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« La mouvance QAnon a eu une véritable accélération du fait de Donald Trump »

qanon donald trump

Un drapeau à l'effigie de Qanon dans les rues de Los Angeles. | © Kyle Grillot / AFP.

Société

Depuis trois ans, la mouvance QAnon prend de plus en plus d’importance sur les réseaux sociaux, jusqu’à être partagée par… Donald Trump. Tristan Mendès France, maître de conférence associé à l’Université de Paris, spécialiste des cultures numériques et collaborateur de l’Observatoire du complotisme, revient pour Paris Match sur le phénomène.

D’après une interview Paris Match France de Kahina Sekkai

Paris Match. En quelques mots, comment définiriez-vous la mouvance QAnon ?
Tristan Mendès France. C’est une mouvance complotiste d’extrême droite américaine qui imagine essentiellement qu’il y a un complot international d’une élite mondiale pédo-sataniste contre Donald Trump. C’est le coeur de la croyance QAnon.

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Peut-on la comparer à l’affaire du « Pizzagate » ?
L’épisode du Pizzagate est un précurseur de cette mouvance, on retrouve le même type de profils qui ont pu y croire. C’était un épisode où des complotistes, essentiellement d’extrême droite, imaginaient que les principaux démocrates américains étaient des trafiquants ou des consommateurs d’enfants en bas âge dans les sous-sols d’une pizzeria, le Comet Pizza, à Washington. Cet épisode a eu lieu un an avant l’apparition de la mouvance QAnon, en 2016.

« Un phénomène marginal mais significatif au sein des militants de l’appareil du parti républicain »

Ces théories fleurissent sur les réseaux sociaux, notamment sur Twitter. Donald Trump partage des tweets d’adhérents à cette mouvance. Interrogé sur le sujet, il botte en touche et dit ne pas connaître. Mais ses partages sont parlants.
Cette mouvance est d’abord apparue sur un forum assez obscur puis s’est répandue sur YouTube puis sur Facebook. C’était le principal espace d’incubation, de maturation de cette mouvance. Il y a ensuite eu une véritable accélération du fait de Trump, qui a lui-même retweeté plus de 200 fois des comptes QAnon –pas forcément du contenu QAnon–, à ses plus de 87 millions d’abonnés. Lorsque les médias lui ont posé la question de ce qu’il pensait de la mouvance QAnon, il a à chaque fois minaudé, expliqué qu’il ne connaissait pas ou pas assez bien, mais qu’il avait un regard favorable si c’était un mouvement qui le soutenait et qui était contre la pédophilie. Il est visiblement de mauvaise foi.
Il faut souligner qu’environ 5% des candidats républicains au Congrès croient à cette mouvance. C’est un phénomène marginal mais significatif au sein des militants de l’appareil du parti républicain. Il y a 50% des partisans de Trump qui sont convaincus que les principaux démocrates seraient de près ou de loin liés à de la pédophilie.

La mouvance commence à se faire une place en Europe…
Cette mouvance a commencé à métastaser. Le cœur nucléaire, ce sont les États-Unis, mais elle a débordé au Canada, notamment dans le Canada francophone. C’est à travers ce Canada francophone qu’une partie du corpus QAnon a été traduit en français. Cela a permis, pour ce qui nous concerne en France, une contamination, une absorption plus facile de cette mouvance.
Cette mouvance QAanon a commencé à infecter l’Europe essentiellement au début de la séquence coronavirus, peut-être même cet été encore plus. Elle a profité de l’accélération de l’usage de l’internet au niveau planétaire, notamment avec le confinement, profitant de l’effet des algorithmes, et du fait que les gens se sont rués sur leurs ordinateurs, faisant des recherches et pour beaucoup sur les réseaux sociaux et ont été exposés à différents types de contenus.
Pour ce qui est de l’Europe, on a quelques centaines de milliers de personnes, essentiellement en Allemagne et en France.

« La pandémie est venue alimenter la machine à fantasmes complotistes »

Retour aux États-Unis. En plus de QAnon avec lequel il flirte, Donald Trump a déjà partagé d’autres théories du complot (comme récemment en sous-entendant qu’Oussama Ben Laden n’aurait pas été tué dans le raid américain de mai 2011) et instigue le doute sur la légitimité de l’élection alors qu’il est en mauvaise passe dans les sondages, exactement comme en 2016.
Avec Trump, on est dans une séquence de post-vérité, où cette mouvance n’apparaît pas sur un terrain totalement vierge mais avec un président qui lui-même relaie des contre-vérités et théories complotistes. Trump est en accord, en résonance avec cette mouvance. Elle est moins un corpus bien défini qu’une grille de lecture complotiste. Les QAnon et Trump sont en phase à ce niveau.
Certaines des fausses informations ou théories complotistes qui incubent dans la QAnonsphère peut se retrouver dans un tweet ou les paroles publiques de Trump. Il y a eu une véritable synergie entre les médias ultra conservateurs américain qui ont pignon sur rue –comme Fox News mais surtout OAN, le média d’extrême droite complotiste que cite régulièrement Trump–, la QAnonsphère et Trump. Les infos peuvent circuler d’un côté à l’autre, s’accélérer, revenir.

