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Guy Haarscher, philosophe : « Des intellectuels ont joué avec le feu en dénonçant la mise en question des « libertés » dans la crise sanitaire »

29 octobre 2020, à Notthingham au Royaume Uni. (Photo by Darren Staples / AFP) "Ce n’est pas comme le sida, qu’on risquait d’attraper à cause d’une relation sexuelle non protégée. Ici, il faut mobiliser les troupes pour éviter l’engorgement des hôpitaux. Il n’est pas sûr que cela ait été parfaitement compris par tous", commente Guy Haarscher.

Société

Le terrorisme et son corollaire, la montée des populismes, les crises sanitaire et environnementale, les nouvelles technologies et les dérives sociétales liées, les questions économiques et sociales dont le Brexit font partie des grands thèmes qui s’imposent en tête des votes du sondage Paris Match.

Nous avons demandé à Guy Haarscher, philosophe, professeur émérite de l’ULB (*), spécialiste entre autres de philosophie du droit, de la laïcité et du terrorisme, de se pencher sur les résultats du sondage Ipsos/Paris Match divisé en cinq axes : thématiques internationales, événements internationaux, personnalités internationales, événements et personnalités belges ayant marqué ces vingt dernières années.

Le terrorisme mondial se détache nettement en tête des classements. Sa position première dans plusieurs volets de l’enquête est éloquente. Le phénomène occupe notamment la première place des ‘thèmes qui ont marqué les vingt dernières années’, avec 62 % des votes.

Guy Haarscher. Le terrorisme a visiblement marqué les esprits. Il est hélas constamment d’actualité, même si le sondage a eu lieu avant l’affaire de Samuel Paty, le professeur français assassiné et décapité en pleine rue après un cours sur les caricatures du Prophète réalisées par Charlie Hebdo. Cela relève d’une actualité toute récente, bien sûr. Il est intéressant de constater notamment que les attentats du 11 septembre 2001 à New York apparaissent avant la pandémie du Sars-Cov2. On voit aussi la personnalité d’Oussama Ben Laden émerger dans ces classements (lire par ailleurs).

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Sous l’intitulé 3, « les faits d’actualité belge qui ont marqué les vingt dernières années », on trouve en première position les attentats de Bruxelles (67%) et en 3e position la tuerie de la place Saint-Lambert à Liège (38%). Ces événements bien, sûr relèvent du fait de société, un fait divers qui, par son envergure et son impact élargi, globalisant, raconte une histoire contemporaine, ici éminemment douloureuse. Ce sont, de fait, des faits de société assez continus.

On constate en effet que, dans la catégorie de l’actualité belge qui a marqué ces vingt dernières années, les attentats de 2016 à Bruxelles (67%) figurent dans la liste avant la condamnation de Dutroux à perpétuité ((41%). Ils sont suivis par deux autres actes de terreur : la tuerie de la Place Saint Lambert à Liège (38%) et la fusillade du Musée juif de Bruxelles (37%). Même avant l’attentat récent en France, on voit que le terrorisme apparaît en tête des préoccupations.

« Il est intéressant de constater que les attentats du 11 septembre 2001 à New York apparaissent avant la pandémie du Sars-Cov2. On voit aussi la personnalité d’Oussama Ben Laden émerger dans ces classements ». Ici sur le site du World Trade Center à New York le 11 septembre 2011, commémoration du 10e annniversaire des attentats.

Les attentats du 11 septembre 2001 arrivent en tête (66%) dans la catégorie 2 (« Les faits d’actualité internationale qui ont marqué les vingt dernières années »). En deuxième position sous cette même catégorie, on trouve les attentats de 2016 en France (62%). Cette omniprésence du terrorisme en première ligne dans les réponses au sondage en dit donc long sur l’effroi qui règne dans nos sociétés ?

Cette prééminence est liée aussi, sur le fond, à la montée des populismes. Il est étonnant que celle-ci ne soit pas directement évoquée, mais on la trouve en revanche indirectement en position 6 de ces ‘Thèmes qui ont marqué les vingt dernières années’, sous l’intitulé : l’augmentation des problèmes sociaux (38%) et au numéro 12 (Les événements politiques – euro, Brexit, populisme…) Le fait que les gens accordent une importance majeure au terrorisme dans leurs réponses est un des éléments qui alimentent la montée des populismes. Pour des personnalités d’extrême droite en France comme Marine Le Pen et son Rassemblement national, ou en Belgique comme Tom Van Grieken et le Vlaams Belang, le phénomène de l’immigration, qui a souvent été brandi par les extrêmes comme la cause de tous les maux, a été mis en avant par ces mouvements lorsqu’on a appris, tout récemment, que la décapitation du professeur Samuel Paty était le fait d’un immigré tchétchène. Reviennent dès lors toutes les questions du droit d’asile, etc. Si l’on ne prend pas ces questions à bras-le-corps, s’il n’y a pas une réponse démocratique, alors cette crainte de la population, qui vient au premier plan, créera un terrain qu’occuperont les populistes.

