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« J’ai honte pour notre Etat de droit… » : une opinion de Michel Bouffioux sur le procès Mawda

Les parents de la petite Mawda attendent beaucoup de ce rendez-vous avec la justice belge. | © BELGA PHOTO BENOIT DOPPAGNE

Société

Au bout de deux ans d’enquête sur le dossier « Mawda », alors que le procès commence à Mons, notre journaliste Michel Bouffioux livre une opinion sur ce dossier.

 


Le procès qui débutera ce lundi 23 novembre dans l’affaire « Mawda » n’abordera qu’une partie des faits : les circonstances du tir mortel d’un policier durant une course-poursuite sur une autoroute belge dans la nuit du 16 au 17 mai 2018… A quel moment le policier a-t-il tiré ? Était-il autorisé à la faire ? Que savait-il de la présence de migrants à bord du véhicule ? La camionnette poursuivie faisait-elles des zigzags sur l’autoroute ? Était-elle menaçante ? Voilà ce dont on parlera durant ce procès.

Mais il faut en avoir conscience, ce n’est que la pointe visible de l’iceberg dans ce dossier. Je vais donc évoquer, ce que la justice montoise n’a pas voulu aborder dans ce procès. Car il faut le dire sans détour, avec force, avec indignation : le parquet de Mons s’est refusé à poursuivre les mensonges policiers qui ont immédiatement suivi le tir d’un agent de la police des autoroutes qui a tué Mawda. Pourtant ces mensonges sont parfaitement objectivés par le dossier judiciaire. Cela me choque profondément. Cette obstination des autorités judiciaires montoises dans le déni est une catastrophe pour l’image de nos institutions et pour le « vivre ensemble » dans ce pays.

Je ne vais pas raconter une fois de plus tous les détails de la course-poursuite. Je l’ai déjà fait plusieurs fois dans des articles accessibles sur ce site et dans des conférences. Sachez seulement qu’après le tir insensé d’un policier sur la camionnette en mouvement, celle-ci se rangea très rapidement sur l’aire d’autoroute du Bois du Guard, à Maizières, près de Mons. C’est là, alors que le corps de Mawda gisait sur le bitume froid de cette aire de repos, c’est là que, très vite, la fabrique aux mensonges s’est mise en branle. C’est là que trois versions complètement mensongères des faits ont été produites par des policiers présents sur place : toutes avaient pour point commun d’innocenter leur collègue tireur.

Toutes ces versions mensongères ne reposaient sur aucun élément

Toute ces versions mensongères ne reposaient sur aucun élément objectif, aucun témoignage, rien. De l’invention pure et simple. Il y eut d’abord le mensonge de l’enfant tombé de la camionnette pendant la course-poursuite raconté par des policiers aux urgentistes lors qu’ils arrivèrent sur le parking pour les orienter vers un diagnostic de traumatisme crânien.

Pourtant, sur ce parking, se trouvaient l’auteur du tir, son coéquipier et plusieurs policiers qui avaient participé à la course-poursuite. Pourtant, il avait été question du tir dans les conversations radios à la fin de la course-poursuite. Pourtant, le bruit de la détonation avait été entendu par plusieurs policiers qui avaient participé à cette course-poursuite. Pourtant tous les policiers qui avaient participé à la course-poursuite et qui se trouvaient sur ce parking savaient qu’aucun enfant n’était tombé de la camionnette pendant la course-poursuite.

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Par contre, ces policiers avaient bien vu, juste après la course-poursuite, sur ce parking de Maisières, le papa de Mawda sortant en pleur de la camionnette, avec son bébé dans ses bras, son enfant inanimé, son enfant au visage ensanglanté. Le tir avait eu lieu 2 minutes plus tôt. L’un des mensonges fondateurs de cette tragédie, c’est de nous faire croire qu’aucun de ces policiers qui savaient qu’il y avait eu un tir ou qui pensaient avoir entendu une détonation ou qui encore avaient parlé de la détonation sur les ondes radios, qu’aucun de ceux-là, n’ait fait le rapprochement avec cette enfant au visage ensanglanté qui était sorti de la camionnette dans les bras de son papa.

