barcasse, Emeka arrive dans le ghetto de Ballaro en espérant y trouver un travail. Les recruteurs du Black Axe repèrent sa carrure imposante et lui offrent une place. « Le genre d’offre qui ne se refuse pas », confie le jeune Nigérian, qui leur tourne le dos. Ses interlocuteurs reviennent avec une proposition : s’il ne veut pas jouer les caïds dans les rues de Ballaro, il peut travailler en cuisine et faire du crack.

Violé toute une nuit avec un tube en fer pour avoir refusé d’être enrôlé

À l’époque de la grandeur de Cosa Nostra, ni le crack ni l’héroïne n’étaient tolérés dans les rues de Palerme, leur commerce étant proscrit par les hommes d’honneur. En laissant l’exclusivité de ce business aux Nigérians, la nouvelle génération de mafieux siciliens peut se targuer de continuer à respecter ce pacte. Mais, si elle ne fait pas commerce de drogue, elle en touche les dividendes. Emeka Don refuse net la deuxième offre du Black Axe. Le 27 janvier 2014, dans la nuit, il est pris à partie par un groupe de six caïds. Son visage et ses bras sont tailladés à coups de hache avec une précision chirurgicale. Sur la partie droite du front, un sillon profond le marque à jamais. Dans le bras, une hache incandescente a gravé la lettre X. Après un long séjour à l’hôpital, il dénonce ses agresseurs. Leurs noms sont connus dans le quartier. Austine Ewosa alias « Johnbull », Vitanus Emetuwa et Nosa Inofogha ont débarqué au printemps 2013. « On les a tout de suite remarqués », raconte un jeune de Ballaro, « ils sont arrivés en taxi avec des colliers en or autour du cou ». Les trois hommes font savoir qu’ils ont été envoyés de Naples pour commander le secteur. Ce sont eux les nouveaux boss, les « bucha ». Mais leur règne sera de courte durée. Grâce à la plainte d’Emeka Don, ils sont arrêtés en septembre 2014. Johnbull écope de douze ans de prison ferme. Craignant que d’autres révélations transforment sa peine en prison à vie, il passe aux aveux.

© Francesco Bellina – Emeka Don a refusé de travailler pour le Black Axe. Il l’a payé dans sa chair.

Comme Cosa Nostra, le Black Axe a ses repentis. Les déclarations de Johnbull offrent un panorama inédit du système mafieux nigérian en Italie. Au niveau national, un « chef suprême » commande l’organisation avec, à ses côtés, un « spiritual ». Un échelon dessous, le « chama », sorte de ministre de la Défense, ordonne les expéditions punitives en s’appuyant sur un « collège de sages » composé de six affiliés. Eux-mêmes dirigent les « bucha », les hommes de main. « Ce sont eux qui recrutent à Ballaro », explique Johnbull. Au niveau administratif, un « Cif Asa » gère les finances et un « Cif Eye » la sécurité. « Pour être admis dans la secte, il faut passer le “first match” », raconte le repenti. Celui qui refuse est molesté. Emeka Don n’est pas le seul à avoir été agressé, un autre sera violé pendant toute une nuit avec un tube en fer parce qu’il refusait d’être enrôlé.

Les enquêteurs vont aussi apprendre que depuis 2009 la secte tient son forum annuel sous leurs yeux… à Palerme. L’événement est organisé par le chef de secteur de Ballaro, Sylvester Collins, alias « Evans ». Des affiliés viennent de tout le pays, parmi lesquels le chef de la zone Italie, Festus Pedro Erhonmosele, simplement dit Pedro. Il Covo, un établissement connu de la nuit palermitaine, est loué pour l’occasion. Le repenti fait aussi le récit d’une autre fête organisée pour l’ouverture de la filiale locale de la secte.

Ma vie est marquée, comme mon visage et mes bras que je ne peux plus lever.

Sur la base de ces déclarations, la police italienne lance l’opération Black Axe en novembre 2016. Une vingtaine de responsables sont interpellés dans toute l’Italie dont le « ministre de la Défense » Kenneth Osahon Aghaku à Palerme même, et les boss Pedro et Sixco, respectivement à Padoue et Vérone. Johnbull, premier repenti de la black mafia, est exfiltré dans une localité tenue secrète et vit protégé par l’Etat italien comme le veut la loi. Sa victime Emeka Don n’a obtenu, lui, aucune compensation. « Je ne peux pas travailler, raconte le jeune homme que nous avons rencontré et qui vit en marge de la société. Ma vie est marquée, comme mon visage et mes bras que je ne peux plus lever ». Aujourd’hui âgé de 30 ans, il vit d’aumône et de la charité dans un centre d’accueil pour démunis.

Malgré ce coup porté à l’organisation criminelle, rien ne change à Ballaro. De nouvelles têtes sont apparues pour exercer les mêmes fonctions en lien avec de nouveaux chefs mafieux. Les communautés africaines continuent de verser le « pizzo » [protection] au Black Axe, qui elle-même paie le sien à Cosa Nostra. Le trafic de migrants, la prostitution, la production de crack et la distribution d’héroïne font toujours recette.

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