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Je suis néanmoins surpris que ces questions arrivent encore en tête de classement alors que le dernier événement hyper-médiatique, à savoir l’attaque de ce professeur (ni celle dans l’église de Nice du 29/10/20, NDLR), n’avait pas encore eu lieu. Mais il est vrai que d’autres faits étaient encore dans les mémoires. Quelques semaines plus tôt, il y avait eu les attaques devant les anciens locaux de Charlie Hebdo, et aussi une attaque à la préfecture de police de Paris. C’étaient des actes en pleine ville, en pleine cité, mais ça n’avait pas le caractère terrible, affreux sur les plans réel et symbolique, de la décapitation du professeur. Tout ceci renvoie bien sûr aux attaques du Bataclan, du Musée juif de Bruxelles, à ceux de Maelbeek et Zaventem en Belgique en 2016,au 11-Septembre, à Londres, Madrid etc.

En parlant du caractère affreusement graphique, révoltant de la décapitation du professeur, on peut se demander si le terme même de décapitation n’a pas déjà été en quelque sorte banalisé dans les médias.

La décapitation a une histoire, en France en particulier avec la guillotine, bien sûr. Les événements de la fin de la monarchie en sont un exemple visible, mais elle remonte à bien plus longtemps. Elle a un caractère très symbolique et n’apparaissait pas jusqu’ici dans les attentats terroristes « connus ». (On se souvient néanmoins des jeunes touristes scandinaves décapitées dans le Haut Atlas. NDLR). Ce phénomène des décapitations a été mis en avant, scénarisé et mis en images par l’État islamique en Irak et en Syrie. La décapitation fait évidemment horreur. Le fait que ce jeune Tchétchène aille dans la rue et tue le professeur, avec un couteau de boucher, puis lui coupe la tête pour la présenter sur les réseaux sociaux… C’est l’essence même de la terreur.

Avez-vous déjà été victime de cette crainte rampante ?

J’ai beaucoup, à travers mes cours, évoqué la question des caricatures de Mahomet. Il arrivait, lorsque j’étais invité à participer à un débat sur les ondes à propos du blasphème ou de l’islamisme, que je fasse un peu attention, à certaines époques tendues, en quittant les bâtiments de la radio-télévision. Mais en effet, on ne parlait pas de la décapitation, du moins dans les pays occidentaux. Je pense qu’on n’imaginait pas que ça pourrait aller aussi loin dans nos villes.

Place de la Sorbonne à Paris le 21 octobre 2020. Transmission sur écran géant de l’hommage à Samuel Paty, le professeur français assassiné en pleine rue pour avoir montré des caricatures du Prophète dans sa classe. ©Bertrand GUAY / AFP

Ce terrorisme se nourrit aussi du monde virtuel, il se démultiplie sur les réseaux sociaux. Réseaux qui font partie des avancées technologiques au sens large (dont l’espace, la création des voitures électriques etc), que l’on retrouve en 10e position des « thèmes qui ont marqué ces vingt dernières années ».

Je reprends l’exemple récent de l’assassinat en rue de ce professeur français. Une affaire de liberté d’expression, de caricature. Ici, certains parents d’élèves ont également utilisé sur les réseaux sociaux une liberté d’expression, que je qualifierais de particulièrement dévoyée. Il y a un côté absolument terrible dans les réseaux sociaux : la violence et la montée aux extrêmes. Il y a cette notion d’un « prof voyou », cet appel à l’exclusion, et tout cela dérape dans l’abomination.

Terrorisme toujours, les attentats de Bruxelles se retrouvent en première position (67%) de la section 3 du questionnaire (« Les faits d’actualité belge qui ont marqué la décennie »), au même titre qu’on retrouve la tuerie de Liège (38 %), en troisième position après la condamnation de Marc Dutroux à perpétuité (41%). Elle est suivie, en quatrième position par la fusillade du musée juif de Bruxelles (37%). Il y a bien sûr l’impact évident, national et international, qu’ont eu ces attentats. Le choc qu’ils ont représenté au sein de la population, belge en première ligne… Néanmoins l’extrême droite en Belgique n’a pas une assise aussi « régulière » qu’en France, à savoir qu’elle est plus présente, du moins mieux orchestrée au nord qu’au sud du pays.

L’extrême droite francophone se divise en petites chapelles. Ils ont essayé à plusieurs reprises de s’inspirer du Front national ou du Rassemblement national français, sans succès. Il n’y a pas d’expression politique massive ou structurée. En Flandre, il y a la position très forte du Vlaams Belang et, dans une autre mesure, de la N-VA, qui a exploité le filon identitaire. Ces mouvements peuvent être accompagnés de racisme, d’antisémitisme et d’intolérance. Ils peuvent mener à la dislocation de la société Le fascisme ou le populisme de droite a en Belgique une représentation politique différente de ce que l’on trouve en France, dont nous sommes pourtant si proches. Cela ne se cristallise pas de la même manière en Belgique.

« La montée de l’extrême droite et du populisme est liée à la peur du terrorisme mais aussi, faut-il le redire, aux problèmes sociaux déjà évoqués – mouvements des gilets jaunes etc. – et aux questions religieuses : c’est le cas de certaines mouvances traditionalistes aux États-Unis. Bien sûr, il existe ici de vieux conflits entre catholiques et laïques notamment, mais dans l’ensemble, la dimension des revendications religieuses est moins présente qu’aux États-Unis. » Guy Haarscher.

Le Plat Pays n’est pas pour autant bien sûr, rappelez-vous, « immunisé » contre l’extrême droite.

