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Emmanuel Tourpe: « Le covid-19 a surtout engendré une mort… celle de l’intelligence collective »

Dans ce livre, 27 petits cours de philo et de com sont proposés au lecteur qui, selon l'avis même de l'auteur, peut picorer dedans à sa guise. | © DR

Société

« Ne laissez pas les réseaux sociaux, le champ médiatique, la communication à des gens qui veulent la guerre de tous contre tous. Engagez-vous ! ». Avec quelles armes ? Emmanuel Tourpe, philosophe et auteur, nous invite dans un nouvel ouvrage à penser avant de parler pour toucher plus juste. Car il doit s’agir d’un même processus.

 

Un entretien réalisé par Laurent Depré

Dans Un temps pour penser et un temps pour communiquer, il y a beaucoup de référence aux derniers mois. Est-ce dès lors un livre qui s’est imposé à Emmanuel Tourpe lors du confinement du pintemps 2020 ? « Pas spécialement… D’abord, je suis universitaire et j’ai écrit de nombreux livres très sérieux, très épais pour une poignée d’autres universitaires. À 50 ans, vous vous dites que ce serait bien que votre savoir puisse servir aussi la société et ne pas rester dans le monde des gens qui pensent. La philosophie doit se retrouver au coeur de la Cité. »

C’est donc une prise de conscience personnelle engendrée par une certaine frustration qui est à l’origine de ces 27 petits cours de philosophie et de communication.  » Ensuite, nous vivons dans un monde où les gens qui font de la communication, du marketing ainsi que les médias savent très bien comment être vus et attirer le public… Mais ils ont un sérieux déficit de penser, de choses à dire. C’est très bien de communiquer mais il faut le penser au préalable… Je donne quelques trucs dans cet ouvrage pour bien communiquer » explique le philosophe. Rencontre et discussion avec celui qui est également Directeur de la programmation sur la chaîine franco-allemande Arte.

Parismatch.be. A quel public destinez-vous ces petits cours de com et de philo?
Emmanuel Tourpe. « A toute personne qui veut bien s’adonner à un petit yoga mental, à se laisser un peu bousculer, piquer par la philosophie. Tout ceux qui ont envie de rejoindre cette communauté de penseurs qui ont encore pas mal de choses à nous dire aujourd’hui. Faites une balade avec Platon et un peu de vélo avec Aristote pour changer. »

Comment inviteriez-vous le lecteur à se plonger dans vos petits cours ? En prendre un au hasard ? En lire deux trois par jour et méditer dessus ?
 « Si j’étais mon propre lecteur, je l’inviterais à déposer le livre sur sa table de chevet et à picorer dedans. D’autant plus qu’il est tout à fait envisageable de les lire plusieurs fois. Il y a aussi une progression dans les leçons qui se veulent plus denses au fur et à mesure. »

Votre premier cours est pile dans notre époque. L’obligation pour l’être communicant de devoir opposer des idées, de grands principes et l’obligation de choisir.
Les réseaux sociaux sont les théâtres de cette opposition violente permanente qui vise la disparition de l’autre idée. C’est le concept de la cancel culture.
« Nous sommes arrivés à la fin du processus de la modernité… Nous vivons désormais sur un archipel de certitudes opposées les unes au autres. C’est le règne de minorités offensées victimaires qui demandent compensation; des antifa ou des postures de droite intransigeantes, des ultra-féministes ou des neo-maschistes… Qu’est-ce donc que cet éclatement des certitudes investies de violence fondamentale ? Et pourquoi devrions-nous choisir à tout prix l’un ou l’autre ? Pourquoi serions-nous contraints à cette forme d’exclusivisme ? A ce titre, l’exemple de l’écologie ou de l’économie est frappant ! De quel droit opposerions-nous l’homme dans son règne et l’environnement naturel ? Nous en sommes arrivés dans ce pli culturel où un principe et un seul est le bon. D’où vient cette idée qu’il faut être cela ou bien cela ? Nous sommes pourvus de deux yeux, de deux mains, de deux poumons… Dès lors, c’est l’homme et la femme, c’est la nature et l’homme, l’intelligence artificielle et l’humanité… »

Vous faites justement la distinction entre polarités et regard polaire. Expliquez-nous la nuance.

« Les réseaux sociaux forcent à la polarisation des points de vue. Plus on est opposé, plus on monte en visibilité. Il y a littéralement une prime à l’opposition. Ce qui est l’inverse du regard polaire. C’est-à-dire mettre des principes en guerre les uns avec les autres : black lives matter versus all lives matter; républicains versus démocrates, Europe de l’identité versus Europe des migrants… L’avènement d’internet a clairement diminué notre capacité à avoir un regard polaire. La nuit de la pensée dans laquelle nous nous trouvons fait que nous appliquons une universalité tronquée. Il est devenu difficile de gérer le rapport entre le singulier et l’universel. En mars 2020, trois départements français sont fortement touchés par le covid-19. Que fait-on ? On ferme l’ensemble du territoire ! On impose donc une mauvaise universalité. Autre exemple : une minorité se sent offensée par telle phrase d’un présentateur télé et exige qu’il soit écarté et dégagé de l’antenne séance tenante… Parce qu’il a un avis contraire ou autre ! Avouez qu’il y a un sérieux problème philosophique en la matière. »

Il y a un petit ressort fasciste dans cette manière de fonctionner et d’imposer…
« Absolument. C’est très simple en réalité. Vers quoi se dirige la société ? Quel est notre choix ? Nous avons besoin d’un nouveau contrat social. Qu’est-ce qui peut nous faire vivre ensemble ? Le contrat de Jean-Jacques Rousseau est dépassé. On a vécu sur la raison et la liberté depuis 250 ans. Chacun a sa vérité et il n’y a plus de raison commune. C’est l’éclatement des vérités. Il convient donc de redéfinir ce qu’est cette vérité. Elle est, indéniablement, toujours quelque chose de plus grand qui nous engage dans un dialogue et pas dans la construction de dogmes. Et une fois pour toute, il faut sauver la proposition d’autrui dans le processus… »

