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Fatma, 90 ans, menacée d’expulsion par la Belgique

Fragilisée par l’âge et la maladie, Fatma aspire tout simplement à finir ses jours auprès de ses proches. Cette évidence n’est cependant pas prise en compte par l’Office des étrangers. | © Ronald Dersin

Société

Fatma aura 90 ans le 10 mars prochain. Gravement malade, cette grand-mère est l’objet d’un « ordre de quitter le territoire » délivré par l’Office des étrangers. Quand les voies de l’inhumanité administrative sont impénétrables…

Dans quelques jours, Fatma aura 90 ans. En 2017, cette dame d’origine kurde a entrepris un grand voyage pour rendre visite à Naïm, son fils âge de 52 ans qui est domicilié dans la région de Charleroi. Un déplacement essentiel, la seule manière pour elle de passer un peu de temps avec sa famille en Belgique : en effet, Naïm a été reconnu au titre de réfugié en 2003 et il lui est impossible de se rendre en Turquie pour voir sa maman.

Peu de temps après son arrivée en Belgique, la santé de Fatma s’est mise à défaillir. Elle a dû être admise aux soins intensifs alors qu’elle se trouvait en situation de détresse respiratoire à la suite d’une décompensation cardiaque. Ne disposant pas d’un statut en Belgique, Fatma n’a reçu aucun soutien de la sécurité sociale pour faire face aux importantes factures de l’hôpital. Depuis lors, sa famille qui ne roule pas sur l’or apure cette dette par mensualités. Aussi son fils et sa belle-fille se sont organisés pour la prendre en charge. Une question de solidarité évidente. « Ma grand-mère a un besoin constant de l’aide de mes parents. Elle n’est plus autonome pour se mouvoir, pour prendre ses médicaments, pour manger et se laver ; elle est désormais incapable de s’en sortir seule. », témoigne Baran, son petit-fils, un étudiant en droit âgé de 24 ans.

 © Ronald Dersin

Afin de respecter le prescrit légal, la famille Fatma a introduit une demande d’autorisation de séjour pour circonstances exceptionnelles liées à l’état de santé de Fatma. Cette demande a été jugée fondée par les autorités belges en août 2019. Ce fut alors un soulagement bien compréhensible pour toute une famille car les problèmes de santé de Fatma sont multiples et la rendent fort vulnérable : outre son insuffisance cardiaque, cette dame très âgée souffre aussi d’hypertension artérielle, d’asthme, de gastrite chronique et d’importants problèmes de mobilité (prothèses au genoux).

Son petit fils : « Cette décision d’expulsion la condamne, de fait, à ne plus jamais nous revoir »

Mais au-delà de ces problèmes médicaux, on perçoit aisément la dimension psychologique et affective de la situation : une femme fragilisée par l’âge aspire tout simplement à finir ses jours auprès de ses proches. Cette évidence n’est cependant pas prise en compte par l’Office des étrangers. Dans une décision notifiée en octobre dernier, cette administration a estimé que la prolongation du séjour de Fatma en Belgique pour raisons médicales n’était plus justifiée. Dans la foulée, un ordre de quitter le territoire a été envoyée à la nonagénaire.

« Si on l’expulse de Belgique, ma grand-mère ne s’en remettra pas. », s’indigne Baran. « Il n’y a pas simplement le fait qu’elle ne saura pas s’en sortir seule pour gérer son quotidien. Vu le statut de réfugié de mon père qui ne peut plus retourner en Turquie, cette décision d’expulsion la condamne, de fait, à ne plus jamais nous revoir. C’est en quelque sorte une condamnation à mort sociale. Ma grand-mère a été prise de peur en apprenant que les autorités belges voulaient l’expulser. Elle ne s’y attendait pas et nous non plus. C’est tellement inhumain. Comment peut-on infliger cela à une femme aussi âgée ? Nous ne comprenons pas cette décision de l’Office des étrangers. »

L’avocate de la famille : « Il n’y a pas de vies qui valent plus que d’autres ! »

Par le biais de son conseil, la famille de Fatma a introduit un recours en suspension et en annulation qui sera plaidé ce mardi 2 mars devant le Conseil du contentieux des étrangers. « Il est tellement évident que Fatma a un besoin vital de son entourage. L’en éloigner brutalement pourrait être fatal à son âge. Cette décision d’expulsion est d’une cruauté inouïe », déclare Me Selma Benkhelifa. L’avocate dénonce le fait que « les autorités belges ne tiennent nullement compte de l’état de vulnérabilité de Fatma. Cette décision a été prise sur base d’un « rapport médical » rédigé par un médecin-conseil de l’Office des étrangers qui n’a même pas pris la peine de rencontrer ma cliente. C’est tout à fait contraire au code de déontologie médicale qui précise qu’un diagnostic ne peut être émis par un médecin qui n’a pas examiné le patient concerné. »

La décision d’expulsion d’une dame aussi âgée et en mauvaise santé est en soi contestable et dépourvue d’humanité. Mais, souligne aussi l’avocate de la famille, elle est totalement irresponsable au regard de la situation sanitaire, sans parler de son incohérence en termes de politique de santé publique : « Si vous vous rendez sur le site du SPF Affaires étrangères, vous constaterez que ‘tous les voyages vers la Turquie sont strictement déconseillés’ mais en même temps, on impose à cette dame de déguerpir dans les 30 jours… Par diverses mesures de précaution, l’Etat cherche à protéger du les publics vulnérables d’une contamination par le coronavirus. Mais partant, il n’y a pas de vies qui valent plus que d’autres ! Forcer cette dame de 90 ans qui souffre d’hypertension à monter de force dans un avion dans un tel contexte sanitaire, c’est la mettre en grand danger. C’est aussi une violation flagrante de l’Arrêté ministériel du 30 juin 2020 portant des mesures d’urgence pour la propagation du coronavirus. »

Le « Gang des vieux en colère » se mobilise

Cette affaire provoque aussi la mobilisation du « Gang des vieux en colère ». L’une de ses chevilles ouvrières, Michel Huisman, estime que « donner un ordre de quitter de territoire à une personne aussi âgée est terriblement choquant. Fatma a besoin de soins médicaux. Limiter la discussion au fait qu’elle pourrait trouver certains médicaments ou médecins en Turquie est une injure à l’humanité. Comment peut-on sous-estimer à ce point la nécessité pour cette femme de bénéficier de l’aide et de la protection de ses proches ? » Ce 2 mars, une délégation du « Gang » manifestera à 10 heures, devant les locaux du Conseil du contentieux des étrangers, rue Gaucheret à Bruxelles.

A propos de cette triste affaire, nous avons sollicité une réaction de Sammy Mahdi, le secrétaire d’État à l’Asile et la Migration. Sa porte-parole nous a répondu ceci par courriel : « Le secrétaire d’Etat ne commente pas les dossiers individuels mais il a déjà indiqué plusieurs fois dans la presse qu’une régularisation individuelle est possible dans des cas humanitaires qui sont très difficiles.»

 

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