Le nord du pays, en tout cas, ne l’est nullement… Le sud du pays n’est pas vacciné non plus – s’il comptait une personnalité de ce bord capable de capter les mécontentements diffus, il pourrait être touché également. La montée de l’extrême droite et du populisme est liée à la peur du terrorisme mais aussi, faut-il le redire, aux problèmes sociaux déjà évoqués – mouvements des gilets jaunes etc. – et aux questions religieuses : c’est le cas de certaines mouvances traditionalistes aux États-Unis. Bien sûr, il existe ici de vieux conflits entre catholiques et laïques notamment, mais dans l’ensemble, la dimension des revendications religieuses est moins présente qu’aux États-Unis.

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Les thèses complotistes circulent et fleurissent donc sur les réseaux sociaux, terrifiants défouloirs de la bassesse humaine. Réseaux que l’on retrouve indirectement en 33e position du questionnaires II – Les faits d’actualité internationale qui ont marqué les vingt dernières années. Ce point 33 maque la création de Twitter. Il figurent aussi, indirectement toujours, sous l’intitulé ‘Les avancées technologiques’.

Twitter a un peu fait le ménage, et Facebook a tout récemment freiné la diffusion de propos de Donald Trump. (Le 3 septembre dernier, Facebook et Twitter ont publié des avertissements au sujet de deux messages publiés par le président américain, qui lançait un appel au vote contrevenant aux lois du pays. Ce n’est pas la première fois, mais si Twitter s’est montré très proactif, dès le mois de mai, Facebook a mis beaucoup plus longtemps à agir. En octobre, Facebook a supprimé un post dans lequel le président Trump avait affirmé que la Covid-19 (ou le Sars-Cov2) était « moins mortel » que la grippe. Twitter a caché le même message derrière un avertissement intitulé « diffusion d’informations trompeuses et potentiellement dangereuses ».)

On ne peut pas reprocher une chose et son contraire à ces réseaux sociaux. On accuse, à juste titre Zuckerberg de privilégier le commerce sans foi ni loi. En même temps, dès le moment où il « fait le ménage », on l’accuse de censure. Ces réseaux et l’anonymat qu’ils permettent font que ce sont souvent les instincts les plus bas qui s’expriment. En même temps, réguler la liberté d’expression est une opération délicate.

Twitter a été critiqué récemment, le 15 octobre, parce qu’il avait freiné la retransmission de mails du fils de Joe Biden publiés par le New York Post. L’administration Trump a crié à la censure. (Le journal conservateur américain a publié des e-mails qui auraient été récupérés illégalement sur un ordinateur contenant des messages personnels de Hunter Biden, fils du candidat démocrate. Ces messages relancent les accusations lancées à l’encontre de Joe Biden par le camp Trump, laissant entendre qu’il aurait aidé un groupe gazier ukrainien à échapper à des enquêtes pour corruption. Après une journée de tempête médiatique, Twitter a expliqué dans la soirée avoir bloqué le partage de l’article parce qu’il contient des documents qui enfreignent deux de ses règles : ne pas publier de données personnelles ni d’éléments piratés. NDLR) On ne peut pas reprocher une chose et son contraire à ces réseaux sociaux. On accuse, à juste titre Zuckerberg de privilégier le commerce sans foi ni loi. En même temps, dès le moment où il « fait le ménage », on l’accuse de censure. Ces réseaux et l’anonymat qu’ils permettent font que ce sont souvent les instincts les plus bas qui s’expriment. En même temps, réguler la liberté d’expression est une opération délicate. Et ne parlons pas des questions techniques complexes inhérentes à ces nouveaux médias. Sans les réseaux sociaux, l’assassinat récent du professeur Paty aurait été sinon impossible, du moins plus difficile.

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L’’augmentation des problèmes sociaux’, qui regroupe intuitivement la montée des populismes, gilets jaunes etc, arrive en 6e position de la question « Les thèmes qui ont marqué les vingt dernières années ». La crise sanitaire a-t-elle pu reléguer en « toile de fond » cette question pourtant cruciale ?

Cette sixième position m’étonne un peu, sachant que les questions sociales sont évidemment largement évoquées dans différents contextes. Cette problématique des inégalités se retrouve notamment dans les manifestations anti-Trump aux États-Unis. En Europe, on a vu les gilets jaunes bloquer les carrefours en France et manifester, parfois de façon très violente. Ce fut moins le cas en Belgique.

Les classes moyennes, qui sont le cœur des démocraties, traduisent aussi cette peur, qui nous ramène à la montée des populismes. Mais parmi les grands thèmes qui ont marqué ces vingt dernières années, ces questions – les problèmes sociaux et l’accroissement des inégalités – arrivent derrière le terrorisme, le réchauffement climatique et les maladies, dont la Covid…

La Belgique serait-elle moins révoltée sur les questions sociales que son voisin du Sud ? L’esprit de rébellion serait-il plus hexagonal ?