On est en pleine dans la crise du Covid-19. Avec en son sein cette bataille permanente et impossible entre liberté fondamentale et sécurité du groupe….
« C’est surtout révélateur de deux attitudes différentes. En mars, la majorité a accueilli les mesures drastiques à l’image de ce que la Chine avait mis en place. C’est quand même un régime politique totalitaire. Comme je l’explique dans le livre, il y a eu un mort avec le Covid-19, c’est l’intelligence collective. Lorsqu’on se met à applaudir des gendarmes qui mettent des PV en forêt; lorsqu’on accepte un effacement de nos libertés fondamentales en trois semaines… C’est quelque peu inquiétant. A l’inverse, il y a le discours récent du gouvernement fédéral et des Régions en Belgique qui en apelle à la responsabilité de tous pour le bien commun. En disant en quelque sorte : c’est à vous de jouer pour faire diminuer ces chiffres terribles de la maladie. Philosophiquement, c’est autrement plus mature. Entre les deux, il existe un abîme… »

Toujours concernant le coronavirus, vous expliquez notre exigence du politique qu’il nous préserve de la mort. Tant nous avons rejeté l’idée même de notre propre fin.
« Ce n’est pas un phénomène récent. Cela fait plus d’un demi-siècle que nous avons mis la mort dans des maisons de retraite ou des mouroirs. Nous avons écarté la mort de la vie de tous les jours. Il faut donc mettre une société entière à l’arrêt pour qu’il y a zéro mortalité… Il y a un problème philosophique de fond selon moi. C’est l’une des règles de base en philosophie: souviens-toi que tu vas mourir. En intégrant cela, l’être humain peut organiser sa vie en conséquence. Et passer d’un modèle d’accumulations matérielles, d’un égoisme vers plus de spiritualité, plus de vivre ensemble. En réalité, ensemble nous mourons mais surtout ensemble nous vivons… »

Ces dernières années, de nombreux philosophes ont été invités sur les plateaux pour décrypter l’actualité et donner un sens au monde dans lequel nous vivons.
« Si vous vous en référez à la France, on tombe dans le fait d’intellectuels… C’est-à-dire de quelques personnes qui disent ce qu’il faut penser, l’opinion qu’il convient d’avoir. Ces derniers temps, elle tend très fort malheureusement vers une droite très dure. C’est un phénomène assez monopolistique. Moi, je propose dans le livre d’en revenir à l’essence même de la philosophie: qui est-on, où va-t-on ? C’est quoi vivre, rire ou aimer ? C’est quoi la vérité ? Un simple exemple : à la place d’avoir la guerre de tous contre tous sur les réseaux sociaux, demandons nous ce qu’est la vérité. Elle est toujours plus grande que le simple fait de vouloir écraser l’autre ou l’humilier, c’est la base du livre. Arrêtons de penser en terme de principe unique : je suis pour la capitalisme, je suis contre le féminisme, je suis pour le socialisme, je suis contre l’Etat…  Commençons à penser par polarités et par sauver la pensée de celui qui est en face de nous. Cherchons ensemble une vérité qui est toujours plus grande que la seule mienne. La philosophie peut aider à reposer les bases d’un contrat social. »

Twitter n’est pas votre ami non plus… « Univers de petites fouines, meute de petits crevards du clavier »… Ce n’est donc définitivement pas l’endroit pour bien communiquer et penser ?
« Twitter est un micro-milieu qui se prend pour le monde entier. A part des journalistes et des politiques, c’est vide…Ensuite, c’est un univers au sein duquel on tente de développer sa propre image en détruisant ce qu’est l’autre. Dans une simple déclaration politique, au lieu de s’attacher à réfléchir à l’intention de fond, on va surtout user d’une sorte de sur-zoom pour démontrer qu’en fait c’est plutôt cela qu’il faut comprendre. Il est là le processus. On va chercher le détail dans l’ensemble pour se valoriser. Seuls les propos les plus polarisants, les plus durs seront récompensés. Arrive ensuite la masse qui se gave de malveillance organisée et de destruction automatique… Le format se prête par nature aux punchlines et raccourcis. Pourquoi pensez-vous que Donald Trump adore ce réseau ? »

La communication et la philosophie, parents pauvres de l’enseignement ?
« Si vous voulez en faire une matière scolaire, vous allez ghettoïser ce qui devrait être l’air que nous respirons. Je plaide davantage pour que dans les médias que nous consultons, dans la sphère familiale, partout dans la société, ces questions de communication et de philosophie soient présentes en permanence. Confier cela à l’école, c’est se désengager de cette responsabilité. »

C’est donc en famille qu’il convient le mieux de porter ces deux actions: penser et parler ?

« En famille, il faut surtout comprendre que toute communication est d’abord… ratée ! C’est un échec. La question est donc de savoir comment faire pour que petit à petit le message passe ? Il faut recommencer, faire de nouvelles tentatives sans cesse pour que la communication commence à se faire. Ensuite, celui qui parle ne doit pas être à l’écoute de ce qu’il dit mais doit intégrer l’univers de la personne à qui il s’adresse. Comment va-t-il recevoir ce que je dis ? Est-ce le bon moment ? Dans le rôle de celui qui recoit le message, il faut se libérer de ce qui est considéré comme acquis dans ce qu’on me dit et sauver le message de l’autre. »

 

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