Paris Match Belgique

Le Prince Laurent à l’origine du P-V mettant en cause Jean-Claude Fontinoy et Aldo Vastapane

En toile de fond, le nébuleux dossier des fonds libyens.... | © BELGA PHOTO MAXIME ASSELBERGHS

Société

Jean-Claude Fontinoy, l’homme de confiance de Didier Reynders durant toutes ses années au gouvernement fédéral, est accusé par un témoin d’avoir perçu un pot-de-vin de 50 000 euros versé par l’homme d’affaires Aldo Vastapane. En toile de fond, le nébuleux dossier des fonds libyens. L’enquête de Paris Match fait apparaître que le Prince Laurent est à l’origine de cette dénonciation recueillie sur procès-verbal par l’avocat-général émérite de Bruxelles, Jean-François Godbille. 

Ce jeudi, le quotidien Le Soir et le magazine Médor, ont révélé l’existence d’un procès-verbal, rédigé par « un magistrat expérimenté » indiquent nos confrères, dans lequel celui-ci rapporte avoir assisté, lors d’une réunion privée qui s’est tenue à l’automne 2020 à laquelle il participait, aux confidences faites par un membre du groupe de l’homme d’affaires Aldo Vastapane, selon lesquelles un montant en cash de 50 000 euros aurait été remis en 2017 à l’actuel président du conseil d’administration de la SNCB, Jean-Claude Fontinoy.

Cet argent, toujours selon ce qui ressort du P-V, devait servir à obtenir de celui qui était également expert au cabinet des Affaires Etrangères dirigé à l’époque par Didier Reynders, une solution politique au litige opposant le Prince Laurent de Belgique à l’Etat libyen. Litigé né d’un vaste projet environnemental que l’asbl GSDT (Global Sustainable Development Trust) du Prince devait mener à bien en Libye en 2008, mais qui a fini par capoter à la suite d’une rupture unilatérale du contrat par Tripoli. En 2014, le frère du Roi a bénéficié d’un jugement de la cour d’appel de Bruxelles, condamnant les autorités libyennes à dédommager son association entretemps faillie à hauteur de 48 millions d’euros.

Seulement voilà : en 2011, après la chute du régime de Kadhafi, le Conseil de sécurité de l’ONU a imposé aux Etats membres de geler les fonds du Raïs déchu, de tous ses proches et de l’Etat libyen. En Belgique, ces avoirs se montent à 14 milliards d’euros, détenus pour l’essentiel chez Euroclear, une société financière internationale basée à Bruxelles. Fort de son jugement et devant le refus des Libyens de s’acquitter de leur dette, le Prince Laurent et ses avocats ont muliplié les demandes auprès du gouvernement belge pour que celui-ci, au travers du cabinet des Affaires Etrangères, notifie son intention au Comité des sanctions de l’ONU d’aller puiser la somme due sur les comptes gelés. En vain jusqu’à aujourd’hui.

Ce que laisse dès lors entrevoir le fameux P-V dévoilé hier, c’est que le baron Vastapane, proche du Prince Laurent et désireux de lui venir en aide dans cette affaire, aurait soudoyé Jean-Claude Fontinoy, l’homme de confiance de Didier Reynders depuis plus de vingt ans, de façon à ce qu’il utilise sa position stratégique auprès du patron de la diplomatie belge en vue de débloquer la situation. L’accusation est très grave car, si les faits étaient avérés, on parlerait alors de trafic d’influence et de corruption active et passive.

Parallélement, nos confrères ont publié un courrier daté du 3 mai 2017, au travers duquel transparaissent des liens de proximité entre l’homme d’affaires retraité (il a 95 ans) et le proche collaborateur de l’actuel commissaire européen chargé de la Justice. Dans cette lettre qu’il adresse à son « ami » Fontinoy qu’il tutoie, Aldo Vastapane suggère fortement, sans toutefois le citer nommément, que Didier Reynders serait la cause du blocage et prie son interlocuteur de mener une mission de bons offices pour parvenir à un arrangement.