Je dirais que nous avons un système de sécurité sociale qui fonctionne plus ou moins bien. Rappeler ce point ne revient évidemment pas à nier l’accroissement alarmant des inégalités sociales. Il y a une crainte du déclassement. Les classes moyennes, qui sont le cœur des démocraties, traduisent aussi cette peur, qui nous ramène à la montée des populismes. Mais parmi les grands thèmes qui ont marqué ces vingt dernières années, ces questions – les problèmes sociaux et l’accroissement des inégalités – arrivent donc derrière le terrorisme, le réchauffement climatique et les maladies, dont la Covid…

Les phénomènes migratoires sont évoqués en 8e position (33%) derrière la croissance de la violence (38%). Ils suivent donc de près l’augmentation des problèmes sociaux (38%) également. Cette position assez élevée dans le classement est-elle forcément liée dans certains esprits à l’augmentation des problèmes sociaux et donc à la montée des populismes ?

Ces phénomènes sont en tout cas souvent mis en relation par les populistes. Une Nadine Morano en France, reprenant la position du Rassemblement national, liait récemment, dans un débat sur LCI, la question du terrorisme à celle de la migration. Le déclassement social est souvent associé à la migration par ce type d’intervenants. Néanmoins, cette huitième position pour les phénomènes migratoires montre aussi qu’ils ne constituent plus une priorité. Si la question avait été posée quelque temps plus tard, après l’attentat du professeur Paty par un réfugié d’origine tchétchène, les résultats auraient sans doute été différents. La question avait été posée plus tôt, en 2015, lors de la grande marée migratoire. Angela Merkel avait dit, à propos de l’accueil des migrants : « Nous y arriverons ». (La chancelière allemande a eu du mal à faire oublier son « Wir schaffen das » courageux, mais qui a provoqué un basculement de l’opinion publique et une montée de l’extrême droite en Allemagne). Rappelons la phobie qui régnait lorsque plusieurs agressions ont eu lieu sur des marchés en Allemagne (Durant les célébrations du Nouvel An le 31 décembre 2015, une série d’agressions sexuelles et de braquages était rapportée dans plusieurs villes du pays. NDLR).

Manif Remain, anti-Brexit, à Londres le 29 octobre 2019. ©Kurt Desplenter / Belga

Social et économique encore, la crise financière arrive en 9e position du volet 1, avec 31 %des voix; les événements politiques, dont l’euro, le Brexit, le populisme, arrivent en 12e position (24 %)… L’impact de l’Europe serait plus présent dans les esprits qu’on ne l’imagine ? Ce départ des Britanniques a donné une texture sociale et économique à cette abstraction souvent dénoncée quand on parle de l’Europe politique ?

La place du Brexit est surprenante. Il s’est inscrit dans la conscience collective plus qu’on n’aurait pu l’imaginer. Ce doit être lié au fait qu’il a évidemment, de façon difficilement mesurable mais symboliquement forte, mis un coup de frein à l’unification européenne. L’Union européenne va survivre, mais le fait de savoir qu’un des grands pays, qui était certes entré dans l’Europe avec réticence, la quitte, peut être traumatisant… Dans le volet ‘Les faits d’actualité qui ont marqué la double décennie’, on trouve notamment, en 12e place (21%), la faillite de Lehmann Brothers et la crise bancaire mondiale. Cet événement de 2008 a bouleversé l’économie mondiale et a créé des dégâts faramineux à l’époque. On s’en est remis, mais on n’a pas oublié.

Quant au « positionnement » de Marc Dutroux, relégué au deuxième plan dans le questionnaire sur les faits d’actualité belge, il faut noter que le sondage a eu lieu avant l’annonce des résultats du rapport d’expertise sur son profil psychiatrique. Un constat accablant pour la défense, qui confirme que l’homme reste un risque pour la société. Sa demande de libération conditionnelle étant désormais « mise en pause à court et moyen terme » comme l’a exprimé son conseil Bruno Dayez.

Certains sont un peu jeunes et n’ont de lui qu’une idée abstraite. Ils n’ont pas vécu au jour le jour les péripéties de l’affaire et ses dérives. Le procès Dutroux a eu lieu il y a une quinzaine d’années, en 2004. Pour les plus jeunes, les souvenirs de cet épisode tragique de la société belge sont atténués ou absents selon leur degré d’information, selon l’actualité montée en épingle également, via les réseaux sociaux. L’horreur et l’émotion ont un peu disparu dans certaines générations. Ils auront tendance à retenir les événements plus récents.  Même si l’affaire Dutroux fut un véritable tsunami qui a suscité une immense émotion et la fameuse marche blanche, et a profondément transformé la justice et la police.

Deuxième thème saillant de ces vingt dernières années : la pollution et le réchauffement climatique (54% des suffrages) Parlons d’abord du climat. Cet intérêt pour le climat ne date pas d’hier dans certaines classes plus éduquées, aisées ou traditionnellement taxées de « bobo » mais une telle assise populaire peut surprendre favorablement. Est-elle liée à une hantise des grandes catastrophes qui semblent se multiplier ?

En effet, le danger se rapproche et de plus en plus de citoyens en sont conscients. La médiatisation légitime des incendies en Australie, ou en Californie, a marqué les consciences. Les manifestations de Greta Thunberg et d’autres ont eu beaucoup d’impact à travers le monde. La question du réchauffement climatique est très présente dans les esprits. Le climatoscepticisme est beaucoup moins présent.

La jeune activiste Greta Thunberg durant une manifestation climat devant le QG du Conseil de l’Europe à Bruxelles, où se rencontrent les ministres européens de l’Environnement, le 5 mars 2010. ©Charlotte Gekiere/Belga

Les grands désastres naturels aux images ravageuses occupent la 4e place dans le même classement (46 %). Dans le volet 2 (« Les faits d’actualité internationale qui ont marqué les vingt dernières années »), le tsunami en Indonésie et les incendies en Australie occupent respectivement les 5e et 6e positions, juste derrière l’accident nucléaire de Fukushima.

