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« Un matin, je n’avais plus de lait à mettre dans les céréales de ma fille. C’est ce qui m’a décidé à contacter le Resto du Coeur »

Resto du Coeur

Dans la file d'attente pour la distribution des colis, les nouveaux visages de la précarité se mêlent aux anciens. | © Photo Roger Job

Société

Indépendants, travailleurs au chômage, étudiants jobistes, retraités… Hier encore, ils s’en sortaient. La pandémie les force désormais à frapper à la porte du Resto du Coeur de Charleroi.

 

11h30. La file s’étire sur le trottoir qui court le long de la façade du Resto du Coeur de Charleroi. Ils sont des dizaines à battre la semelle pour tenter d’échapper au froid qui s’insinue entre les lainages, rendant atone l’atmosphère de la place Delferrière, toute proche du Marsupilami.

Parmi cette procession d’emmitouflés, on s’attend à trouver ceux auxquels Coluche filait un rancard voici 35 ans : les « exclus du gâteau », les « privés du partage », les « recalés de l’âge et du chômage ». Certes, ils sont là, toujours plus nombreux. Mais entre les replis duveteux des anoraks, des bonnets et des écharpes, on entrevoit d’autres figures que celles qui représentent d’ordinaire le visage de la pauvreté en bord de Sambre. C’est-à-dire les victimes de la déglingue post-industrielle de Charleroi. Les chômeurs de longue durée, les familles monoparentales et les allocataires sociaux à la remorque d’une mutuelle ou d’un CPAS, d’autres encore, chiens perdus sans collier, amochés par la rue, l’alcool, la drogue.

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À l’heure de la distribution journalière des colis-repas, de nouveaux bénéficiaires au profil inattendu viennent allonger la queue. Il y a là des pensionnés, des indépendants, des travailleurs de l’horeca en chômage forcé, des étudiants jobistes. Au bord du gouffre, la crise du coronavirus les a précipités dans le vide. « Beaucoup de ces personnes étaient déjà sur le fil avant l’arrivée de l’épidémie », explique Céline Pianini, la directrice du Resto carolo. « Tout un public dont nous voyons d’année en année qu’il peine de plus en plus à ne pas tomber dans la précarité : des personnes actives dans le secteur des titres-services, des femmes seules avec enfants, des travailleurs pauvres, des petits retraités, etc. Avec le premier confinement et l’arrêt des activités, ils ont basculé ».

Resto du Coeur
Cet homme, privé de chauffage et d’électricité, reçoit des couvertures et des vêtements chauds. Emu par tant de sollicitude, il craque. Photo Roger Job

La seconde vague a submergé d’autres territoires économiques. Son mouvement de ressac laisse maintenant apparaître les dégâts humains. « Le deuxième confinement a été très violent », confirme la directrice. « Nous avons vu arriver du personnel de l’horeca et des indépendants à cours de ressources financières et alimentaires. Les plus fragilisés d’entre eux travaillaient plus que ce qu’ils n’étaient déclarés, dans la restauration ou le bâtiment, par exemple. Ces extras au noir leur permettaient de payer la voiture, de mieux garnir la boîte à tartines des enfants ou de leur offrir une Saint-Nicolas. Du jour au lendemain, ils se sont retrouvés au chômage économique, calculé sur leurs revenus officiels, ce qui est loin de suffire ».

La marée montante des nouveaux naufragés

Selon Céline Pianini, ceux que la deuxième vague a laissé sur la grève en se retirant, ne sont que les premiers échoués. Elle s’attend à voir déferler une prochaine marée montante, charriant son lot de nouveaux naufragés : « Nous avons deux à trois cas par semaine, mais on sait qu’ils vont se multiplier dans les mois qui viennent, car les indépendants et les travailleurs ne font la démarche de nous solliciter que lorsqu’ils sont véritablement acculés. Leur amour-propre, la honte qu’ils éprouvent, le sentiment de ne pas légitimement pouvoir prétendre à l’aide que nous proposons, tout ça les retient jusqu’à ce qu’ils n’aient plus le choix. Souvent, ils se manifestent en dehors des heures de distribution. Ils sont remplis de gêne et d’appréhension. La première étape consiste à dédramatiser ».

La dédramatisation, cela fait partie des nombreuses missions de Bénédicte Bauduin, l’une des deux assistantes sociales du Resto, en permanence sur le front de l’urgence. « Lorsque ces personnes arrivent, elles se débattent avec des sentiments d’échec, de dégoût, d’injustice. Elles cachent souvent leur situation à leurs proches et parfois même à leurs enfants. Elles sont désemparées, car c’est la première fois qu’elles sont confrontées à la précarité. Elles rechignent à s’adresser aux services sociaux, ayant l’impression de demander l’aumône ».

Poussées par la crise, elles finissent par vaincre leurs réticences. La pudeur et la fierté sont leurs dernières richesses. Elles prennent alors le chemin de la place Delferrière, en rasant les murs de l’immeuble qui accueille le Resto du coeur depuis 2015, après avoir longtemps hébergé des huissiers de Justice. Comme le reste de l’équipe, l’assistante sociale semble presque davantage marquée par les récits d’infortune de ces nouveaux venus que par ceux des nécessiteux qu’elle voit défiler toute l’année, lesquels appartiennent de longue date au « peuple d’en bas » : « Je songe notamment à cette mère de trois enfants, employée d’un restaurant qui a fermé ses portes. Son dossier de chômage économique a fait les frais de la lenteur administrative et elle s’est retrouvée avec trois euros sur son compte. Vous avez aussi ce couple d’indépendants du secteur horeca aux abois. Ils n’osaient pas venir à bord de leur voiture en leasing. Le jour où ils ont sauté le pas, la dame, en pleine crise d’angoisse, s’est effondrée en arrivant ».