Mais sur ce parking, à l’amnésie collective immédiate à l’égard du tir, s’est donc ajouté le parjure, le mensonge et le déshonneur : j’espère que les policiers qui ont fait croire aux urgentistes que Mawda était tombée de la camionnette pendant la course-poursuite auront un jour l’obligation de s’expliquer devant une commission d’enquête parlementaire.

Aucun enfant n’est jamais tombé d’une camionnette dans cette affaire

Il n’y a pas eu que le mensonge de l’enfant tombé. Plus tard dans la nuit, alors que l’information du tir policier « fuita » du parking à la suite d’un coup de fil passé par le coéquipier du tireur à un de ses supérieurs, il y eut un début d’élaboration d’une autre version totalement mensongère des faits : celle du « second tir imaginaire ». Celle-ci intégrait le fait qu’un policier avait tiré mais elle suggérait qu’il y avait eu aussi un tir venant de la camionnette, c’est-à-dire des migrants.

Mais en fin de nuit, c’est encore une autre version des faits, tout aussi mensongère qui fut finalement retenue par la police. On en revenait à une thèse de traumatisme crânien. Cette fois, il n’était plus question d’une chute mais de coups et blessures ayant entraîné la mort. En résumé, un officier de police s’est senti autorisé d’inventer ni plus ni moins que c’était les migrants eux-mêmes qui avaient tué Mawda.

Comment ? C’est la thèse de l’enfant-bélier. Elle est exposée comme ceci dans le procès-verbal initial du dossier : « Selon les informations recueillies et nos constatations, les faits se seraient déroulés comme suit : on transporte des personnes en situation illégale dans une camionnette. On est pris en charge par la police car on tente de soustraire au contrôle. On brise des fenêtres avec la tête d’une enfant et on fait mine de la jeter vers les véhicules de police. Les coups occasionnés (sic) à l’enfant entrainent un traumatisme crânien et le décès de l’enfant. »

Aucun enfant n’est tombé d’une camionnette dans cette affaire, aucun tir n’est venu de la camionnette des migrants et aucun élément objectif dans ce dossier, aucun témoignage ne fondait la thèse de l’enfant-bélier. Toutes ces versions furent des inventions pures et simples de policiers. Le parquet de Mons le sait parfaitement bien. Mais peut-être n’a-t-il pas eu envie de remuer tout cela parce qu’il a lui-même été impliqué dans l’élaboration de la thèse fausse du « traumatisme crânien », via le rôle trouble joué par un magistrat de garde, la nuit des faits. Ce magistrat de garde qui durant la nuit tragique œuvra pour que le comité P, la police des polices, ne descende pas sur le parking.

Il n’y a jamais eu de « rapport » de l’urgentiste

Dans cette affaire, il y a eu des menteurs mais il y a eu aussi des policiers qui ont voulu faire leur boulot. Tel un officier de garde qui, ayant appris au milieu de la nuit qu’il y avait eu un tir dans l’intervention de Maisières et qui souhaitait que le comité P descende sur le parking. Appelons cet officier avisé Patrick. Patrick ne se trouvait pas avec ses collègues sur le parking, il est donc étranger aux histoires d’enfants tombés, de tirs imaginaires etc…

Mais Patrick n’avait pas le pouvoir de saisir lui-même le Comité P, cette prérogative appartient au parquet. Au milieu de la nuit Patrick téléphone donc au magistrat de garde. Ce magistrat lui dit : pas question de faire descendre le comité P. Ce magistrat dit à Patrick de contacter un médecin-légiste bien précis. Il lui donne son nom. Appelons ce médecin David. Le magistrat dit à Patrick : « Demandez à David qu’il se rendre au chevet de l’enfant afin de déterminer s’il y a trace ou non de blessure par balle ».