Les incendies ont été très spectaculaires, les images ont été diffusées pendant des semaines. Leur impact a été évoqué longuement. Cette perception peut être liée au fait que les gens sont de plus en plus préoccupés par le changement climatique.
Ils ont aussi pu associer deux événements majeurs, l’accident nucléaire de Fukushima et le tsunami en Indonésie (respectivement en 4e et 5e position dans la catégorie « Faits d’actualité internationale »). Ces catastrophes sont sont haut placées car elles étaient extrêmement impressionnantes et poignantes. Le tsunami a touché de nombreux Belges et Français, y compris une série de personnalités médiatiques. (Il a d’ailleurs fait l’objet d’un film américain, avec Naomi Watts). Fukushima était bouleversant et inquiétant : ce n’était pas Tchernobyl (une centrale nucléaire vieillissante dans un système bureaucratique inefficace). C’était le Japon, la démocratie, la modernité, presque nous-mêmes !

Par ailleurs, la crise sanitaire apparaît en troisième position du volet ‘grands thèmes internationaux’, sous l’intitulé ‘Les maladies (Covid, cancer, burn-out)’ avec 53%, et en troisième position aussi du volet ‘faits d’actualité internationale’ avec 62%. Elle se positionne après les attentats dans la catégorie 2 et après la pollution dans la catégorie 1. La crise sanitaire est-elle inspirante pour le philosophe ?

Il y a eu dans cette crise un manque d’anticipation : c’est l’échec de tout un monde. Beaucoup de citoyens n’en avaient cure au départ. J’ai trouvé excellente la communication du nouveau ministre de la Santé, Frank Vandenbroucke, tout le contraire de Maggie De Block. Tout en étant pédagogue, il n’y est pas allé par quatre chemins. Il a osé dire qu’on se trouve face à un « tsunami » que, par définition, on ne maîtrise pas. J’ai le sentiment qu’il aurait fallu le dire un peu plus tôt, alors que la deuxième vague apparaissait encore comme un peu abstraite. En revanche, j’estime regrettable la position de certains intellectuels comme Bernard-Henri Lévy qui a, comme le lui a récemment reproché Alain Finkielkraut, joué avec le feu en dénonçant la mise en question des « libertés » (dans son dernier livre, Ce virus qui rend fou et dans ses interventions médiatiques). Les partisans de Trump ont, certes dans un tout autre contexte idéologique, également brandi les « libertés »… Mais ont-ils jamais vu un service de soins intensifs en phase Covid ? La défense des libertés est ici hors de propos. Effectivement, des régimes autoritaires comme ceux de Poutine, d’Erdogan ou de Xi Jinping peuvent bien utiliser les pandémies pour contrôler davantage leurs populations. Mais ce n’est pas le cas partout. Nous sommes en état d’urgence, et le gouvernement fait tout pour éviter un reconfinement total, qui serait un désastre d’abord pour les nouvelles générations, avec des conséquences économiques, sociales et existentielles dramatiques.

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Il y eut aussi la fameuse sortie très décriée de Nicolas Bedos, le « Bas les masques » et « Stop au stop »…

Absolument. Ces positions m’ont choqué, alors même qu’il faut comprendre que nous devons prendre tous des mesures drastiques pour éviter, si c’est encore possible, des situations épouvantables. Autant je respecte les libertés individuelles (j’ai beaucoup travaillé sur les droits de l’homme), autant on ne rappellera jamais assez que notre liberté s’arrête là où commence celle des autres. Ces libertés ne peuvent permettre de faire tort à autrui. On peut avoir envie de fumer ou de boire, ou de se détruire seul. Mais ne pas porter le masque et ne pas respecter les distances, c’est clairement nuire à autrui.

L’effet « grippette » des premières infos initiales qui avaient été données, à tort, demeure ancré dans certains esprits, un phénomène psychologique connu.

Parfois, c’est vrai, on ne voit pas ce qu’on n’a pas envie de voir. Des filtres se mettent en place dans le cerveau. Le personnel médical est épuisé, parfois malade, parfois placé en isolement, et l’irresponsabilité de certains intellectuels n’aide pas. On devrait idéalement demander aux individus d’agir de façon civique, « citoyenne », mais si ça ne marche pas il faut malheureusement leur faire parfois peur (sans les faire paniquer !) : alors ils agiront peut-être par intérêt bien compris. Effectivement, l’immense majorité des jeunes ont dans la tête que ce n’est « pas dangereux » (pour eux). Ce n’est pas comme le sida, qu’on risquait d’attraper à cause d’une relation sexuelle non protégée. Ici, il faut mobiliser les troupes pour éviter l’engorgement des hôpitaux. Il n’est pas sûr que cela ait été parfaitement compris par tous. Il faudrait être en immersion aux soins intensifs, voir des proches couchés sur le ventre et qui n’arrivent plus à respirer. C’est terrible à dire, mais il faut des images, rendre la souffrance concrète. C’est dans ce sens que le message de Frank Vandenbroucke a été, et restera je l’espère, efficace.