Dans la file d’attente qui s’amenuise, les premiers, en tête de queue, engourdis par le froid, sortent du rang pour recevoir leur colis auprès du guichet installé provisoirement dans l’allée latérale du bâtiment. Sous un auvent en construction, les mains et les paniers se tendent à travers le plexiglas derrière lequel un membre du personnel assure la distribution. D’ordinaire, les repas se prennent dans la grande salle à présent transformée en dépôt de denrées. Tout au long de l’année, on y partage la promesse de Coluche : un peu de pain, de chaleur et de solidarité vécue. Et bien davantage. Car le Resto, asbl fondée en 1986 à l’initiative de la Ville et du CPAS, soutenue par les pouvoirs publics et des donateurs privés, offre plus que de la restauration et un chauffoir l’hiver. C’est aussi un service social, un coin parents-bébés, un vestiaire, une permanence médicale gratuite en collaboration avec Médecins du Monde.

La Covid-19 a tout chamboulé le 13 mars dernier. Pour se conformer au confinement et aux mesures sanitaires, toute l’organisation a dû être repensée en 24 heures. La vingtaine de bénévoles a été temporairement écartée, obligeant l’équipe des dix permanents à mettre plus encore de coeur à l’ouvrage pour ne pas rompre la ligne de vie à laquelle s’accrochent un nombre grandissant d’hommes et de femmes en perdition. C’est notamment le cas d’Annabel et d’Aurore, les cuisinières qui, volontairement, prennent chaque jour leur service une heure plus tôt pour tenir les délais. Celui aussi de Claude, qui arpente les petits matins frileux au volant de sa camionnette, en quête des 150 pains quotidiens qu’il s’efforce de récolter à titre gracieux auprès des boulangeries de la région.

Resto du Coeur
En cuisine, l’équipe s’active pour préparer les repas à l’aide des denrées offertes. Il faut tenir compte de la varitété des marchandises et des dates de péremption. Photo Roger Job

« Sans jamais se départir de sa bonne humeur et de son empathie, le personnel fait preuve d’un dévouement extraordinaire », salue Marcel Leroy, indéfectible compagnon de route du Resto carolo dont il est devenu le président du C.A. « Ce que l’équipe accomplit dans le contexte de la pandémie est un modèle de gestion opérationnelle. Je tiens aussi à souligner le formidable esprit de solidarité qui anime tous ceux qui nous accompagnent, entre autres via les médias sociaux. Il suffit par exemple que nous fassions savoir sur notre Facebook que nous recherchons une poussette d’enfant, eh bien, en une heure, nous l’avons ».

« Au CPAS, on m’a dit : débrouillez-vous ! »

13 h. La distribution tire à sa fin. Entre 500 et 600 repas à réchauffer partent chaque jour, contre 280 en période normale. Au 31 décembre, près de 100000 colis auront été offerts, auxquels s’ajoutent une fois par mois des kits d’hygiène. Deux tiers des bénéficiaires actuels ne fréquentaient pas le Resto avant la crise. Les trois quarts du public possèdent un logement. Un tiers à moins de 18 ans. Ces chiffres expriment grosso modo la tendance observée à l’échelle de la Fédération belge des Restos du Coeur qui en comptent 17.

Une dame s’extrait de la file, ses paquets sous le bras. Loden vert, chevelure immaculée, mise impeccable. Veuve d’un mari parti à 47 ans et mère de trois enfants dont un aîné de 24 ans, tout juste diplômé des Beaux-Arts de Tournai mais encore à sa charge, elle a perdu son emploi de personnel civil à la police. « Ma pension de veuve et un complément ne suffisent plus », confie-t-elle. « Depuis le confinement, avec les enfants à la maison, on consomme davantage de tout. Puis, j’ai dû acheter un ordinateur pour que ma fille suive ses cours à distance. Sans le Resto, j’ignore comment on s’en sortirait. J’ai d’abord sollicité une aide alimentaire auprès du CPAS, mais comme je perçois une pension, on m’a répondu : débrouillez-vous ! ».

Resto du Coeur
Cet homme âgé repart avec de quoi subvenir aux besoins de son foyer. Photo Roger Job

Dans son dos, un homme d’âge mûr, privé de chauffage et d’électricité, trempe son masque de larmes silencieuses. Amené par une voisine émue de son sort, il reçoit les vêtements chauds et les couvertures qu’il n’espérait plus. Dans ce laboratoire de la précarité, les expériences de vies fracassées sont multiples. Nathalie, séparée, vit seule avec sa fille de onze ans. Les 1200 euros mensuels qu’elle perçoit de la mutuelle sont amputés des deux tiers par le loyer. Les petits boulots non déclarés qu’elle prestait dans l’horeca lui permettaient de joindre les deux bouts. D’un jour à l’autre, le confinement a asséché sa source de revenu complémentaire. S’en remettre au Resto du coeur lui coûte terriblement.

« J’ai tout fait pour ne pas y aller. Etant très autonome, je voulais m’en sortir toute seule. Puis, je me disais qu’ayant un toit et du chauffage, il y avait plus malheureux que moi », témoigne la maman. « Mais avec le cumul des charges, je n’y arrivais plus. Un matin, je n’avais plus de lait à mettre dans les céréales de ma fille. C’est ce qui m’a décidé. L’accueil y est formidable, mais ça m’est très pénible de m’y rendre. J’y vais en fin de distribution, toujours très mal à l’aise. Je suis frappée de voir le nombre de personnes dans ma situation. Je la cache à mes amis et à mes proches. En revanche, j’ai dû en parler à ma fille. Elle comprend. Mais elle me dit : c’est mieux quand tu travailles maman ».

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