Que fait David ? Il se contente de téléphoner au médecin urgentiste qui était intervenu sur le parking quelques heures plus tôt et qui avait cru à l’histoire de « l’enfant tombé » racontée par les policiers. Le médecin David revient ensuite vers Patrick en lui disant que le médecin urgentiste a confirmé qu’« une mort par balle était exclue

Patrick répercute l’information à l’officier qui coordonne les opérations sur le parking. Appelons cet officier Henri. Alors que quelques instants plus tôt, Henri travaillait sur l’hypothèse inventée du second tir venant de la camionnette, il change immédiatement son fusil d’épaule et se met à inventer une histoire qui pourrait coller avec une mort de « Mawda » s’expliquant pas un traumatisme crânien. Reprendre l’histoire de « l’enfant tombé », n’est pas possible parce qu’il n’y aucun témoin d’une chute de la camionnette. Mais Henri a beaucoup d’imagination. Il invente alors l’histoire de l’enfant-bélier.

Il n’y a pas eu que des policiers qui ont menti dans ce dossier

Dans diverses conférences de presse, un porte-parole du parquet du Mons, le procureur du Roi de Mons mais encore le Procureur général de Mons, ont protégé la police en disant qu’au début de l’enquête, les policiers qui étaient sur le parking avaient vraiment cru que Mawda était morte d’un traumatisme crânien parce qu’ils avaient été « induits en erreur » par le médecin urgentiste qui avait « exclut une mort par balle ».

La vraie histoire est bien différente : ce sont des policiers sur le parking qui ont fait croire aux urgentistes que Mawda avait été victime d’une chute pendant la course-poursuite pour diriger les urgentistes vers une thèse de traumatisme crânien. Les urgentistes ont cru les policiers. Affairés à sauver l’enfant en pratiquant des gestes de réanimation, ils n’ont pas compris que la blessure qu’ils entrevoyaient sur le visage ensanglanté de la victime était une blessure par balle.

Le fait qu’ils n’aient pas compris ce que signifiait la blessure sur le visage m’a troublé mais je me suis renseigné auprès d’un légiste réputé, le docteur Boxho, à Liège : il m’a confirmé que des praticiens non spécialisés en médecine légale peuvent passer à côté d’une blessure par balle… Surtout quand des policiers leur assurent qu’il n’y a pas eu de tir.

Le porte-parole du parquet de Mons est même allé jusqu’à prétendre qu’il y avait eu « un rapport » de l’urgentiste disant qu’une mort par balle était exclue. Cela, ce n’est pas un mensonge de la police, c’est un mensonge du parquet de Mons. Il n’y a jamais eu de « rapport » de l’urgentiste, il y a juste eu la conversation téléphonique évoquée précédemment. Mais le pire, c’est que lors de cette conversation téléphonique, le médecin-urgentiste n’a pas eu les mots que le légiste David lui a prêté. Il n’a jamais dit qu’il excluait une mort par balle. Il a juste dit que les policiers ne lui avaient pas parlé d’un tir, qu’on lui avait parlé d’une chute.

Ce qui traverse aussi ce dossier, c’est l’inhumanité

Il a notamment déclaré au comité P : « Dans ma pensée, puisqu’on me parlait d’une chute, les cervicales auraient dès lors pu se rompre, touchant la moelle ou le tronc cérébral, ce qui pouvait provoquer l’arrêt cardiaque. En effet, chez un enfant, la tête étant plus lourde par rapport au reste du corps, c’est souvent elle qui va percuter le sol en premier. Donc la plaie (NDLR : sur le visage) pouvait trouver également son origine dans une chute de l’enfant. (…) Personne ne m’a fait part de l’utilisation d’une arme à feu. Je n’ai pas cherché à savoir car ma priorité était de sauver l’enfant. Je m’en suis directement occupé, et au final je ne suis resté que très peu sur place, à savoir une petite dizaine de minutes. »

Si on connait enfin ce témoignage, c’est parce que, à force d’insistante de la partie civile, un devoir complémentaire a été réalisé dans le cadre de l’instruction pour entendre ce médecin. Ce médecin a été entendu un an après les faits, un an après les conférences de presse du parquet de Mons qui ont fait passer cet homme comme le responsable de l’égarement initial de l’enquête.

Je vous ai parlé du magistrat de garde qui ne voulait pas que le comité P se rende sur le parking et qui fit appeler le médecin légiste David. Je viens de découvrir que ce magistrat a eu personnellement des contacts avec un inspecteur du Comité P pendant la nuit tragique. Cela ressort d’un rapport qui a été rédigé par cet enquêteur du Comité P qui avait été prévenu par Patrick qu’il y avait eu un tir policier mais que le magistrat ne voulait pas voir débarquer sur le parking. Appelons cet enquêteur du comité P, « John ».