« Parfois, c’est vrai, on ne voit pas ce qu’on n’a pas envie de voir. Des filtres se mettent en place dans le cerveau. Le personnel médical est épuisé, parfois malade, parfois placé en isolement, et l’irresponsabilité de certains intellectuels n’aide pas. On devrait idéalement demander aux individus d’agir de façon civique, « citoyenne», mais si ça ne marche pas il faut malheureusement leur faire parfois peur. » Guy Haarscher. Ici, des navetteuses dans une gare à Berlin le 28 octobre 2020. © John Macdougall/ AFP

Un effet positif de cette crise sanitaire est la médiatisation de scientifiques de poids. Que dire de ce culte récent de l’expert en épidémiologie ?

C’est positif bien sûr, même si les experts ont été peut-être surmédiatisés. Il y a eu des moments, en Belgique et en France notamment, où le citoyen s’est dit que les décisions prises n’étaient pas les bonnes. Cette maladie présente des éléments d’incertitude, même pour les scientifiques. Avoir porté ces débats sur la place publique rend la position des experts plus compliquée. Le rythme plus serré, plus rapide, des publications dans les revues multiplie le risque d’erreurs. Les experts sont soumis à des pressions intenses, mais globalement, je pense qu’ils ont bien travaillé.

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« Listen to the scientists », comme disait récemment Greta Thunberg à propos du réchauffement climatique (elle apparaît en 6e position de la catégorie 3, avec 22%). Les politiques ont parfois agi pour des raisons clientélistes, mais aussi pour des raisons socio-économiques tout à fait respectables. Ce sont eux et eux seuls qui doivent arbitrer les avis des experts de disciplines différentes, et en tirer des solutions équilibrées. Ce type de décision ne peut être pris que de manière interdisciplinaire. Il relève donc du politique.

«Le coronavirus peut nous pousser à reprendre conscience de ce qu’il y a de plus précieux dans nos démocraties», disiez-vous en mars. Comment voyez-vous ce fameux monde d’après ?

Dans mes moments de pessimisme, je serais tenté de reprendre les mots de Jean-Yves Le Drian, ministre français des Affaires étrangères : « Ma crainte, c’est que le monde d’après ressemble au monde d’avant, mais en pire ». Fera-t-on une relance productiviste et « repolluante » ? Nul ne le sait.La crise du Sars-Cov2 ne va pas durer éternellement. On va trouver un vaccin et un traitement. La prise en charge des malades s’améliore progressivement. La question environnementale présente une menace à plus long terme, notamment pour nos enfants. Le réchauffement climatique est un phénomène qui s’inscrit sur ce long terme. Bien sûr, la question divise toujours. Il n’est pas sûr que chacun soit prêt à faire ce qu’il faut pour répondre aux attentes. Certains, qui n’ont pas le choix, pensent d’abord à la fin du mois, avant de se pencher sur la fin du monde, comme disaient les Gilets jaunes…. Les États se sont endettés, il y aura du chômage, peut-être des désastres économiques. Cela produira-t-il des générations plus combatives ? Une fois encore, ce n’est pas comparable au sida où les relations sexuelles non protégées étaient en cause. Ici, ce qui est en cause et en péril, ce sont les relations de sociabilité. Cette crise aura-t-elle des effets profonds sur la sociabilité, même après le retour à la normale ? Cela fait des mois que je n’embrasse plus mes enfants… J’ai une petite-fille d’un an et demi. Ce que nos enfants et petits-enfants vont vivre dans les années 2060 et 2070 reste un mystère inquiétant.

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La question des inégalités sociales est naturellement, dans ce contexte, plus cruciale que jamais.

Les gens qui ont les boulots les moins bien rémunérés et les moins considérés – ce qui va souvent de pair – sont ceux qui souffrent en premier : nettoyeurs, infirmières, caissiers… Il faudra impérativement revaloriser les métiers de ceux qui sont au feu. Dans l’immédiat, au cœur de la crise, tout le monde les trouve magnifiques, mais est-ce qu’à terme cela va engendrer un peu de sens civique, ou au contraire accroître l’individualisme ? Les deux sont possibles, je n’ai pas de boule de cristal, cela dépend de nous.

Manifestation du personnel hospitalier à la clinique CHC MontLegia à Liège, le 29 octobre 2020. La Belgique est touchée par une deuxième vague du Sars-Cov2 qui impose une pression accrue sur les soins intensifs des hôpitaux belges. ©Eric Lalmand / Belga

Vous avez recommandé aussi, à quelques reprises, la relecture de Pascal. Et avez cité cet extrait : « …j’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre… De sorte que si [l’homme] est sans ce qu’on appelle divertissement, le voilà malheureux, et plus malheureux que le moindre [des individus] qui joue et qui se divertit. »

Pascal pouvait-il concevoir que trois siècles et demi plus tard, l’individu serait obligé, à travers une crise sanitaire, de se cloîtrer dans un espace réduit ? Peut-on trouver une vertu philosophique au confinement ? Comment concilier le phénomène de la crise sanitaire et son impact avec le combat environnemental, sachant évidemment que la crise sanitaire a endetté les États et paralysé une bonne partie de l’économie ? Sachant aussi que certains ont abandonné les transports publics par exemple pour reprendre des moyens de locomotion plus « privatifs » comme la voiture… Visiblement il existe en tout cas un certain consensus sur l’intérêt de la thématique environnementale. Les eurosceptiques n’ont pas disparu mais sont désormais nettement plus minoritaires. Quant au lien entre Covid et environnement, il va falloir impérativement relancer la machine en essayant de ne pas abandonner, au bénéfice de la crise sanitaire, le « verdissement » de l’économie. Pendant le confinement, on s’est targués d’avoir un air plus pur, on a revu des poissons dans les eaux de Venise, mais c’est parce que tout était quasi arrêté, y compris les avions… A moyen terme, comment sera le monde lorsqu’il y aura un vaccin ? Tout dépend de notre engagement.