La place des réseaux sociaux dans la propagation de fausses informations et de théories du complot pendant l’élection de 2016 a été prouvée. Twitter tente depuis quelques mois de prendre quelques mesures, Facebook traîne des pieds. Seul Reddit a agi… Quelle est la marche à suivre pour les réseaux sociaux ?
Pour les réseaux sociaux, l’action est maintenant un peu tardive car la mouvance QAnon a bénéficié de tout le capital de visibilité dont elle avait besoin. Reddit a été une des plateformes qui a réussi à contenir cette mouvance, simplement en agissant tôt. Les autres plateformes ont réagi trop tard et ont véritablement participé à l’accélération de cette mouvance. Il n’y a pas de doute possible : si on enlève les réseaux sociaux, le phénomène QAnon n’aurait pas le visage qu’elle a aujourd’hui.
En 2016, une note interne de Facebook révélait que plus d’une soixantaine de pourcent des gens qui rejoignaient des groupes extrémistes ne l’avaient pas fait de leur propre initiative mais du fait d’une recommandation algorithmique. On voit bien que Facebook a participé à la visibilité de ce contenu, à sa popularisation. Les algorithmes ont aussi poussé les QAnon, avec d’autres types de recherches en tapant certains mots clés.

Quelle est la place de la pandémie dans ces théories du complot ?
La pandémie est assez centrale dans l’écosystème QAnon car elle est venue alimenter la machine à fantasmes complotistes. Vu l’importance médiatique, l’importance dans les imaginaires, les inquiétudes suscitées, c’était un cadeau pour eux de pouvoir rebondir là-dessus et pouvoir relayer toutes les contre-informations possibles et imaginables qui entraient en résonance avec leurs préjugés complotistes. Soit que cette maladie n’existe pas, soit qu’elle est une création humaine, soit que les élites sont plus ou moins liées à la maladie, qu’elles cherchent à l’instrumentaliser… Cette séquence coronavirus a été un véritable tremplin de cette mouvance.

« QAnon est le symptôme d’une société malade »

Comment lutter efficacement contre ces théories, alors qu’on voit que la méfiance envers les médias, les politiques, la parole publique, est au plus haut ?
C’est très difficile : les personnes qui ont basculé sont très difficilement récupérables, on a quelques rares cas exceptionnels d’individus qui peuvent dire qu’ils se sont trompés. C’est un véritable trou noir pour ceux qui gravitent autour et on en sort très difficilement.
A minima, on peut éteindre le feu de la viralité et faire en sorte qu’elle n’ait pas de plateforme qui leur permettre de pousser et trouver un nouvel auditoire. Je pense que c’est trop tard pour ceux qui sont contaminés, l’essentiel est qu’il n’y ait pas trop de primo-arrivants.
QAnon est le symptôme d’une société malade. Ils n’apparaissent pas de nulle part, il y a une véritable fracture dans notre société, des remises en cause de parole, des expertises d’autorités, la perception que la majorité des Français ont de la politique est extrêmement mauvaise, pareil pour les médias. Il faut retisser une confiance et ça se fait à long terme. La séquence coronavirus n’aide pas à retisser ce lien de confiance entre la société et ses dirigeants, notamment.

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A-t-on atteint un point de non-retour ?
Je ne sais pas. On est probablement à un autre moment de l’histoire, les QAnon sont peut être un symptôme de cette bascule historique que nous sommes en train de franchir.
Les signaux actuels ne sont pas très positifs car l’état du monde ne l’est pas, on est sur une balkanisation de la planète et toutes les instances qui étaient des instances de médiation, notamment les instances internationales qui sont là pour essayer de désescalader les conflits entre les pays, perdent en force et en puissance car les États-Unis se retirent des différentes instances de l’ONU, de pactes internationaux, d’accords sur le climat, et on ne s’oriente pas dans une direction qui signale un apaisement planétaire mais plutôt une sorte de renfermement, ce qui n’est pas très rassurant car ce n’est pas un environnement stable.

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