Dans ce rapport, John écrit qu’à « à 03h43 », il contacte le magistrat de garde. John note dans son rapport : « Celui-ci (donc le magistrat de garde) nous informe qu’il ne dispose d’aucun renseignement sur la manière dont l’enfant est décédé et qu’il a requis un médecin légiste afin d’examiner le corps de l’enfant. Nos services ne sont pas requis dans l’immédiat. ». « Aucun renseignement », vraiment ? Le procès-verbal initial du dossier renseigne que ce magistrat de garde a été informé du tir policier à 3 H 10 du matin ! Encore une fois, il n’y a pas eu que des policiers qui ont menti dans ce dossier.

Peu convaincu de la réponse que lui avait été faite le magistrat, John téléphone à l’officier Henri qui se trouve sur le parking de Maisières, cet officier Henri qui inventera bientôt la fausse histoire de l’enfant-bélier. John note dans son rapport qu’à 4 heures du matin Henri lui confirme qu’il y a eu un tir policier mais qu’il lui précise aussi : « n’avoir constaté sur la petite fille décédée aucun impact de projectile apparent mais indique que son visage était ensanglanté. »

A 7 heures du matin, le magistrat de garde appelle lui-même John pour lui confirmer que l’intervention du Comité P n’est toujours pas requise. Et ce qu’il lui dit est stupéfiant. Bien sûr, il confirme que « selon le médecin légiste requis, la petite fille serait décédée suite à une violente commotion cérébrale et non suite à l’usage d’une arme à feu. » Mais le magistrat de garde affirme en plus à John que « la douille a été retrouvée, ainsi que l’impact de la balle dans le bas du véhicule. »
Certes, la douille avait été retrouvée et d’ailleurs dans des circonstances assez spéciales puisqu’elle l’a été par le coéquipier du policier tireur sur le pare-brise du véhicule de police duquel le tir est parti… Elle était coincée au niveau de l’attache de l’essuie-glace passager avant. Par contre, jamais dans ce dossier, on n’a trouvé un impact de balle dans le bas du véhicule mais cette information fausse était de nature à renforcer l’idée que le tir policier n’avait pas toucher « Mawda ». Le magistrat de garde a donc désinformé le comité P. Était-ce son mensonge ou répercutait-il un mensonge venant des policiers présents sur le parking ? Une confrontation devant une commission d’enquête parlementaire pourrait le déterminer.

Plusieurs éléments dans ce dossier laissent donc à penser que le parquet de Mons a joué un rôle trouble dans l’élaboration des mensonges initiaux de l’affaire. A tel point, qu’il m’apparaît peu éthique que ce soit ce même parquet qui soit appelé à représenter la société dans le procès Mawda. Celui-ci est en quelque sorte « juge et partie ». Je trouve que tous les avocats qui vont plaider dans ce dossier, tous, toutes les parties au procès devraient s’indigner de cette situation, que la présidente du tribunal devrait aussi s’en indigner. Que tous les acteurs de ce procès devraient constater qu’il y a une impossibilité à rendre justice dans de telle conditions.

Ce qui traverse aussi ce dossier, c’est l’inhumanité. Et elle a atteint son paroxysme au moment où la maman de la petite Mawda ne put accompagner son enfant dans l’ambulance qui la conduisait à la morge de Jolimont. Mais ce sur point encore, le parquet de Mons et le Parquet général de Mons crurent bon de prendre la défense des policiers en voulant faire croire que les parents n’avaient été identifiés comme tel avant le départ de l’ambulance. Un mensonge de plus. En ajoutant ceci, cette phrase sortie de la bouche du procureur du Roi de Mons : « Quand le service 100 arrive sur les lieux d’un accident, ils embarquent les blessés et on ne prend personne. »

Quelle indécence de la part de fonctionnaires qui ont pourtant pour devoir de représenter la société. Je vous renvoie à ce que déclara l’infirmière cette nuit-là : « Ce qui m’a choquée, c’est que les parents n’ont pas pu nous accompagner dans l’ambulance, même si ceux-ci étaient privés de liberté. Il est déjà arrivé, quand c’est le cas, qu’un policier accompagne la personne privée de liberté jusque dans nos services. Je ne comprends pas pourquoi cela n’a pas été le cas ici. »

