Paris Match Belgique

Une fonctionnaire européenne dénonce une cabale et se dit victime d’antisémitisme

SEAE antisémitisme

Service Européen pour l'Action Exterieure (SEAE). | © Nicolas Landemard / Le Pictorium/MAXPPP.

Société

Le Service européen pour l’action extérieure (SEAE) a-t-il été noyauté par une taupe du Mossad ou bien certains de ses cadres se sont-ils livrés à du harcèlement moral sur fond d’antisémitisme ?

Cette affaire rocambolesque, que nous révélons, agite en ce moment les bureaux feutrés de l’organe diplomatique européen. Elle a même franchi l’enceinte de l’institution, puisqu’elle est désormais entre les mains de Maître Eric Boigelot, avocat aux barreaux de Bruxelles et du Brabant Wallon, et simultanément dans celles de son confrère espagnol Baltazar Garzon, l’ancien juge d’instruction passé à l’avocature (Conseil notamment de Julian Assange). Du reste, le dossier a également atterri sur le bureau d’Unia, le service interfédéral belge chargé de promouvoir la lutte contre les discriminations.

L’histoire débute en septembre 2013. Son personnage principal est « Eva » (nom d’emprunt), une fonctionnaire titulaire entrée à la Commission européenne en 1996. Au moment des faits, elle occupe un poste du grade administrateur au SEAE qu’elle a rejoint deux ans plus tôt. Elle travaille au sein de la Division Moyen-Orient II (Israël, Territoires palestiniens occupés). Selon Eva, sa carrière bascule le jour où l’un de ses collègues lui fait une confidence saisissante : leur chef de division la soupçonne d’espionner pour le compte du Mossad, l’agence de renseignement extérieur d’Israël.

L’ombre du Mossad

A l’automne 2014, Eva fait l’objet d’une décision de transfert vers la Division Turquie. Elle y est à nouveau suspectée de renseigner secrètement des représentants turcs. A l’été 2016, elle est écartée « dans l’intérêt du service ». Cette fois, elle dépose plainte et adresse une demande d’assistance à sa hiérarchie.

Deux enquêtes internes sont diligentées entre 2017 et 2019. Suivant leur contenu qu’a pu lire Paris Match Belgique, un premier rapport d’enquête de sécurité prête à la fonctionnaire « des contacts nourris et permanents avec deux diplomates israéliens connus en tant qu’officiers du Mossad, des diplomates turcs auxquels elle a fait parvenir des documents internes ». Il relève également qu’Eva « aurait dans ses connaissances une personne ayant des contacts rapprochés avec la Russie ».

A la suite de cette enquête liminaire, l’Office d’investigation et de discipline de la Commission (IDOC) est chargé de pousser plus avant les recherches. Ses conclusions tombent en mai 2019. Etonnement, le rapport définitif transmis au conseil de discipline du SEAE ne retient pas les allégations d’espionnage portées contre Eva. En revanche, il est accablant en ce qui concerne les « manquements statutaires » qui lui sont imputés. En substance, il lui est reproché des absences non justifiées, des actes répétés d’insubordination, des contacts non autorisés et la divulgation de documents non publics. Résultat : la fonctionnaire est révoquée au 1er septembre dernier au terme d’une procédure disciplinaire qui la laisse sans ressources ni couverture santé.

135 plaintes en 2018

Eva réfute en bloc toutes ces accusations et dénonce une volonté délibérée de porter atteinte à son intégrité morale et professionnelle. Son avocat belge, Me Eric Boigelot, renchérit :  » Depuis six ans, ma cliente fait l’objet d’un traitement discriminatoire à caractère possiblement antisémite, alimenté tout d’abord par des rumeurs et des insinuations, puis par des accusations d’espionnage et de déloyauté dont la preuve n’a jamais été apportée ». S’agissant des manquements statutaires, l’avocat n’est pas moins assertif :
« Tout cela repose à la fois sur une enquête partiale de l’IDOC et sur une enquête de sécurité parfaitement illégale ».

Eva a lancé trois procédures contre son ex-employeur. En janvier dernier, le tribunal de 1ere instance de Luxembourg a rejeté ces recours. Depuis, des pourvois ont été introduits devant la Cour de justice de l’Union européenne qui les examine.

Paris Match a interrogé le SEAE. Ce dernier répond qu’Eva « a eu de nombreuses occasions de faire entendre son point de vue, à la fois en interne et par l’intermédiaire d’organes judiciaires indépendants et d’autres institutions. Les allégations de Mme… ont été régulièrement et systématiquement rejetées par toutes les instances ». Enfin, le Service pour l’action extérieure fait valoir qu’il applique une politique de tolérance zéro en matière de discrimination, d’inégalité de traitement et d’intolérance. Des déclarations qui se heurtent cependant à un récent rapport du Parlement européen, dans lequel il est fait état de 135 dossiers de médiation traités en 2018 dans les délégations et au siège du SEAE, à propos de divers types de conflits au travail, dont des accusations de harcèlement moral ou sexuel.

Pour le reste, nous avons eu un accès exclusif aux rapports d’enquête qui visent Eva. Leur méthode et leurs conclusions posent de sérieuses questions.

Retrouvez notre enquête dans son intégralité dans le magazine Paris Match Belgique de ce jeudi 19 novembre.

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