Paris Match Belgique

Un agriculteur en détresse renaît de ses cendres

Alain Monfort va mieux et se confie. | © Marise Ghyselings

Société

On l’a appelé « Matthieu », « Boniface » ou tout simplement l’agriculteur en burn out. Ultra-médiatisé, Alain Monfort, de son vrai nom, sort aujourd’hui de l’ombre et tente de remonter la pente grâce aux élans de solidarité et malgré les obstacles à venir.

« Je sais qu’il y a un bout du tunnel, il est encore loin mais je le vois ». Agriculteur à Sart, dans la commune de Lierneux, Alain Monfort a repris espoir après plusieurs années de descente aux enfers, grâce aux appels à la solidarité dont il a fait l’objet depuis le 18 mars dernier. Le début de la résurrection pour ce fermier sensible et à bout.

« Quand on est arrivé le 18 mars, les bêtes étaient dans le fumier, les vaches ne bougeaient plus. C’était terrible, explique Louis Maraite, à la base de l’appel à l’aide sur Facebook. Il a tellement bien marché que le samedi soir il y avait déjà un bull qui était ici et le fils nettoyait l’étable dans la nuit », de 22h à 5h du matin, précise plus tard le fils en question, Jean-François. La première étape était lancée.

Lire aussi : Burn out : la dépression du travail en mal de reconnaissance

UN FERMIER DE LIERNEUX EST EN DIFFICULTE : ACTION/REACTION ! Voici le bilan de ma visite de ce dimanche chez M….

Publié par Maraite Louis sur dimanche 19 mars 2017

Des actions solidaires capitales

Après des dons de foin, d’argent et la création du groupe Facebook « SOS agriculteurs wallons en détresse », le premier grand élan de solidarité s’est organisé le 1er mai dernier. Alors que la plupart des travailleurs profitaient de leur jour férié, près de 80 bénévoles s’étaient rendus à Sart pour réparer et renforcer quelque quatre kilomètres de clôtures, avant la mise en pâturage des 180 vaches limousines d’Alain Monfort. « L’action solidaire a réuni des gens de partout et de toutes professions, avec le point commun que ce sont des personnes très empathiques. Ça a permis de faire aussi des amis ou des connaissances de gens très intéressants. Finalement, tout le monde y gagne, c’est du win-win », raconte Corinne Balthasart, l’une des « fées du logis », qui se chargent de nettoyer le domicile de l’agriculteur.

Lire aussi : Bien-être au travail : un Belge sur quatre est insatisfait de son travail

Cette dernière était également présente dimanche 21 mai à l’occasion du deuxième élan de solidarité, tout comme une trentaine d’autres bénévoles. Un nombre inférieur par rapport au premier mais justifié par des tâches importantes qui demandaient certaines compétences (soudure, débroussailleuse…) dans le but de mettre en place de nouveaux abreuvoirs et sortir d’autres bêtes. « On espère avec tout ça que l’agriculteur pourra redémarrer sur un bon pied, parce que cela faisait des années qu’il était dans les ennuis ».

Alain Monfort s’appuyant sur les clôtures toutes neuves. © MG

Une accumulation de malheurs

Problème d’indivision, soucis financiers et administratifs, cumulés à des ennuis de santé dû à un taureau qui l’a accidenté physiquement, l’homme de 60 ans est en plein burn out depuis deux ans. « Ce qui est intéressant avec Monsieur Monfort, c’est qu’il a tous les problèmes que rencontrent les agriculteurs parfois individuellement », explique Louis Maraite, que l’agriculteur considère comme le messie.

L’indivision, le fond du problème

Quand les enfants doivent se diviser un héritage, c’est souvent difficile. Lorsqu’il s’agit d’une ferme, c’est pareil. Parfois ça passe, parfois ça casse. En ce qui concerne Alain Monfort et ses deux frères, les négociations se sont très mal passées. « Quand la mère est décédée il y a deux ans, le frère aîné a pris la gestion de la comptabilité de la ferme, tout en habitant à Bruxelles », commence à raconter le conseiller communal à Liège et directeur de la communication au CHU de la même ville pour remettre dans le contexte un problème complexe et hallucinant. Le troisième frère étant rapidement sorti de l’équation, Alain a deux tiers de la ferme et son autre frère en a un. Une ferme de 100 hectares dont six parcelles de terrains à bâtir, d’une valeur bien supérieure. « Le frère voulait son argent directement, il a attaqué son frère en justice en disant que c’était un fermier incompétent, que la ferme périclitait… Le tribunal ne l’a pas suivi mais il a désigné un administrateur provisoire ».

L’administration provisoire de la ferme a été menée de manière chaotique pour amener à une asphyxie, une paralysie totale de l’exploitation.

Lorsqu’on évoque ce dernier, Alain Monfort et Louis Maraite critiquent directement son incompétence. Pendant deux ans, il n’a tout simplement rien fait. « L’administration provisoire de la ferme a été menée de manière chaotique pour amener à une asphyxie, une paralysie totale de l’exploitation. Rien n’a été fait pour tenir l’outil en marche, alors que c’était le job de l’administration. Au contraire, ça n’a cessé de paralyser de plus en plus la ferme par des actions que je qualifie d’inhumaines et scandaleuses », déplore la victime de ces actions. Pour Louis Maraite, l’administrateur provisoire ne connaissait rien à la ferme. « Il est venu une fois, il ne connaissait même pas la différence entre du foin et de la paille. Je l’ai entendu de mes oreilles : ‘mais donnez-leur à manger de la paille’. Je n’y croyais pas. Un incompétent total ».