Comme un livre dont on aurait retiré le premier chapitre

Ce n’est pas tout. Par ailleurs, la justice, comme elle le fit déjà dans le cadre d’autre dossiers problématiques a saucissonné le dossier. Elle a disjoint du dossier principal Mawda, des éléments encombrants. Ces éléments encombrants ont été versés dans un autre dossier judiciaire qui a été instruit à Liège, sous la houlette du parquet fédéral. J’utiliserai une métaphore pour que l’on comprenne mon propos à cet égard : celle d’un livre, dont on aurait retiré le premier chapitre avec pour conséquence qu’on n’est plus en mesure de comprendre le début de l’histoire et donc, toute l’histoire. Ces éléments encombrants sont relatifs à une opération de police transfrontalière franco-belge impliquant des magistrats français et belges (parquet de Dunkerke – parquet de Gand) et des policiers français et belges (BMR de Coquelles – Police Judiciaire de Flandres Orientale.) Entamée en février 2018, cette opération de police transfrontalière fut baptisée « Pêche-Melba » en France et « Hermès » en Belgique.

Dans le cadre de l’opération de surveillance transfrontalière franco-belge qui a précédé la course-poursuite, des policiers placèrent une balise de géolocalisation sur la camionnette. Mais dans le même temps, ils ont laissé celle-ci sans surveillance visuelle, sachant qu’elle allait certainement être utilisée par une bande de passeurs qu’ils surveillaient depuis des semaines. Ces policiers savaient que ces passeurs-là avaient pour caractéristique de ne jamais s’arrêter en cas de contrôle routier ; Ces policiers présupposaient que des migrants allaient monter à bord de la camionnette et que cette camionnette, comme toutes les autres qui avaient été surveillés dans cette opération Hermès allait se rendre en Belgique afin de chercher sur des parkings des camions se dirigeant vers la Grande-Bretagne ; ces policiers savaient enfin que cette camionnette allait possiblement être l’objet d’une interception en Belgique par la police des autoroutes afférée à la chasse aux migrants dans le cadre de ses opérations Médusa ; ils pouvaient facilement présupposé enfin que cela se passerait mal en cas d’interception parce qu’il y avait déjà eu des précédentes d’interceptions qui avaient mal tournée avec cette bande de passeurs qu’ils surveillaient depuis des mois et qui ne « s’arrêtait jamais » en cas de contrôle routier.

Mais l’objet prioritaire de cette surveillance franco-belge qui a précédé la course-poursuite était de remonter une filière, pas de prendre garde à la sécurité des migrants en doublant la pause d’une balise par la mise en place de mesures de contrôle visuel permettant d’éviter un contrôle policier qui tournerait mal. On a travaillé dans ce dossier comme si on surveillait des livraisons de drogue alors qu’il s’agissait de transports de personnes en situation de danger.
Les déclarations des policiers de l’opération « Médusa » qui se livrèrent à la chasse de la camionnette dans la nuit du 16 au 17 mai 2018 sur une autoroute belge, renseignent une vérité tragique que des magistrats et des policiers n’ont pas eu envie de voir apparaître – c’est pour cela que les premières pages du livre ont été arrachée afin d’être noyées dans un autre dossier – : cette course-poursuite n’aurait même pas dû commencer.

L’inspecteur principal qui dirigea la course-poursuite qui se termina par le tir mortel a d’ailleurs été interpellé sur le sujet par le Comité P qui lui demanda : « Votre intervention aurait-elle été différente si vous aviez été informé de la présence d’une balise sur la camionnette ? » Il répondit : « Oui. J’aurais peut-être directement cessé la poursuite. Je ne l’aurais peut-être même jamais entamée. Il arrive que l’on soit informé d’un véhicule « chaud » parce que surveillé par l’un ou l’autre service. On ne s’en approche alors pas. »

S’il y avait eu un contrôle visuel du véhicule au-delà du placement d’une balise pour surveiller ses déplacements sur un ordinateur, la course-poursuite n’aurait pas commencé. Et si on n’a pas les moyens de mettre cela en place tous les verrous de sécurité dans une affaire de traite des êtres humains, on ne cherche pas à remonter des filières en considérant que la mise en péril des victimes est un risque acceptable.