 

Les protagonistes du dossier… ©Belga

Parcours d’un témoignage troublant

Paris Match est en mesure de révéler que l’auteur du P-V signalant ces faits allégués est Jean-François Godbille, avocat-général émérite de Bruxelles, un magistrat financier à la longue carrière. Et c’est à l’initiative du Prince Laurent en personne qu’il a fait la rencontre du dénonciateur, un témoin présenté comme un membre du groupe Vastapane, proche du grand patron. Après avoir recueilli les confidences de ce personnage, le magistrat a dénoncé ce qu’il a entendu en vertu de l’article 29 du code d’instruction criminelle. Cet article l’oblige, en sa qualité d’officier public, de porter à la connaissance du procureur du Roi des faits qui peuvent, en tout état de cause, constituer un crime ou un délit.

Nous avons interrogé Jean-François Godbille qui s’est refusé à tout commentaire, si ce n’est que « la Justice doit suivre son cours », a-t-il observé. Pareillement pour le Prince Laurent qui n’a pas réagi à nos sollicitations. Quoi qu’il en soit, nous avons pu reconstituer le cheminement de ce troublant témoignage qui fait rebondir la saga des fonds libyens, une véritable affaire d’Etat.

C’est donc en octobre de l’année dernière que la rencontre entre le témoin et l’avocat-général – admis à l’éméritat, mais prolongé dans ses fonctions et délégué auprès du parquet général de Liège pour requérir dans plusieurs procès -, a eu lieu. Selon nos informations, Laurent, qui connaissait la source, a donc joué les facilitateurs. Par la suite, Jean-François Godbille s’est tourné non pas vers sa hiérarchie bruxelloise dans un premier temps, mais vers le Procureur général de Liège, Christian De Valkeneer. Sans doute, on peut le supposer, parce qu’il était à ce moment détaché auprès de son office et, qu’en outre, une enquête visant Jean-Claude Fontinoy est actuellement en cours dans l’arrondissement judiciaire de Namur (sur lequel le Procureur général liégeois a autorité) à la suite de soupçons d’enrichissement personnel dans un autre contexte. Toujours est-il que le P-V a finalement atterri entre les mains du Procureur général de Bruxelles, Johan Delmulle, qui l’a fait suivre au parquet bruxellois pour suite d’enquête.

Rencontre entre amis chez Georges Forrest

Sans préjuger de ce qui sortira de cette histoire, Paris Match peut en tout cas confirmer les tentatives de conciliation amiables initiées par Aldo Vastapane auprès de Jean-Claude Fontinoy dans le but de sortir de l’impasse dans laquelle se trouvait le Prince Laurent.

L’avocat Robert Wtterwulghe, décédé depuis peu et qui fut le conseil de Laurent pour le dossier GSDT dans lequel il affirmait « n’avoir jamais vu autant de bizarreries de toute ma carrière », nous avait confié avoir été convié, en juin 2017, à une réunion à laquelle assistaient le vieux businessman et le conseiller du ministre Reynders. Elle avait pour cadre le dégel des fonds libyens et se tenait au domicile bruxellois du très sulfureux Georges Forrest, l’industriel belge à la tête d’un empire minier africain.

Maître Wtterwulghe, selon ses dires de l’époque, s’y était rendu pour représenter son client, avec pour mandat de ne rien négocier de scabreux ni d’illégal par principe et dès lors que le Prince pouvait de toute manière se prévaloir d’une décision de Justice en sa faveur. « De fait, ce soir-là », nous avait rapporté l’avocat, « il n’a été question en ma présence d’aucun marchandage douteux, ni de la part de Vastapane, ni de celle de Fontinoy. Ce dernier s’est contenté de défendre la position du gouvernement belge, faisant valoir des objections juridiques incontournables au dégel des actifs libyens et, de mon côté, j’ai argumenté le contraire en droit. Nous n’étions pas du tout sur la même longueur d’onde, la rencontre a tourné court et je suis parti ».

Est-ce qu’ensuite, dans le chef d’Aldo Vastapane ou de son entourage, certains ont jugé opportun de graisser la patte de Jean-Claude Fontinoy pour aider à lever les réticences des Affaires étrangères ? C’est ce que l’enquête qu’a en principe dû ouvrir le parquet de Bruxelles va devoir démontrer ou, au contraire, démonter.

 

 

CIM Internet