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Isabella Lenarduzzi : « En entreprise, on continue de ramener la femme à son statut de mère ou de compagne »

Pour Isabella Lenarduzzi, les hommes doivent sortir du bois et prendre clairement position sur le sexisme en entreprise. | © Belga & JUMP

Société

 A l’occasion de la journée internationale des droits des femmes du 8 mars, nous avons fait le point sur le sexisme en entreprise avec Isabella Lenarduzzi, entrepreneuse sociale et managing director chez JUMP.

Par Laurent Depré

C’est en compagnie d’une battante que nous lançons notre série d’articles consacrés à cette journée spéciale du 8 mars. À 56 ans, notre invitée n’a rien perdu de sa capacité d’indignation et de sa force de combat. Et c’est toujours fort passionnant d’entendre quelqu’un de passionné. Avec dans ses réponses toujours des éléments concrets, des faits qui expliquent toujours mieux qu’un trop long discours féministe. « Dix-sept heures par semaine… C’est du temps de boulot non rémunéré que la femme passe en plus de son travail à gérer sa famille. Sans oublier la charge mentale permanente puisqu’elle est l’ordinateur des siens… Avec à la clé moins de temps de sommeil et mois de loisirs que l’homme. Le premier pas est de bien se rendre compte que, oui , la vie de la femme est différente. » Clair, net et précis.

Paris Match. En quelques mots, présentez-nous JUMP.
Isabella Lenarduzzi. « JUMP se bat pour l’égalité homme-femme, la diversité et l’inclusion dans le monde professionnel et l’entreprise. Notre plaidoyer pour plus d’égalité nous amène à un travail de lobbying pour que le sujet reste toujours tout en haut des agendas politique et économique. Pour cela, nous éditons gratuitement toute une série de contenus dédiés aux entreprises. Nous avons ainsi créé le premier guide contre le sexisme en entreprise. JUMP réalise aussi des enquêtes sur le sujet. Nous gagnons notre vie en étant partenaire des entreprises qui désirent se faire accompagner dans cette transformation des mentalités. On établit un diagnostique général, on rédige un plan d’action, on forme et on coache. « 

Qu’évoque pour vous cette journée du 8 mars ? 
« On remarque que dans certains pays de culture un peu plus machiste, comme l’Italie, il y a eu une perversion de cette journée. On en est arrivé à offrir des fleurs aux femmes ! Mais cela n’a rien à voir, c’est une récupération totale. C’est une journée pour mettre en avant le combat, le militantisme, les revendications des femmes… Bref, tout ce qui reste encore à réaliser. Vous savez que cent pays n’ont toujours pas légiféré pour assurer l’égalité homme-femme au niveau des salaires ? »

Dans les résultats d’une enquête que JUMP a mené vous expliquez que parmi les raisons expliquant les freins à la carrière de femmes en entreprises le sexisme représente 60%. C’est quoi le sexisme ordinaire en entreprise ?
« Ce sont des regards intrusifs, des blagues sur les blondes; c’est aussi considérer n’importe quelle collègue comme sa ‘secrétaire’; ce sont des remarques qu’on ne ferait pas à un homme du style ‘tiens qui s’occupe de tes gosses le mercredi après-midi’… Cet ensemble de comportements et de remarques donnent le résultat suivant : dénigrer la place des femmes dans l’entreprise et leurs compétences. En 2016, il y a eu une grande enquête sur le sexisme en Belgique. Je vous en rapelle quelques chiffres: 94% des 3 000 femmes répondantes disaient en avoir été victimes au boulot. Et pour 9% on bascule dans l’horreur puisqu’il s’agit d’agressions sexuelles sur le lieu de travail… La réalité de l’entreprise, c’est qu’on continue d’y ramener la femme à son statut de mère ou de compagne. ‘Dis ma chérie, tu en es où dans ton rapport’ ? Ce type de phrase n’a quand même rien à faire dans le cadre professionnel. »

Parlez-nous aussi de ce que vous appelez la présomption d’incompétence au bureau ?
 » Là où, culturelement, l’homme connait une présomption d’incompétence dans la gestion du ménage, pour la femme ce sera la présomption d’incompétence au bureau. Excusez-moi mais les conséquences ne sont pas vraiment les mêmes et plutôt dramatiques pour les femmes ! Un homme jugé incompétent dans le ménage gardera néanmoins sa liberté, sa richesse et son pouvoir. »

En avez-vous vous-même souffert ?
« Oui et j’ai occulté pendant longtemps les choses avant de comprendre… C’est une forme de défense que nous avons toutes. Il faut se rendre compte de la difficulté aussi pour la femme de se voir dans le rôle de la victime. C’est un chemin à faire. J’ai fait preuve de dénigrement, j’ai dû rire aux blagues déplacées de mes associés pour me construire en tant que mec. Oui, c’est exactement cela… Faire semblant qu’on est un mec comme les autres. »

Est-ce que les jeunes femmes qui intègrent aujourd’hui le monde du travail représentent-elles un point de rupture avec le comportement de femmes de générations précédentes qui était plus de s’en « accommoder » ?
« Dans les années 80, pour parler de la décennie durant laquelle j’ai intégré le monde professionnel, le nombre de femmes diplômées a atteint la parité. Mais le monde de l’entreprise était d’une violence… La stratégie était alors de se faire oublier, de s’adapter et de grimper si possible. Depuis une bonne dizaine d’années, les femmes revendiquent beaucoup plus d’être respectées et jugées sur leurs qualités. Les jeunes générations refusent de se faire maltraiter dorénavant. Elles sont meilleures à l’école et se distinguent en cela des garçons. Elles ont le vent en poupe. Mais pour la vie en entreprise, c’est tout autre chose. Je crains parfois une certaine naiveté et, surtout, de nombreux conflits qui vont rendre les choses compliquées. Si vous voulez, il y a ce téléscopage entre leur intolérance absolue de tout sexisme et la réalité du monde de l’entreprise qui n’a pas encore complètement changé. »

Que dites-vous aux hommes qui ne participent pas à ce sexisme ambiant mais qui le laissent faire ?
« Je leur dit qu’ils font partie du problème et pas de la solution… Ils doivent se dire ‘quel est ma place dans cette société, quel est mon rôle ?’ Ils font partie du système dans lequel les comportements les plus agressifs sont valorisés. S’ils n’en sont pas coupables, ils en sont néanmoins responsables. Ces hommes que ces attitudes gênent doivent passer par l’humilité, la compréhension et l’action. Il est temps de se mouiller, de prendre ses responsabilités, de dire stop. Tout comme moi j’ai pris conscience du privilège d’être une femme blanche par rapport à un femme noire dans notre société, les hommes doivent prendre conscience de leur privilège d’être né homme. Mais cela manque encore clairement d’hommes alliés dans ce combat. »

Concrètement, qu’a à gagner l’entreprise à plus de partité ? Au-delà d’un système simplement plus juste et équitable.
« Les gains sont simplement gigantesques ! Toutes les études confirment l’impact énorme. Au niveau financier, cela joue sur la valorisation de l’entreprise ainsi que sur sa marge bénéficiaire. En terme d’innovation, en laissant s’exprimer les femmes l’entreprise est gagnante car elles sont le marché. Elles représentent 85% des décisions d’achat du ménage. Vous trouverez aussi des points positifs dans le bien-être au travail, un meilleur taux de rétention de votre personnel, de la satisfaction dans votre clientèle… Comment est-il encore possible de prendre des décisions avec seulement 50% de l’humanité ? »

 

Isabella Lenarduzzi ©JUMP
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