Jusqu’à présent, le discours a été : « laissons faire la justice ». Voilà c’est fait

En deux ans de contre-enquête, malgré de nombreux articles, je n’ai pu que déplorer l’inaction politique, l’absence de grand débat médiatique, un assourdissant silence institutionnel à l’égard de ces informations qui dérangent à différents niveaux de pouvoir. Pourtant ces informations choquantes sont avérées, non contestables et elles mettent en lumière des faits inacceptables dans un Etat de droit.

Le monde politique belge n’en a rien fait ! Rien ! J’invite ces élus muets et aveugles à relire Montesquieu :  » Pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir. » Ces mandataires dont l’un des jobs est de veiller à l’équilibre des pouvoirs, vont-ils enfin percuter ? Peut-être croient-ils que cela ne leur rapportera pas beaucoup voix. Et s’ils croient cela, c’est alors qu’ils ont inconsciemment adopté le mode de pensée de l’extrême-droite. Personnellement, je veux croire que dans notre société, il y a beaucoup de personnes avides de justice et de solidarité. Quoi qu’il en soit, certains combats doivent être menés simplement parce qu’ils sont dignes et justes, parce qu’ils grandissent ceux que les portent.

Jusqu’à présent, le discours a été : « laissons faire la justice« . Voilà c’est fait. L’instruction est terminée, il y aura bientôt un premier jugement. Techniquement, la voie est libre pour une commission d’enquête parlementaire. Peut-être que politiquement, la voie est plus ouverte aujourd’hui qu’hier alors que la N-VA n’est plus dans la majorité au fédéral… Je dois cependant avouer que je formule ici un espoir assez modéré.

J’ai évoqué les mensonges qui se sont succédé sur le parking de Maisières après le tir du policier. Tous les acteurs policiers qui ont participé à ce festival de mensonges ont bénéficié, à ce jour, d’une totale impunité. Certes, ils ont dû s’expliquer devant le Comité P mais cela s’est fait dans le cadre d’une instruction montoise au cours de laquelle il n’a jamais été question de poursuivre ces menteurs. Dès lors, il y a donc des vides, des trous, des vérités qui restent à découvrir. Dès lors, puisqu’on est dans un Etat de droit, il devrait y avoir un contre-pouvoir pour contrôler le travail de la justice. Mais il a été totalement inexistant dans cette affaire. La commission du parlement qui est chargée du contrôle l’action des services de police via la Comité P, n’a pas fait son job.

En janvier 2019, les mandataires qui formaient alors cet organe parlementaire se sont contentés de valider un rapport du Comité P. qui évitaient toutes les questions qui fâchent. A l’époque de ce rapport du Comité, Me Benkhelifa, l’avocate des parents de Mawda avait résumé cette gifle à la démocratie en ces termes : « Le ton du rapport est très choquant. C’est un rapport uniquement technique dans lequel la mort de la petite Mawda passe pour un détail. On parle de problèmes de communication, de la manière dont la police devrait mieux collaborer inter-équipes. Le langage utilisé est presque incompréhensible pour le commun des mortels. Le prénom de Mawda n’est même pas cité, il n’y apparaît pas non plus les termes ‘petite fille’, ‘arme’, ou ‘mort’. On ne lit que ‘incident de tir’. A la lecture du rapport, en faisant abstraction de la date du 17 mai, on ne peut même pas savoir qu’une petite fille est morte ce jour-là ! « 

Pour sauver ce qui peut encore l’être dans la lamentable gestion institutionnelle de ce dossier, il est impératif de créer une commission d’enquête parlementaire disposant des pouvoirs d’un juge d’instruction, afin de confronter toutes les versions contradictoires, de débusquer tous les mensonges, de mettre un stop clair et net à l’impunité dans l’affaire Mawda. Cela serait un signal fort. Il faut que ceux qui mentent aient peur, il faut que ceux qui voudraient mentir à l’avenir sachent qu’il leur en coutera.
Si les politiques ne réagissent pas maintenant, il y aura matière à plus d’inquiétude encore. Au lieu de convoquer Montesquieu, on se rapportera alors à la sagesse populaire, à ce proverbe : « Qui ne dit mot consent ». Il faudrait prendre acte. Prendre acte que nos élus consentent que la justice ferme les yeux sur des mensonges policiers dans une affaire d’homicide dont la victime innocente était une enfant de deux ans. Il faudrait alors prendre acte l’incapacité de nos élus à débattre de faits éminemment politiques, de faits qui interrogent notre société, notre humanité.