La crise sanitaire en revanche n’a pas vraiment bénéficié à l’extrême droite, jusqu’ici du moins.

Il y a eu pas mal de complotisme dans les manifestations contre le confinement, puis le masque,etc. Néanmoins, les leaders populistes comme Trump ou Bolsonaro au Brésil, n’ont jusqu’ici pas vraiment profité de cette atmosphère complotiste (qui est pourtant leur tasse de thé), parce qu’ils ont mal géré la crise, notamment à cause de leur ignorance scientifique. Dans les pays démocratiques, les mouvements archi-complotistes sont aussi présents, mais n’impriment pas de la même manière.

Vous suivez de près certaines questions de mœurs. Vous avez notamment commenté sur les ondes de la RTBF l’affaire Polanski. Parmi les thèmes qui ont marqué la décennie, on trouve, en 18e place, avec 14 %, les bouleversements sociétaux (dont le mariage homosexuel, l’égalité des sexe, les droits de l’homme et… MeToo). La position de ce phénomène sociétal que représente MeToo vous surprend-elle ?

Je pense que si #MeToo avait fait l’objet d’une question spécifique au lieu d’être mentionné dans une question plus générale, ce phénomène sociétal aurait « monté » un peu dans la hiérarchie des réponses. Mais cela montre aussi peut-être que ce sujet est peut-être moins primordial qu’il n’y paraît aux yeux de la population dans son ensemble, au grand dam des féministes les plus militantes. Ce mouvement dont le projet est tout à fait respectable et nécessaire, a pu aussi susciter pas mal de dogmatisme et certaines dérives. Les militants ou militantes sont sans doute minoritaires dans les sondages généralistes.

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Le développement du mouvement Black Lives Matter apparaît en 15e position, avec 15 % des suffrages. La mort de George Floyd a été évidemment largement abordée. En particulier à l’ère Trump et alors que les yeux sont tournés vers les élections américaines qui approchent.

Ce n’est ni plus ni moins général que #MeToo. Le phénomène est évidemment mondial, car le racisme est systémique.

Le 13 juin 2020 à Baden-Wuerttemberg, Stuttgart: manifestation contre le racisme en solidarité avec George Floyd. ©Christoph Schmidt/dpa

En tête de liste de la section ‘les personnalités belges qui ont marqué la double décennie’, on trouve les Diables rouges à 31 %. Le caractère fédérateur du football et le fait qu’ils se soient hissés en demi-finale de la Coupe du monde 2018 n’y sont évidemment pas étrangers. Les personnalités politiques sont plus loin…

Ce qui me frappe dans l’évocation des politiques, c’est que, en dehors de Sophie Wilmès (5e position), qui est encore très présente dans les esprits, surtout par sa gestion de la crise sanitaire lorsqu’elle était Première ministre, la plupart des anciens Premiers ministres se retrouvent en queue de peloton (Jean-Luc Dehaene, en 31e position, avec 5 %, Herman Van Rompuy en 32e position avec 3 % et Yves Leterme en 33e position avec 2 %.) Il y a aussi Elio Di Rupo, 17e position avec 11 %, ex aequo avec la princesse Élisabeth.
Les personnages politiques qui marquent le grand public sont souvent ceux qui sont devenus en quelque sorte des vedettes médiatiques. C’est le cas de Michel Daerden, qu’on trouve en 15e position de ce classement. Il fut ministre du Budget. C’était un génie des chiffres, dit-on, mais le public s’en souvient plutôt à cause de ses prestations éthyliques et « divertissantes ». Cette dimension de divertissement joue un rôle important dans l’esprit des gens. La position de Bart De Wever, qui est 9e, juste derrière Kim Clijsters, me conforte dans cette idée : c’est une personnalité médiatique. Il a acquis une grande visibilité dans De Slimste Mens, une émission flamande. Cela pourrait faire penser à la popularité de Trump, liée à ses prestations dans The Apprentice. Ils crèvent l’écran, même si Bart De Wever mesure quand même davantage qu’un Trump ses apparitions médiatiques. (Le président de la N-VA, Bart De Wever, a fait un tabac en 2011 au jeu télévisé De Allerslimste Mens ter Wereld, diffusé par la VRT. Ce quiz avait attiré 1 870 604 téléspectateurs, Bart De Wever avait déjà participé à la formule De Slimste Mens ter Wereld (« Le plus intelligent du monde ») programme phare de la chaîne flamande. Il y avait brillé, s’inclinant en finale face au journaliste Freek Braeckman sur une question concernant… le socialiste francophone Guy Spitaels. NDLR)

Yves Leterme pouvait être divertissant aussi, à ses heures. Chacun se souvient notamment de cette Marseillaise entamée à la place de la Brabançonne…