Conflit familial et d’intérêts

Pire. Comme conseiller comptable, l’administrateur provisoire a choisi de prendre…le frère. « Il l’a complètement embobiné. Dès qu’il y avait une nouvelle facture, l’administrateur demandait au frère s’il pouvait payer et il répondait systématiquement non », raconte Louis Maraite. En deux ans, Alain Monfort a reçu seulement 1000€, en janvier 2016. Dont la moitié dépensée directement pour acheter de la nourriture pour les bêtes, les autres victimes de cette manipulation.

Le veau à gauche est né à 7 mois. Prématuré, sa tête n’est pas tout à fait formée. D’autres veaux ont la peau sur les os ou peinent à se mettre sur leurs quatre pattes. © MG

Sans argent et sans fourrage de qualité, les 180 vaches limousines de l’agriculteur, dont 70 gestantes, ne pouvaient être nourries convenablement. Des vaches parfois squelettiques donnant naissance à des veaux prématurés, entre la vie et la mort. Passionné par les animaux, l’agriculteur ne pouvait les laisser mourir sans rien faire. « Les veaux se sont ses bébés. S’il perd un veau, il perd un bébé donc il pleure. C’est son état mais il est très sensible à la base », explique Corinne Balthasart. Il a donc décidé d’en mettre quelques-uns dans son arrière-cuisine, réchauffée, pour les nourrir au biberon et garder un œil sur eux. Malgré ses efforts, certaines bêtes, veaux comme vaches, n’ont pas survécu. Un coup en plus sur le moral de l’agriculteur qui tient réellement à ses « bébés ».

Un homme sensible au passé douloureux

Avec le départ de son fils, obligé d’aller travailler ailleurs pour gagner sa vie, et sans un sou en poche, Alain Monfort s’est retrouvé seul. « Au début, on prend sur soi. Certaines personnes m’apportaient à manger, c’est fou… », raconte-il la voix tremblante, ravalant ses sanglots. Habitué à être l’aidant plutôt que l’aidé, l’agriculteur n’était plus lui-même. « Je n’étais plus une personne. Plus d’intégrité, plus de dignité. Je me suis alors effondré. J’étais prêt à partir. J’étais au bout de mon chargeur, c’est mon chien qui m’a arrêté. Si j’avais fait ça, je donnais tout à mon frère ».

Après avoir été réduit au « stade d’objet » par son frère et au « stade de déchet » par l’administration, Alain Monfort va mieux. « J’ai encore des hauts et des bas mais je constate maintenant que je revis un peu parce qu’il y a de l’entourage, il y a du soutien ». Fort sensible, l’agriculteur est touché par cette « aide humanitaire » qui l’entoure. « Je remercie l’entièreté des personnes qui sont venues le premier mai, avant, pendant et après. Les personnes d’hier, d’aujourd’hui et de demain parce que demain, il y en aura encore d’autres ». 

Louis Maraite, Corinne Balthasart et Jean-François Monfort sur l’un des nouveaux abreuvoirs. © MG

Un futur semé d’embûches mais optimiste

Après avoir vacciné une dizaine de vaches et leurs veaux, une tâche compliquée vu le tempérament agité des limousines, l’agriculteur a pu enfin les sortir dans la prairie dimanche dernier, avec l’aide de Julien, son fils « adoptif », Louis Maraite et d’autres bénévoles faisant office d’obstacles pour les veaux s’échappant facilement entre les barreaux. « Vous allez voir les veaux qui sautillent dans tous les sens, c’est une première pour eux. C’est tellement beau à voir », prévient Louis Maraite avant leur mise en pâturage. Le fruit de leur travail, pour Alain Monfort, comme pour les bénévoles.

Un lot de petites victoires pour l’agriculteur, même si le chemin est encore long. « Il faudra tout simplement que la justice fasse son travail et que les valeurs que l’on m’a enseignées fassent justice ». Pour cela, Alain Monfort fait confiance à Louis Maraite et son nouvel avocat, l’ancien n’ayant rien fait pour l’aider.

Alain Monfort n’est pas le seul

Bien qu’il soit un cas unique et extrême, Alain Monfort le prouve bien : le métier d’agriculteur est épuisant, tant physiquement que mentalement. L’impression de travailler pour rien, endettements, soucis physiques, problèmes familiaux… Le mal-être des agriculteurs est plus que jamais d’actualité. En France, un agriculteur se suicide tous les trois jours. Il n’existe aucune statistique en Belgique mais Louis Maraite parle d’un suicide par semaine.

Pour les aider à remonter la pente, il existe Agricall, une cellule de soutien pour agriculteurs en difficulté qui a récemment lancé, avec le soutien du Ministre de l’Agriculture René Collin, Finagri, une « cellule d’appui à la gestion financière ».

Alain Monfort est suivi par des psychologues de cette organisation depuis deux ans et demi. « Sincèrement, la plupart des agriculteurs qui se sentent un petit peu abandonnés, il ne faut pas avoir peur de contacter Agricall. Il faut se faire entourer pour pouvoir faire des bons choix, prendre du recul et reprendre un peu une dynamique. Les cas sont totalement différents mais Agricall travaille en toute discrétion et efficacité », insiste l’agriculteur.

Malheureusement, Agricall, qui reçoit quatre nouvelles demandes d’aide par semaine, n’a aucun pouvoir juridique. « Mais rien que renaître de ses cendres, redevenir un peu soi-même, c’est déjà fabuleux. J’étais une épave et grâce à Agricall, je suis redevenu un être humain ».

CIM Internet