Rappelons que Mawda a été tuée dans le cadre d’une opération Médusa. Ces opérations Médusa sont des missions dites de « police intégrée » visant à « dissuader la transmigration » sur le territoire belge. Elles ont été initiées par la majorité « suédoise » en 2015. L’ex-ministre de l’Intérieur, Jan Jambon a vanté les mérites de ces opérations Médusa à plusieurs reprises lors de débats parlementaires. Les opérations Médusa ont aussi été évoquées dans les notes de politique gouvernementale en 2015, en 2016, en 2017, et en 2018, année durant laquelle Jambon avait demandé leur intensification.

Voici un extrait d’une note présentée au parlement le 3 novembre 2015. Déclarant dans des envolées teintées de paranoïa sa volonté de bloquer la route aux « transmigrants » désireux d’expérimenter des chemins d’exil vers le Royaume-Uni qui passeraient par la Belgique, l’exécutif annonçait alors que : « les personnes en séjour illégal constituant une menace pour la sécurité nationale (sic) seront recherchées en priorité et renvoyées au plus vite vers leur pays d’origine. L’arrivée massive de demandeurs d’asile a créé le besoin d’entreprendre une action visant à maintenir un contrôle maximal sur cet afflux. L’action Médusa a été mise sur pied dans cette optique-là. »

J’ai honte pour notre démocratie

Pour les policiers de terrain, voilà ce que veut dire « Médusa », je vous livre ici les paroles d’une des policières qui repéra la camionnette dans la région de Namur sur un parking de la E42 : « Nous étions prévus pour une mission spécifique de contrôle des migrants, l’opération « Médusa ». Notre mission est de nous rendre sur les parkings d’autoroute en vue d’interpeller des migrants. »

Peut-être vous interrogez-vous sur la signification de ce nom « Médusa » ? En 2016, un confrère écrivait que « l’officier responsable du choix du nom de « Médusa » souligne que son intention était de se référer à la mythologie, à la Gorgone Médusa, petite fille de Gaïa (la Terre) et de l’Océan (Pontos), empêchée de voyager et qui suscite la crainte chez ceux qu’elle pétrifie du regard… » Le message est clair : migrants, ne venez pas sur nos parkings d’autoroute, dans les ports et les gares, à la recherche d’un moyen de passer vers l’Angleterre, nous vous arrêterons, vous reviendrez à la case départ, « pétrifiés » s’il le faut. Si vous voulez passer en Angleterre, allez plutôt vous noyer dans la Manche.

Quelques semaines avant la mort de Mawda, dans le cadre d’une opération « Médusa » de chasse aux migrants, le ministre Jambon avait exigé de la police fédérale qu’elle renforce les opérations Médusa… Bien sûr, dans les assemblées parlementaires de ce pays, on a parfois une notion assez vague de ce qu’est la responsabilité politique. Et d’ailleurs, on a eu la preuve au lendemain de la mort de Mawda lorsque Bart de Wever, le complice de Jambon, a inversé les termes de cette affaire avec un cynisme effrayant : « C’est la faute aux parents, ils n’avaient pas à se trouver dans cette camionnette »

Ce renforcement des opérations Médusa exigé par le ministre de l’Intérieur quelques semaines avant le drame de Maisières, sera aussi hors du champ de la procédure lors du procès à Mons. Par contre ce fait politique pourrait faire un bon début d’interpellation pour un parlementaire, s’il en existe un, qui ne serait pas insensible à cette affaire Mawda dont la gestion institutionnelle a été lamentable.

J’ai honte pour notre démocratie.

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