C’est vrai. Il était assez gaffeur, et cela a pu marquer davantage les esprits que la politique qu’il a menée. Il est vrai aussi qu’aujourd’hui, la domination de l’image se joue beaucoup, une fois encore, sur les réseaux sociaux. Beaucoup de gens (des jeunes en particulier) ne regardent les talk-shows généralistes et grand public, comme l’émission de Ruquier le samedi soir, qu’en en picorant quelques éléments le lendemain, en fonction des « clashes » éventuels de l’émission, qui font le buzz sur les réseaux sociaux. Et c’est cette image-là qu’ils retiendront de certaines figures politiques. L’importance qu’on attribue aujourd’hui à une personnalité n’a pas grand-chose à voir avec ce qu’elle fait vraiment.

3 mai 2011. Les Unes de quelques journaux belges faisant état de la mort du leader d’Al Qada, Ousama Ben Laden. « L’image du terrorisme islamiste qui domine aujourd’hui dans les mémoires, c’est celle du 11 septembre 2001, du temps de la présidence de Bush, et cette figure assez démoniaque d’Al-Qaeda », souligne Guy Haarscher. © Bruno Fahy / Belga

Sous l’intitulé ‘Les personnalités mondiales qui ont marqué la double décennie’, Barack Obama apparaît largement en tête avec 59 % des votes. Personnalité historique bien sûr, figure culte par excellence, au magnétisme imposant. Mais sa position est liée aussi, par contraste et à l’approche des élections américaines, au personnage de Trump qu’il a largement démystifié a pu jouer. Même s’il n’est entré officiellement en campagne que tout récemment.

En tête de cette catégorie, Obama, suivi par Nelson Mandela (37%), sont évidemment deux personnages tout à fait remarquables et admirables. On a ensuite deux personnes qui suscitent des sentiments nettement moins positifs (pour le dire aimablement) : Trump (31%), qui a aussi retenu l’attention par son omniprésence sur les réseaux sociaux – dont diffusion de fake news, de théories complotistes, etc. –, et Oussama Ben Laden (25%). Ben Laden est gravé dans les mémoires pour la terreur qu’il a incarnée. Sa position élevée dans le classement rejoint celle des événements du 11-Septembre. Il est intéressant que Ben Laden soit encore perçu comme un ennemi public. Au début des années 2000, Al-Qaida occupait la position dominante dans le terrorisme international. Depuis, il y a eu la concurrence avec l’État islamique. Mais l’image subsiste aujourd’hui : Ben Laden était la figure centrale par excellence de cette terreur. Abou Bakr al-Baghdadi, « calife » de l’EI (ou, selon certaines théories, « leurre spirituel » du groupe), a été éliminé par les Américains et ne figure pas dans le classement. (Dans la nuit du 26 au 27 octobre 2019, l’armée américaine mène une opération avec une centaine d’hommes de la Delta Force. Trump annoncera sa mort en fanfare. NDLR). Mais cet événement semble s’être imprimé dans les esprits. La mémoire est intuitive et parfois difficile à décoder. En tout cas, il semble que l’image du terrorisme islamiste qui domine aujourd’hui dans les mémoires, c’est celle du 11 septembre 2001, du temps de la présidence de Bush, et cette figure assez démoniaque d’Al-Qaeda.

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Dans la même rubrique, en termes de stars des nouvelles technologies, ou « super patrons » – des GAFAM (Google, Amazone, Facebook, Apple, Microsoft) entre autres -, on trouve Bill Gates en 7e position avec 21 %, talonné par Steve Jobs (19%). Mark Zuckerberg est en 11e position, derrière l’abbé Pierre. Elon Musk est en 14e position et Jeff Bezos, « l’homme le plus riche du monde », en 24e position avec 9% des votes.

Bill Gates bénéficie évidemment de la renommée de longue date de sa fondation. Bezos est peut-être plus discret, moins médiatique même si chacun sait qu’il est à la tête d’une fortune « inédite »… Le fondateur, principal actionnaire et président-directeur général d’Amazon s’est offert l’ultra-prestigieux Washington Post. Il acquiert un pouvoir phénoménal, et c’est important du point de vue sociétal.

La notoriété de Steve Jobs et Marc Zuckerberg, leur aspect « légendaire » ont-ils été accentués par les films qui ont été construits autour de leur histoire ? Steve Jobs, le fondateur visionnaire, mort à Palo Alto, sur les terres de la nouvelle création.

Sans doute. La trajectoire de Steve Jobs est évidemment liée à celle d’Apple, c’est très glamour.

(*) Guy Haarscher est philosophe et professeur émérite de l’Université libre de Bruxelles. Ancien doyen de la Faculté de Philosophie et Lettres et ancien président du Centre Perelman de Philosophie du Droit, il a été également régulièrement invité à titre d’Adjunct Professor of Law à la Duke University (États-Unis) ainsi qu’à la Central European University de Budapest au titre de Recurrent Visiting Professor. Il est l’auteur notamment de Les démocraties survivront-elles au terrorisme ?, (Éditions Labor, 2002, 3e éd. augmentée: Bruxelles, éd. Cortex, 2008)

Le sujet est à lire dans Paris Match Belgique, 1000e numéro – édition du 29/10/20

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